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JOURNAL

DE

DRESSAGE

PAR

JAMES FILLIS

ÉCUYER EN CHEF A L'ÉCOLE CENTRALE DE CAVALERIE

A SAINT-PÉTERSBOURG

PARIS

ERNEST FLAMMARION

ÉDITEUR

26, rue Racine, près l'Odéon

1903

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JOURNAL DE DRESSAGE

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TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS

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JOURNAL

DE

DRESSAGE

PAR

JAMES FILLIS

ÉCUYER EN CHEF A L'ÉCOLE CENTRALE DE CAVALERIE

A SAINT-PÉTERSBOURG

PARIS

ERNEST FLAMMARION

ÉDITEUR

26, rue Racine, près l'Odéon

1903

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Ce livre est dédié à

LA VILLE DE PARIS

en témoignage

de vive et profonde reconnaissance.

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Paris n'est pas seulement la ville harmonieuse entre toutes, avec son ciel, ses monuments, ses traditions, son tumulte pittoresque et fécond. Paris est surtout l'endroit du monde où se rencontrent les intelligences les plus cultivées, les observateurs les plus aigus, les élégants les plus raffinés, et aussi les raffinés les plus élégants. Paris est plein d'individualités instinctives et supérieures, expertes en tous les arts, ayant le dédain de tout ce ce qui n'est pas la perfection même, et que le souci des progrès possibles tient toujours en éveil.

J'ai travaillé vingt-cinq ans sous les yeux de cette élite mondaine, artistique et littéraire qui passe tout au crible, qui ne vous applaudira pas demain si vous ne faites mieux

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qu'aujourd'hui, dont la critique lucide, impitoyable et fine, constitue, à la fois, la rançon et le stimulant de quiconque cherche à développer une science ou un art.

Je puis dire avec une légitime fierté, que j'ai su profiter d'un tel enseignement. Vingt-cinq ans de rapports quotidiens avec la société la plus choisie, avec d'émérites connaisseurs, avec les hommes de sport les plus difficiles à contenter, vingt-cinq ans de travaux incessants, m'ont appris que l'on peut toujours mieux faire, après qu'on a bien fait. Mon goût s'est épuré, j'ai pu mieux voir le fort et le faible des méthodes, ma science de l'équitation s'est accrue en proportion de mes efforts et, au fur et à mesure que ceux-ci répondaient mieux à mes désirs, je devenais plus exigeant pour moi-même.

Voilà pourquoi je dédie ce livre à la ville incomparable, à l'inspiratrice que les hommes

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de volonté ne sollicitent jamais en vain. Guidé par le dilettantisme parisien, si averti, si avisé, d'information si sûre, j'ai cherché, autant que mes moyens me l'ont permis, à introduire dans l'équitation toutes les perfections du détail et de l'ensemble, toutes les finesses sans lesquelles une science ou un art demeurent incomplets. Grâce à Paris, je suis allé avec plus de sûreté dans ma voie de rénovations, et j'ai d'abord compris que sur la route infinie où tout progrès en appelle un autre, la devise du bon écuyer doit être :

« En avant ! »

JAMES FILLIS.

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PRÉFACE

Dans la littérature équestre, ce livre est une nouveauté. Tous ceux qui ont écrit sur l'équitation se sont naturellement donné pour tâche de dégager les principes généraux que leur a pu fournir une pratique plus ou moins raisonnée. Ils ont conseillé d'appliquer des formules, et bien qu'il ne soit certainement pas aisé de déterminer les axiomes rationnels qui doivent régler les rapports du cheval avec son cavalier, tous ceux qui se sont approchés d'un cheval, le livre à la main, peuvent témoigner combien il est plus difficile encore d'appliquer des règles générales au formalisme desquelles la bête tout au moins ne se prête pas de bonne grâce.

Supposons le principe impeccable. Imaginons que l'homme s'attache moins à la lettre

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qu'à l'esprit qui vivifie. Admettons que de son cerveau l'idée ait passé, pour ainsi dire, dans ses mains, dans ses jambes, et que son action, rigoureusement mesurée, s'adapte d'une façon parfaite au tempérament, aux qualités comme aux défauts de conformation, à la personnalité de sa monture. Je ne crains pas de dire que ces conditions seront bien rarement remplies. Et le fussent-elles, en face de quelles difficultés imprévues va-t-on se trouver soudainement lorsque s'engagera entre le quadrupède et le bipède ce que je pourrais appeler « la conversation » du dressage.

Le cheval ne sait pas ce qu'on veut lui demander, et même si le cavalier le sait avec une peu commune précision, encore faut-il que l'idée puisse passer de sa tête, de ses mains, de ses jambes, dans tous les réflexes de son interlocuteur. Pour cela, il importe de bien comprendre qu'aussitôt l'entretien engagé entre le dresseur et l'animal à dresser, le premier mouvement de la bête ignorante est de proposer des objections à tout ce qu'on sollicite de sa bonne volonté. Le cavalier dit : « Veux-tu? » Et, quoi qu'on ait demandé, le cheval, de premier élan, répond : « Je ne veux pas. »

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La question doit être toujours délicatement mesurée. Mais la réponse ne se renferme point toujours dans des limites raisonnables. La colère, la violence, la brutalité poussée jusqu'à l'extrême, se présentent d'abord à l'esprit très borné du cheval, comme le meilleur moyen de se débarrasser d'un gêneur. Les mauvais commencent par là et s'entêtent dans la malice pour un temps plus ou moins long. Les plus doux finissent, sous la persévérance de la contrainte, par en arriver tôt ou tard à l'exaspération, et tant qu'après les victoires partielles du dresseur, le cheval n'a pas livré la suprême bataille où il doit rencontrer la défaite suprême, on ne peut pas dire qu'il soit dressé, car à la première chance immanquablement il tentera d'échapper à l'action qui ne l'a jusqu'alors qu'imparfaitement dominé.

Le maître dit : Demandez telle chose au cheval, de telle façon qui consiste à le mettre dans la nécessité de l'obéissance, et vous obtiendrez le résultat attendu. Le maître dit vrai et le maître dit faux, selon le point de vue. Il dira faux, pour vous, si vous attendez que votre première tentative produise mécaniquement la concession première, ou si vos sollici-

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tations successives l'ayant produite une fois, dix fois, cent fois, vous comptez qu'elle doive la produire toujours, sans que jamais n'arrive la résistance. Il dira vrai si vous comprenez que les rapports du dresseur et de son élève sont d'un organisme vivant à un autre organisme vivant, et que toute demande venue de vous se heurte nécessairement à des dispositions variables selon l'humeur du jour, les dispositions résultant de la conformation, des aptitudes de l'individu, de son caractère froid ou généreux, doux ou méchant, du progrès des assouplissements, du degré de l'éducation.

La composante de toutes ces conditions est ce qui amène « la défense » et en détermine la forme, l'énergie aussi bien que la durée. Et dès ce moment la connaissance des principes — bien que toujours nécessaire et toujours dominant le dressage — cède le pas, dans la lutte engagée, à la nécessité pour l'homme de s'affirmer le maître quoi qu'il arrive. Cédez un seul jour : demain la résistance accrue rendra votre maîtrise plus difficile que la veille. Après-demain vous serez sur la pente de l'éducation faussée, et la rétivité bientôt marquera la faillite de votre dressage.

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C'est ici que la supériorité du moral s'affirme hautement. Que la créature inférieure sente que vous ne craignez rien d'elle, qu'à toutes ses défenses, quoi qu'elle fasse, une réponse immédiate se trouve toujours prête, et elle prendra son parti de se soumettre docilement au maître, qui n'est le plus fort que parce qu'il est le plus intelligent.

Cette bataille est de tous les jours dans le dressage, car la gamme des défenses, en réponse aux demandes du cavalier, est infinie, et tout l'art du dresseur est d'y proportionner la gamme des ripostes victorieuses.

Tout l'art du dressage est dans la connaissance détaillée de cette gamme de défenses et dans la mise en œuvre, du tac au tac, des moyens qui doivent conduire l'homme, par la patience, par la persévérance dans la méthode rationnelle et aussi par le courage dans l'action, à obtenir de l'animal la concession définitive qui sera couronnée plus tard par la soumission, par l'obéissance. Le dressage ne peut pas être une lutte entre deux couardises. Il est une victoire d'un moral sur un autre. Mais de quel usage serait pour l'homme son moral supérieur, s'il ne possédait la science nécessaire pour le mettre efficace-

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ment en action? Je ne saurais donner à autrui le moral, mais à ceux qui le possèdent il est en mon pouvoir d'indiquer comment ils doivent procéder pour établir en toute occasion leur ascendant de maîtrise sur la bête asservie.

Je puis l'indiquer par la simple raison que j'en possède la longue, la très longue expérience[1],


  1. On ne peut imaginer le nombre de chevaux que j'ai dressés. Je regrette vivement de ne pas en avoir tenu compte. En déménageant pour aller m'installer en Russie, j'ai retrouvé mon livre de comptes qui va de 1866 à 1886. Ce livre me servait à établir mes comptes de fin de mois pour être en état d'envoyer à chaque client sa note, et non pour établir le nombre de chevaux que j'ai dressés, ce dont je ne m'occupais guère alors. Je portais toujours sur moi mon carnet où j'inscrivais les différentes péripéties du travail de la journée. Le soir, je mettais le tout au net dans un grand-livre.

    Je constate le chiffre énorme de 51,100 chevaux montés en vingt ans, soit une moyenne de sept chevaux par jour. J'estime que, dans tout le cours de mon existence, je n'ai pas dû monter beaucoup moins de 150,000 chevaux. J'en ai dressé une quarantaine en haute école. Les jours de fêtes et dimanches je montais de trois à quatre chevaux. Pendant les jours de la semaine j'en montais quotidiennement de dix à douze, sauf quelques jours de chômage occasionnés par de petits accidents, dont pas un seul ne fut jamais bien sérieux.

    A l'origine, je tenais un manège au Havre, où je montais journellement de quatorze à dix-sept chevaux. Pendant les années où je montais les chevaux de M. le baron Gustave de Rothschild, j'avais toujours un cheval prêt à quatre heures du matin en été et à cinq heures en hiver. Mais l'année où j'ai le plus monté à cheval, c'est en 1870.

    Un soir du mois de juin 1870, le commandant Laville vint ↩︎

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et qu'après avoir induit de la pratique les principes d'une équitation rationnelle, j'ai, plus qu'aucun homme peut-être, eu l'occasion de faire la contre-épreuve, en appliquant aux chevaux que je soumettais au dressage les règles géné-

me demander si je voulais monter son cheval, qui s'emballait. Je m'empressai d'acquiescer à son désir. Ce cheval, assez commun, lourd, d'encolure molle et possédant une tête énorme qu'il portait très bas, était assez difficile à arrêter. Il emmenait son cavalier par son poids qui, se trouvant entièrement sur les épaules, se trouvait trop lourd pour les bras les plus forts, alors même qu'il ne s'emportait pas.

Je n'eus qu'à lui relever la tête et l'encolure, ce qui est l'A B C du métier, pour modifier tout cela, et, au bout de quinze jours, je chargeais à la tête de l'escadron en m'arrêtant sec au commandement. Ce brave commandant trouva cela tout simplement merveilleux et me fit une grande réputation parmi ses collègues, qui s'empressèrent de me donner des chevaux à dresser.

Pendant les mois de juillet, août et une partie de septembre, je montais, tous les jours, sans exception, seize chevaux. Je montais de quatre heures du matin jusqu'à huit heures du soir, sans m'arrêter pour déjeuner. Je prenais seulement quelques croissants que je grignotais dans la matinée, et, vers midi, je buvais un verre de sirop à l'eau. Je gagnais ainsi quatre-vingts francs par jour, soit cinq francs par cheval. Je prenais ces chevaux dans la cour de l'École militaire, pour les monter au Champ de Mars. C'était au moment où se formait le 13e corps d'armée sous le commandement du général Vinoy. Tous les chevaux qui pouvaient servir avaient été pris par les officiers des autres corps. Il ne restait, dans les dépôts, que le rebut, dont personne n'avait voulu, et ce sont ces chevaux, rétifs ou coquins, que je montais pendant seize heures par jour.

A cette époque, les chevaux difficiles m'étaient indifférents, et j'aurais pu dire comme les roughriders australiens : We can

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raies par moi formulées. Je ne suis point un théoricien. C'est la pratique qui m'a conduit à chercher la bonne règle. Le résultat de cette recherche, je l'ai consigné aussi clairement que j'ai pu dans mon livre : Principes de Dressage et d'Équitation. Aujourd'hui, je complète mon œuvre en montrant à ceux qui s'adonnent aux études équestres (et dont certains peut-être ont rencontré des déceptions en essayant d'appliquer mes idées) comment je mets en pratique moi-même mon propre enseignement. On va me voir ici, non plus formulant des axiomes, mais aux prises avec la bête elle-même, qui se moque de mes règles et a pour toute idée d'échapper n'importe comment à ma contrainte.

Mon Journal de dressage n'a d'intérêt qu'à la condition d'être scrupuleusement sincère. Or, je suis sûr d'être au-dessus de toute critique à cet égard. Jour par jour, j'ai indiqué toutes les phases heureuses ou malheureuses de mes ten-

stick on any bloody thing that's got hair on its back. Il est vrai que j'en ai souffert, car, ici, il ne suffisait pas de se tenir, il fallait se cramponner sur chacun pendant au moins la première demi-heure. Après ce temps, les défenses devenaient moins violentes. A la fin de la journée je n'en descendais pas moins toute la face interne des jambes en sang. Le soir, je lavais longuement mes plaies à l'eau tiède, puis je les enduisais d'axonge et je recommençais le lendemain.

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tatives d'éducation, les diverses péripéties par lesquelles j'ai passé, j'ai dit mes espérances et mes déceptions. Tout lecteur qui voudra bien me suivre de leçon en leçon se rendra compte facilement des innombrables difficultés de l'entreprise, ainsi que de la complexité des efforts méthodiques qui seuls permettent de mener à bien l'opération complète du dressage.

Quand on voit le cheval tout dressé, obéissant, comme avec plaisir, dans la souplesse et dans la légèreté, aux aides si fines qu'elles échappent à tout autre qu'un connaisseur, il peut sembler aux ignorants qu'il n'y a là qu'un vulgaire apprentissage mécanique à la portée de toutes les patiences. Lisez le Journal de dressage et vous apprendrez que, la science de l'équitation conquise, il reste à acquérir un art de l'équitation qui mette en valeur les qualités de tact équestre et d'énergie morale sans lesquelles toute entreprise de dressage marche à la défaite inévitable.

Le cheval dressé, comme je ne cesse de le dire, est tout à l'opposé du cheval routiné, qui ânonne au hasard une vague leçon d'incohérence. Le cheval dressé, sous son cavalier, c'est le cheval soumis, complètement uni à l'homme dans

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l'intimité des réflexes communs qui se commandent avec une délicatesse infinie par une succession de nuances mouvantes de l'un à l'autre, c'est l'harmonie parfaite des deux organismes fondus où l'autorité vient du seul cerveau de l'homme gouvernant par le moindre effort le fin équilibre instable de la double nature, c'est l'homme-cheval, d'une énergie centuplée, que la terre et l'air se renvoient comme sous la poussée d'une brise, au bord d'une envolée dans le ciel, c'est l'homme tout près d'avoir des ailes. Vraiment, il faut autre chose qu'une formule de mécanique pour en arriver là.

Quiconque aura compris quelle combinaison complexe de conceptions rationnelles et d'efforts physiques appropriés — toujours contenus dans la juste mesure — demande une simple séance de dressage, possédera au moins la notion du problème. Que d'énergie physique et morale sera encore requise de ses muscles, de ses nerfs, de sa patience, de sa volonté, pour sortir victorieusement des difficultés, chaque jour renaissantes, dans l'application ! C'est pour aider ceux qui auront l'audace de tenter cette épreuve d'eux-mêmes que ces notes quotidiennes d'un « dresseur » ont été rédigées. Combien ont essayé,

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qui ont dû s'arrêter en chemin devant la rétivité provoquée par leur inexpérience ! C'est l'histoire de tous les arts, où beaucoup se mettent en route pour se décourager avant d'avoir atteint ou même entrevu le but de leurs rêves. L'élite seule arrive, douée des qualités spéciales qui font la possibilité du succès.

Je sais que je paraîtrai bien présompteux à ceux qui, faute d'en comprendre les joies, considèrent — quand ils en ignorent tout — l'équitation comme un amusement inférieur. Ce n'est pas ma propre cause que je cherche à défendre, étant tout près d'avoir rempli ma vie. Je parle pour ceux à qui je voudrais ouvrir les portes d'un de nos plus beaux développements d'énergie.

Beaucoup de siècles ont passé depuis le jour où le premier homme, tordant une crinière rebelle en sa main hardie, enfourcha le premier cheval. Ce fut un beau fait divers dans les annales humaines, et gros de combien de conséquences ! Quel malheur que la relation s'en soit perdue ! Depuis ce temps, que de conflits entre les deux races, dont l'une, heureusement subordonnée, devait apporter de façons si diverses sa collaboration quotidienne à l'histoire de l'autre!

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Dans le champ du labour, dans les migrations des tribus, dans la chasse, la guerre, dans les triomphes du vainqueur, dans les fêtes de la paix, le cheval apparaît toujours comme le compagnon des forts, l'aide et l'ami de tous ceux qui se jettent dans les luttes ardues du primitif idéalisme de violence d'où notre civilisation est sortie. Cette civilisation elle-même n'a point diminué la part du noble auxiliaire qui continue de partager nos dangers sans que la machine ait encore rompu, de lui à nous, la puissante association de labeur.

N'est-il pas curieux que tant de milliers d'années aient pu s'écouler sans qu'il s'établisse entre l'homme et le cheval d'autres rapports que d'un empirisme grossier, sans enquête d'une doctrine rationnelle des relations de la monture et de l'écuyer, sans recherche d'un art raffiné ?

J'en trouve plusieurs causes. Paysans ou hommes de guerre, les professionnels d'une équitation rudimentaire étaient incapables d'aspirer au titre « d'intellectuels », et ceux-ci ne pouvaient guère entretenir que des sentiments de mépris pour des exercices de violence. D'ailleurs, quel autre problème se posait que de rester tant

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bien que mal en équilibre entre la croupe et le garrot? De vagues conseils transmis de bouche en bouche constituaient tout l'enseignement concevable, et nous sommes déjà à l'aurore des temps modernes quand nous arrivons à la fameuse leçon d'Alexandre et de Bucéphale.

Je ne trouve aucune indication précise dans la frise du Parthénon. Et cependant déjà — car il était écrit que les Grecs affirmeraient leur supériorité en toutes choses — Xénophon se trouvait en mesure de formuler des principes d'art équestre que le temps n'a point entamés, mais que tant de ses successeurs se sont empressés de méconnaître[1].

Si j'en avais le loisir, je ferais une étude spéciale pour mettre en lumière le bel enseignement de l'ouvrage de Xénophon. Il me suffit de noter qu'on y trouve le double principe fondamental d'élever l'avant-main et d'engager l'arrière-main, ainsi que le précepte du « prendre et rendre », et du « rendre sur l'attaque de l'éperon », qui sont, avec la recommandation de la récompense


  1. En particulier certains commentateurs modernes que, pour écarter toute question personnelle, je m'abstiens de nommer. ↩︎

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suivant immédiatement l'obéissance, la base fondamentale de l'équitation rationnelle telle qu'on a tant de peine à la voir pratiquer aujourd'hui.

Les siècles qui suivirent furent de tumultes plus que de progrès. La décadence romaine, l'invasion des Barbares allaient tout confondre, et la cavalerie bardée de fer du moyen âge ne pouvait que détruire, par son accumulation de poids, toute notion d'une équitation raisonnée. Allez voir au musée de Vienne l'appareil des tournois, et vous comprendrez qu'il n'y avait en ce temps d'autre problème que de lancer violemment deux masses formidables l'une contre l'autre. Affaire de balistique, non de science ou d'art.

Enfin, après une longue attente, la recherche d'une équitation savante a reparu. Le grand La Guérinière, pour satisfaire au goût du jour qui a survécu aux cuirasses de fer, est toujours aux prises avec le poids, comme on peut s'en convaincre par les gravures où j'ai noté mes tentatives de reconstitution, mais il n'en est pas moins en quête de l'équilibre, de la légèreté, et miraculeusement il les trouve. J'arrêterais là ce bref aperçu d'histoire, s'il était possible de ne

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pas prononcer les grands noms du comte d'Aure et de Baucher, qui ne furent ennemis que parce qu'ils détenaient tous deux des parts de vérité qu'ils s'opposaient l'un à l'autre, sans voir qu'elles se complétaient en un parfait achèvement. L'équitation moderne est sortie des beaux travaux de ces grands maîtres.

Par malheur, ceux qui sont venus après eux ont cru devoir prendre systématiquement parti pour l'un ou pour l'autre, au lieu de chercher à les concilier dans ce qu'ils ont dit et fait de définitif. Il en est résulté une assez grande confusion dans l'esprit des écuyers actuels qui ne découvrent devant eux que des propositions contradictoires, et qui, faute du secours d'une méthode raisonnée en accord avec la pratique, tâtonnent dans l'empirisme ou se découragent[1].

C'est ainsi que l'équitation savante est si fâcheusement tombée en discrédit peu à peu parmi nous, au moment même où, en réaction du laisser-aller qui précéda la guerre de 1870,


  1. Je mets hors de cause les Anglais, grands cavaliers, ennemis de l'équitation fine, qui s'obstinent dans l'empirisme et qui, à force de tact naturel dans l'impulsion, y accomplissent des prodiges. ↩︎

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nous voyons se manifester dans l'armée française un universel souci de pousser les études équestres jusqu'aux fines recherches du perfectionnement. Pour aider ce mouvement dans la faible mesure de mes capacités, pour ramener l'attention de la jeunesse sportive sur l'art du cavalier, en lui fournissant le moyen d'une étude doctrinale qui le pût conduire à la pratique heureuse, j'ai publié mon premier livre : Principes de Dressage et d'Équitation. Et comme, depuis ce temps, toutes mes réflexions se sont concentrées, non plus seulement, comme autrefois, sur mes études personnelles, mais encore sur les moyens d'en faire profiter tous ceux dont les études équestres pouvaient solliciter l'intelligence, il m'est apparu bientôt qu'un livre de doctrine pouvait utilement se compléter par un exposé fidèle du colloque quotidien du cheval et de son écuyer pendant tout le cours du dressage.

Je venais de comprendre qu'un livre de théorie, quelque soin que je prisse de rester dans les données de la pratique, était encore trop loin des mille incidents fortuits de la réalité et semblait de l'équitation in abstracto en comparaison de la pratique vivante de l'homme qui, armé de la bonne théorie, en entreprend

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l'application à un individu donné. Je me rendais compte, enfin, que des résistances, petites ou grandes, auxquelles je ne prêtais que peu d'attention, parce que l'habitude m'avait appris à les déjouer, à les prévoir, pouvaient souvent dérouter le dresseur inexpérimenté et le jeter dans le pire gâchis de l'empirisme en le dégoûtant des efforts rationnels où il ne trouvait que l'impuissance. C'est alors que je résolus de rédiger les notes qui constituent le Journal de dressage.

Je sais mieux que personne que je n'ai point fait un chef-d'œuvre. Sous son désordre apparent, inévitable, puisqu'il résulte de la nature des choses, ce modeste ouvrage n'en pourra pas moins fournir d'utiles indications à tous ceux qui abordent le cheval simplement dégrossi, en vue d'une tentative de dressage. S'ils ont attentivement lu la relation quotidienne de mes entreprises, de mes déconvenues, de mes efforts, patiemment, obstinément renouvelés en dépit du renouvellement non moins obstiné des résistances, s'ils se sont pénétrés aussi bien de ma méthode d'action que de ma direction d'esprit et de volonté, les défenses qui déconcertent le simple théoricien les trouveront préparés à fournir avec à propos l'immé-

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diate riposte, et, en cas de contre-riposte, la surriposte qui doit laisser le dernier mot, comme j'ai dit, à l'intelligence et au travail de la créature supérieure. Je serais fier d'avoir obtenu ce résultat, car j'aurais alors pleinement atteint le but que je me suis proposé. N'y dussé-je réussir qu'en partie, il me serait encore permis de réclamer l'indulgence du lecteur pour un homme de bonne foi qui a voulu bien faire et réclame au moins le mérite d'avoir tenté.

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OSSUN II

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JOURNAL DE DRESSAGE

OSSUN II

Pur sang, par FLAVIO et PAQUERETTE.

Né en 1889, acheté le 11 août 1891, castré le 23 du même mois, mis au vert jusqu'au 1er novembre.

M. Goyau, vétérinaire, a constaté que le cheval, à son arrivée à Paris, avait le périoste du chanfrein entamé par les coups de caveçon, et deux suros : un sur chacun des canons face interne. On avait abusé du caveçon, le cheval étant considéré comme méchant. Mon premier soin a été d'enlever le caveçon et de traiter le cheval avec douceur.

A première vue, je ne le jugeai pas réellement méchant. Mais il était devenu l'ennemi de l'homme par suite des mauvais traitements qui lui avaient été infligés. Jamais on ne lui avait enlevé le

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caveçon, qui était, pour ainsi dire, rivé à son nez. On prétendait qu'il était impossible de l'approcher sans l'avoir, au préalable, frappé plusieurs fois au moyen de cet instrument.

Sans doute il n'était ni doux, ni facile. Au contraire, il était irritable, farouche et s'affolait aisément. Il fallait donc employer de grandes précautions afin d'éviter les accidents pour lui ou pour ceux qui s'en approchaient. On ne pouvait parvenir à lui toucher la tête sans qu'il la rejetât très haut et en arrière, à la moindre tentative de caresse vers la partie supérieure de l'encolure. Si l'on persistait, il se cabrait tout droit, à se renverser.

Quant aux pieds, c'était encore pis. Si je voulais lui lever un des pieds de devant, il résistait en portant tout son poids sur ce pied. Puis, comme je persévérais, il se décidait à se laisser lever le sabot, mais aussitôt il portait tout son poids sur moi et se jetait brusquement à terre du côté où le pied était levé. J'étais bien forcé de lâcher la jambe pour éviter d'être pris sous le cheval.

Est-ce par crainte ou par méchanceté qu'il cherchait, pour ainsi dire, à écraser l'homme?

Je l'ignore. Ce n'est qu'en continuant le dres-

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sage à l'écurie que je pourrai être fixé sur ce point.

Ossun avait évidemment l'œil méchant. Mais je persiste à croire que c'étaient les mauvais traitements qui l'avaient rendu, au moins en partie, méfiant et soupçonneux.

En ce qui concerne les pieds de derrière, la résistance était plus dangereuse, à cause de la longue portée des coups de pied en vache ou en arrière. Le cheval cherchait encore à se coucher sur l'homme. Afin de le corriger de ces défauts, je me rendais plusieurs fois par jour à l'écurie, dans le but de lui donner ce que je me permettrai d'appeler des leçons de bonne tenue.

Je commençais à lui donner des carottes en le caressant sur l'encolure, et je glissais ma main insensiblement plus haut. Je savais que je parviendrais à atteindre la tête : mais, pour le moment, je ne voulais rien brusquer.

Il fallait cependant que mon cheval se décidât à se laisser faire. Je mis deux jours, à raison de trois leçons par jour, avant de pouvoir approcher la main de sa tête. Lorsque je voulus lui toucher la tête, il se jeta brutalement en arrière. J'avais prévu ce mouvement, et, par précaution, j'avais

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eu soin d'attacher le cheval à un anneau fortement scellé dans le mur, au moyen d'une longe de 1m,20, pour lui permettre de reculer et d'avancer. Au premier mouvement de recul, je lui appliquai un petit coup de cravache sur le dos : il se porta aussitôt brutalement en avant, mais en trépignant de colère. Sur son mouvement en avant, je le caressai, pour lui faire comprendre que c'était bien cela que je désirais, puis je lui donnai quelques carottes.

Je me tenais près de son épaule gauche, la cravache derrière moi. Avec la main gauche, je tentai de nouveau de lui caresser la tête, et chaque fois qu'il reculait, ma cravache le forçait à se porter en avant. Le coup de cravache était plutôt une menace qu'un coup, le cheval étant garanti par sa couverture. A force de renouveler ce manège — de la cravache lorsqu'il reculait et des carottes lorsqu'il avançait — mon élève finit par comprendre que le mouvement en arrière était puni et le mouvement en avant récompensé. C'est là la base de toute ma méthode, que ce soit à pied, à cheval ou à l'écurie

Au bout de ces trois jours, Ossun comprit, baissa la tête, et se laissa caresser.

J'employai le même procédé pour les pieds.

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Quand on lui levait un des pieds de devant, je lui tenais la tête. S'il cherchait à se coucher, je la lui relevais en lui donnant de petits coups sous le menton avec ma main. Puis je lui donnais des carottes quand il se tenait tranquille.

Quant aux pieds de derrière, la manœuvre était plus difficile en raison du danger que l'homme peut courir. Je me plaçais alors à l'épaule gauche du cheval, en lui tenant la tête de la main gauche, ma cravache dissimulée derrière moi. L'aide s'approchait en caressant le cheval de l'épaule à la croupe. Tant que le cheval restait sage, je lui prodiguais des caresses et des carottes, mais surtout des encouragements de la voix. Au moindre signe de mauvaise humeur, je le grondais un peu fort, et le menaçais de la cravache. L'aide parvint à lui prendre le pied gauche.

Quand il essayait de se coucher ou de frapper, l'aide se jetait immédiatement derrière moi. Alors, je corrigeais selon l'importance de la faute commise. Quand le cheval se couchait sur l'aide, c'est-à-dire à gauche, je le repoussais avec la cravache sur la droite.

A ce moment, le cheval ne connaissait pas encore l'obéissance, ni la manière de céder à la cravache. Il me suffisait de lever les bras, étant placé à sa gauche, pour qu'il se jetât du côté

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opposé. L'instinct lui indiquait qu'il n'avait qu'à se jeter à droite pour éviter les coups. C'est une faute de battre l'animal quand on peut obtenir le même résultat sans coups. Dès que la croupe se rejetait vers la droite, je donnais au cheval des caresses et des carottes.

Au contraire, lorsqu'il lançait un coup de pied vers l'aide, il recevait tout de suite un coup de cravache sur la jambe gauche. Puis je lui donnais le temps de réfléchir sur ce qui venait de se passer. Après un moment de repos, je recommençais, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il abandonnât le pied aux mains de l'aide.

Il faut donner les carottes pendant que le pied est tenu en l'air, mesurer la correction à la révolte, avoir soin de placer l'aide à mi-corps du cheval, afin qu'il puisse lever le pied de l'animal et le tirer vers l'avant-main. Si l'aide est écarté du cheval, ou trop en arrière, il risque de recevoir des coups de pied. Nous faisons tous deux face à l'arrière-main.

A chaque correction, je grondais fortement. Au bout de huit jours, le cheval avait compris que ma menace était immédiatement suivie de la correction. Plus tard, la voix seule suffit pour le rendre sage.

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Il m'a fallu quinze jours d'un travail assidu, à trois leçons par jour, pour obtenir que le cheval se laissât prendre les pieds, et pour lui passer un bridon sans qu'il se jetât en arrière ou se cabrât. Certes, j'aurais pu y parvenir en moins de temps. Mais il aurait fallu le battre et risquer les accidents, et puis cela eût été contraire au but que je me proposais, qui était de lui inspirer confiance. En toutes choses, il faut aller doucement, si l'on veut être certain de progresser.

Le 20 novembre. — J'appliquai à Ossun un vésicatoire sur chaque suros.

Le 10 décembre. — Je le mis au manège pour la première fois avec bridon, longe et flanelles. Aussitôt lâché, il partit à main gauche, comme un cheval sauvage, gambadant, sautant, hennissant et secouant furieusement la tête. Je le laissai faire pendant cinq ou six minutes, et, après qu'il eût trotté, galopé, bondi, il se mit au pas. Alors, je l'amenai à moi en le caressant de la voix, en lui montrant les carottes et en tirant faiblement sur la longe. Il resta parfaitement tranquille, mais terriblement inquiet. Je débouclai la longe, qui était à l'anneau du bridon, côté gauche, pour la placer à droite, espérant faire partir le cheval de ce côté. Mais cela fut absolument impossible. Il se couchait sur moi lorsque je me trouvais à sa

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droite. Je voulus tirer légèrement en avant, mais il reculait et se cabrait dès que la longe agissait sur sa bouche : c'était à recommencer vingt fois, toujours sans résultat. J'aurais pu l'éloigner de moi en lui appliquant sur le nez un coup de cravache ou de chambrière, ou même en le menaçant. Mais, par ces moyens, je ne lui aurais pas inspiré confiance, et c'est surtout à cela qu'il faut s'attacher dans les commencements.

Enfin, j'eus recours à un autre moyen. Je me plaçai à l'épaule droite du cheval, et tout à coup je fis un saut de côté pour me jeter derrière lui, en ayant soin de m'éloigner assez pour ne pas être atteint par une ruade. Le cheval alors se sauva comme un fou. Ce départ fut aussi brusque que si je lui eusse prodigué des coups, mais le résultat était bien différent. Avec les coups, il était à craindre que le cheval ne reculât. Tandis que par ce moyen, je le forçais à se porter en avant. Le départ fut obtenu sans coups, et le cheval devait s'en souvenir.

Je le laissai gambader pendant quelques minutes, et, quand il fut calmé, je l'amenai à moi en raccourcissant la longe peu à peu, sans tirer dessus. Il revint cette fois avec moins de méfiance. Je le caressai en lui donnant des carottes, et la première leçon fut terminée.

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Le 11 et jours suivants. — Mêmes leçons et mêmes difficultés. Je mis huit jours à le décider à partir à droite sans frayeur.

Le 20. — Après les mêmes exercices à la longe, j'appris au cheval à me suivre ou plutôt à marcher près de moi. A cet effet, je me plaçai à l'épaule gauche, le tenant de la main droite par le filet. Cependant, comme le cheval était très violent, par prudence, je gardai la longe avec la cravache dans la main gauche.

D'abord, il refusa absolument de faire un pas en avant. Comme je ne voulais pas le tirer, mais au contraire le pousser — ce qui est tout différent — j'approchai doucement ma cravache de son flanc. (Voir : Principes de Dressage et d'Équitation, la position de l'homme et du cheval, planche I, page 64.) Sur cet attouchement, Ossun partit d'une lançade si violente que je fus forcé de lâcher le bridon pour éviter de le renverser.

Je cédai quelques mètres de longe, puis je le ramenai près de moi et je recommençai. Cette fois, le bond en avant fut moins violent. Je gardai l'animal près de moi par le moyen du bridon, et le forçai à rester au pas. Je le caressais pendant qu'il avançait. S'il s'arrêtait, ma cravache le touchait, et je le grondais. Ainsi de suite

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jusqu'à ce qu'il restât tranquille, en apparence du moins, près de moi. Cela dura vingt minutes, puis je changeai de côté.

Quand je me plaçai à la droite du cheval, les difficultés furent plus grandes, d'abord parce qu'il se couchait sur moi et ensuite parce qu'il ne voulait pas avancer. Le traitement resta le même. A la moindre approche de ma cravache, Ossun se mettait dans une colère que rien ne justifiait, s'affolait, se sauvait. Il n'y avait rien à faire que de continuer à le faire avancer par la cravache et de le retenir par la longe ou le bridon, selon les circonstances. Au bout d'une demi-heure, les grandes violences s'apaisèrent, et alors il y eut prostration chez l'animal, absolument comme chez l'homme au sortir d'une crise nerveuse.

Malgré ce symptôme, je continuai impitoyablement la marche en avant. Je n'avais qu'à m'occuper de la colère du cheval et non de sa fatigue. Je voulais déjouer son intention de rester en place pour se reposer et pouvoir repartir avec plus de violence.

Finalement, les nerfs et les muscles se détendirent et la colère du cheval s'apaisa. Il resta près de moi et se laissa tranquillement conduire.

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Les jours suivants, les luttes furent les mêmes, avec cette seule différence que les violences diminuèrent. S'apercevant qu'il ne parvenait pas à me maîtriser par les défenses déjà employées, le cheval changea sa tactique, s'arrêta, s'arc-bouta, recula et se cabra. Tous ces mouvements s'enchaînent : ils découlent forcément les uns des autres.

Je suivis l'exemple d'Ossun, et modifiai ma manière de corriger pour l'amener quand même à la soumission.

Sur son temps d'arrêt, je lui fis face et pris la chambrière pour pouvoir l'atteindre de loin. A cette vue, il recula avec plus de violence. Pendant qu'il reculait, la chambrière le toucha par petites piqûres sur les fesses. Il se cabra : mes coups augmentèrent de force. Il chercha alors à m'échapper en se jetant de côté, mais la longe que je tenais dans ma main gauche l'en empêcha. Une seule route lui était ouverte : en avant. Il finit par se rendre compte que plus il reculait et se cabrait, plus il souffrait, car, outre la fatigue provenant de ses défenses et de sa colère, les petites piqûres de la chambrière se succédaient sans relâche. Il finit alors par se jeter brutalement en avant. Pour le corriger de cette brutalité, je le ramenai près de moi au moyen de

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la longe. Je continuai ce système jusqu'à ce qu'il restât tranquille au pas près de moi, et se laissât conduire par le bridon, s'arrêtant et repartant à ma volonté.

Il ne faudrait pas supposer que ces leçons soient inutiles, car elles ont une grande influence pour l'avenir.

En effet, comment pourrait-on rendre le cheval sage au montoir, lui faire des mises en main, le mener, etc., s'il ne se laisse pas approcher et tenir? Évidemment, ce travail ne mérite pas le nom d'équitation et ne dresse pas le cheval, mais il le prépare et lui fait comprendre qu'il a affaire à un maître disposé à le caresser quand il est sage, et qui ne cédera jamais devant son entêtement et sa colère.

Le 3 janvier 1892. — Je mis une douzaine de jours à rendre mon élève sage et fus heureux de constater qu'il était devenu confiant. Je lui mis pour la première fois une bride sans gourmette Je ne lui demandai rien de nouveau, et ne touchai pas au mors. Je désirais qu'il s'y habituât : voilà tout.

Le cheval, auquel on met pour la première fois le mors avec filet, salive beaucoup. Trois ou

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quatre jours suffisent pour que cela disparaisse. Pendant ce temps, pour ne pas le gêner davantage, il faut s'abstenir de toucher au mors.

Le 6. — Je mis la selle complète, avec les étriers pendants pour les exercices à la longe. Rien à noter.

Le 7. — Je commençai la mise en main dans la marche en avant. Comme je n'exigeais presque rien de mon cheval, les premiers jours, je ne craignais pas de grandes résistances. Je désirais simplement lui ouvrir la bouche ou, pour dire plus exactement, je voulais l'empêcher d'avoir les mâchoires serrées en marchant. Comme il se portait en avant au toucher de la cravache, les temps d'arrêt n'étaient plus à craindre.

Le 10. — J'exigeai un peu plus de mise en main, mais Ossun se défendit en rejetant la tête en haut et en arrière, ou en plongeant sur la main pour la forcer et placer sa tête tout en bas. Dans les deux cas, il rencontra l'opposition du mors et du filet. (Voir, pour la position des mains, fig. 1, pl. III, p. 70 des Principes de Dressage et d'Équitation.) Chaque fois qu'il relevait la tête, sa bouche se heurtait contre le mors, qui est un abaisseur. Et, lorsqu'il voulait forcer la tête en bas, il rencontrait le filet, qui est un releveur.

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Ce qu'il faut surtout chercher à inspirer au cheval, c'est le sentiment qu'il se heurte lui-même contre le releveur et l'abaisseur, et que sa douleur n'est pas provoquée par les mains de l'homme. A cet effet, il est indispensable de tenir les mains aussi tranquilles que possible, et de ne pas suivre le cheval dans ses déplacements de tête. Il doit se rendre compte qu'il existe une barrière en haut et une barrière en bas qu'il ne peut franchir, ni même aborder brutalement, sans que celles-ci lui causent une douleur.

Ossun avait aussi le défaut de tirer la langue. Je ne pouvais la faire rentrer, occupé que j'étais à maintenir la tête dans une bonne position. Je ne combats jamais deux défauts à la fois. Je ne m'occupai de la langue que quand la tête fut bien placée et la bouche décontractée.

Cette lutte de la tête, qui va de haut en bas et de bas en haut, contre l'abaisseur et le releveur qui doivent empêcher ces mouvements continuels, se renouvelle sans cesse jusqu'à ce que la tête reste tranquille et bien placée avec l'encolure haute.

Ceci n'est que le travail préparatoire pour arriver à décontracter la mâchoire. Le but à atteindre est que la mâchoire inférieure cède seule

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sous la pression du mors sans que la tête suive ce mouvement : c'est ce que j'appelle la flexion directe

Quand on l'a obtenue en marchant, il est facile de l'obtenir étant monté, mais à la condition que le cheval se porte franchement en avant à l'approche des jambes. Ce n'est que lorsqu'on est certain de pouvoir chasser le cheval en avant par une pression des jambes que l'on peut se permettre de toucher au mors. Il convient également de se servir des rênes avec une telle légèreté que le cheval ne s'en aperçoive pour ainsi dire pas : le mouvement en avant ne devant jamais être compromis. Si, en prenant les rênes du mors, on ralentit la marche du cheval, il faut s'empresser de tout rendre pour éviter le temps d'arrêt qui est proche, puisque le mouvement en avant n'a déjà plus l'impulsion franche qu'il avait avant la prise des rênes.

Puis il faut rechercher les causes du ralentissement.

Il y a trois hypothèses :

1° Ou les rênes étant tendues avec trop de précipitation ou de force, l'on a ainsi surpris le cheval dans son mouvement. Le remède est tout indiqué : lâcher les rênes.

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2° Ou le cheval ne se porte pas assez franchement en avant sur la pression des jambes. Dans ce cas, il faut lui donner des coups de talon avec une certaine vigueur, se servir même de l'éperon rembourré et s'assurer, avant de reprendre les rênes, qu'à chaque coup l'animal se porte bien en avant.

3° Le cheval ou le cavalier ont développé plus de force en arrière qu'en avant. Certains chevaux se retiennent et détruisent ainsi toute force d'impulsion. Quant au cavalier, supposons qu'il emploie une force de jambes équivalant à cinq livres pour porter le cheval en avant, sans avoir touché les rênes du mors. Sa prise de rênes, si légère qu'elle puisse être, a vite dépassé les cinq livres développées par les jambes. Résultat : l'impulsion est annulée.

Il faut avoir toujours présent à l'esprit que notre force d'impulsion est relativement faible en comparaison de notre frein d'arrêt. D'ailleurs, le plus souvent, les chevaux sont plutôt disposés à se retenir qu'à se porter en avant, surtout au commencement de la mise en main.

Donc, si nous avons eu besoin d'une force de cinq livres dans les jambes pour entretenir l'impulsion avant la prise des rênes, il nous en faudra

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au moins le double pour entretenir la même impulsion en prenant les rênes. Comparez les jambes à la vapeur d'une locomotive : il faut augmenter la vapeur (jambes) avant de toucher au frein (mains).

Le 15. — Deux de mes élèves qui se trouvaient présents à la leçon m'ayant témoigné le désir de me voir monter le cheval déjà préparé et familiarisé avec la selle et la bride par les leçons précédentes, Ossun ne fit pas de difficultés. Je fis quelques tours de manège au pas, tenant une rêne de filet dans chaque main.

Le 16. — Je fis une nouvelle application de vésicatoires sur les suros, qui ne tardèrent pas à disparaître.

Le 6 février. — Je repris le travail à Lyon, et le même jour le cheval fut atteint de gourmes : d'où repos forcé.

Je voulus reprendre les leçons le 4 mars à Berlin. Mais, à mon grand regret, je ne pus que promener mon cheval fatigué par la maladie et par le voyage.

Le 19. — Afin de rétablir ses forces, je dus promener Ossun pendant quinze jours sans pouvoir

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exiger aucun travail. J'aurais pu essayer des mises en main, mais je craignais la lutte, et la moindre contrariété aurait pu retarder la guérison de l'animal

Le 20. — Je repris les leçons à la longe et les mises en main à pied. Je donnai au cheval la première leçon de cravache pour lui enseigner à faire un ou deux pas de côté. C'était la préparation à la jambe et à l'éperon qui interviendront plus tard, quand le cheval sera monté. Pour faciliter sa compréhension, je déplaçai sa croupe en me servant plutôt du filet qui se trouvait du même côté que la cravache. Cette façon de procéder évite les résistances.

Exemple : Je voulus faire faire au cheval deux pas vers la droite. A cet effet, j'attirai avec la rêne de filet sa tête à gauche, ce qui le força à jeter sa croupe à droite. Je le touchai, en même temps, légèrement avec la cravache sur le flanc gauche. Je cessai peu à peu l'action du filet, afin de l'amener à céder à la cravache seule.

Le 21. — Comme Ossun commençait à garder la tête plus tranquille, et que la mise en main était plus avancée, je pus essayer d'empêcher le cheval de tirer la langue. Il la sortit à gauche. Comme je me trouvais de ce côté, cela facilita ma tâche.

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Je donnai un petit coup de filet d'avant en arrière chaque fois que la langue sortait. Celle-ci, se trouvant pincée entre le filet et la barre, reprit immédiatement sa place.

En donnant le coup de filet, je grondais le cheval à haute voix, dans l'espoir que plus tard la voix seule suffirait à lui faire comprendre la faute commise.

Cette manière de faire me servira plus tard, lorsque le cheval, étant monté, sortira la langue. S'il la rentre sur la menace de ma voix, cela lui évitera des coups de filet.

Le 22. — Je continuai le travail de la cravache sur les flancs, pour faire tourner le cheval à droite et à gauche. Comme il paraissait avoir compris, le moment était venu de le monter, afin de l'habituer aux talons.

Je le montai aussi souvent que possible, à la condition qu'il fût bien portant. Il tournait bien des deux côtés, pour les changements de direction, et se portait mieux en avant sur la pression des jambes. Je demandai aussi la mise en main étant monté, mais le cheval employa la même défense que lorsque j'étais à pied. Il chercha à se soustraire à l'effet des rênes en allongeant brusque-

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ment l'encolure, et, si je n'avais pas allongé le bras, il m'eût certainement arraché de la selle. Mais cela n'eut qu'un temps. Ensuite il baissa la tête avec violence, espérant m'arracher les rênes des mains.

Tout cela se passa. Le point principal était que le cheval n'osât pas jeter sa tête en arrière, et je m'assurai qu'il se portait en avant sur l'attaque des talons. Chaque fois qu'il levait tant soit peu la tête pour sortir de la main, je le poussais en avant sur les rênes du filet. J'employais très peu le mors, et légèrement encore, quoiqu'il n'y eût pas de gourmette. Dans ce cas, il faut être content si le cheval se porte bien en avant sur le filet et qu'il y prenne même un léger appui, lorsqu'il en est sollicité par les jambes. Je n'ai recours au mors que lorsque l'appui est trop fort ou que la tête se lève trop haut. Mais, dans ces deux cas même, j'augmente les attaques des talons pour éviter le ralentissement.

Ossun commença à céder aux talons en faisant deux ou trois pas de côté de l'arrière-main à droite et à gauche.

Je ne demande jamais davantage les premiers jours. Mais, par contre, j'augmente le nombre de ces pas de côté au fur et à mesure que le cheval devient plus obéissant aux jambes.

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Le 23. — Un temps d'arrêt forcé eut lieu, Ossun ayant eu une attaque d'influenza.

Le 8 avril. — Je voulus reprendre le travail. Mais, comme on ne peut rien exiger d'un convalescent, il fallut laisser le cheval se promener et gambader à la longe, en attendant que les forces revinssent.

Le 14. — Il fut de nouveau en forme et en force. Mais un autre retard survint. Comme tous les chevaux, Ossun changea de poil au printemps. Pendant cette période, il faut ménager les animaux, leur éviter — surtout aux jeunes — les transpirations et les fatigues. Pour cette raison, je ne mis pas Ossun à la longe, afin de pouvoir le monter un peu plus longtemps.

Le 20. — La mise en main, au pas et au petit trot, fut satisfaisante, et le cheval céda mieux aux jambes, sans se rebiffer sur les coups de talon. Je n'étais pas encore arrivé à l'emploi des éperons. Le cheval prenait bien l'appui du mors quand je le poussais avec énergie, et il devenait léger à la main.

Je sentais qu'il tomberait sous peu dans le pas d'école et qu'il s'approchait du rassembler. Ce qui l'indiquait, c'est qu'il devenait plus léger,

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et la preuve qu'il devenait plus souple, c'est qu'il prenait facilement le galop quand je cherchais à le rassembler. Cela indiquait aussi que les jarrets commençaient à s'engager sous le centre : c'était imperceptible à l'œil, mais mon assiette me le prouvait. Je ne pouvais que continuer ce travail sans demander autre chose, jusqu'à ce que le cheval tombât dans le pas d'école.

Le 22. — Il y eut un retard causé par les gourmes. Ce n'était qu'une fausse alerte, mais cela me fit perdre huit jours. Les gourmes ne sortirent malheureusement pas.

Le 30. — Je repris le travail avec de grands ménagements. Il fallut attendre que les forces revinssent avant de pouvoir travailler sérieusement. La grande difficulté du moment était d'empêcher le cheval de tirer la langue, ce qu'il faisait à chaque instant.

Il faut un temps énorme pour faire comprendre au cheval qu'il ne doit pas sortir la langue. Malheureusement les saccades, si légères qu'elles soient, retardent, quand elles ne l'empêchent pas tout à fait, l'éducation de la bouche.

Chaque coup de filet amène forcément un mouvement prononcé de la tête, et c'est précisément ce qu'il faut combattre pour obtenir la mise

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en main. Six mois, au moins, me seront nécessaires avant d'obtenir un résultat. Et encore quel sera-t-il ? Le cheval ne comprend jamais bien ce qu'on lui veut, quand on ne peut agir directement sur l'organe que l'on veut atteindre.

Le 5 mai. — Il n'y avait eu rien de bien spécial à noter pendant les cinq derniers jours. Seulement, comme je devenais plus exigeant, la défense était proche. Étant monté, j'eus à lutter contre la première défense. Je voulais des pas de côté de gauche à droite et, comme le cheval résistait à ma jambe gauche, je dus faire intervenir l'éperon. La réponse ne se fit pas attendre : à peine mon éperon gauche eut-il touché le flanc du cheval que celui-ci fit deux lançades, comme pour ôter l'éperon. Il fut déçu, car mon éperon gauche resta collé à son flanc. Il céda tout de suite, après ces deux bonds. Mais tout en cédant, il ne se livra pas : il y a un monde dans cette nuance.

Je prévoyais des luttes pour l'avenir, quand il me faudrait parler en maître. En vrai écuyer, j'aurais dû entamer la lutte immédiatement. Mais il faut se rappeler que le cheval venait d'avoir les gourmes et qu'il n'était pas en force. Il eût été imprudent d'entreprendre la lutte dans ces conditions. Si cette lutte se fût prolongée, le che-

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val épuisé m'aurait opposé la force d'inertie. En agissant ainsi, le cheval devient le maître, et, en toute occasion, il oppose la même défense. Quand on prévoit une véritable lutte, il ne faut l'entamer que si l'on est bien décidé à en sortir vainqueur coûte que coûte. Ici, c'est la peau de l'homme qui se joue contre celle du cheval. Il faut donc, pendant le dressage, choisir son moment et ne pas laisser ce choix au cheval. Il ne faut pas, malgré cela, lui faire de concession en attendant.

On a vu que, sur les deux bonds d'Ossun, j'avais continué mon attaque et qu'il avait cédé tant bien que mal. Si je n'ai pas poussé la lutte à fond, c'est que je ne le sentais pas en force : mais je n'en suis pas moins resté le maître. S'il n'avait pas cédé à mon éperon gauche, j'aurais été forcé de continuer mon attaque. C'est en dominant dans chaque escarmouche que l'on prépare le moment où l'on s'emparera de la place.

D'ailleurs le cheval était grand, faible, maladroit, et perdait facilement l'équilibre. Il serait tombé en dehors des banquettes, et c'eût été risquer de la casse des deux côtés.

Le 10. — Pendant ces quatre derniers jours, Ossun montra une meilleure disposition étant monté, et nous fimes quelque progrès.

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Nous eûmes aussi une grande lutte pour l'accoutumer à la vue et au claquement de la chambrière en prévision des fouets qu'il verrait et entendrait au dehors. Il en devint comme fou, et, bien que je le tinsse par la longe, il sauta la barrière de la porte, m'entraînant avec lui vers l'écurie comme un fétu de paille. Cela se renouvela plusieurs fois de suite. A la fin, tout à fait exaspéré, il se jeta la tête contre le mur et se fit une blessure sous l'œil gauche. Comme il perdait du sang en abondance, je crois que cela le soulagea. Malgré tout, je ne lui cédai pas. Après l'avoir épongé, je le forçai à rester près de moi. Je tenais toujours la chambrière, en la faisant mouvoir. Mais je crois que le cheval est resté plutôt par crainte de se donner un nouveau coup que par obéissance.

Les jours suivants, il y eut les mêmes leçons avec la chambrière. Ossun fut moins farouche. Il regardait cependant beaucoup la porte et voulait la franchir. Mais il n'osait pas, le souvenir de sa blessure étant encore trop récent. Cette blessure était plus profonde que je ne pensais : échauffer le sang du cheval eût retardé sa guérison. Comme il était plus calme, cela me permit de lui donner des carottes et des caresses.

Le 14. — Ossun paraissait comprendre qu'il

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ne devait pas tirer la langue, car il ne la sortait plus. Je crois que ce devait être un pur hasard, car il était impossible qu'il eût compris en si peu de temps. Je le regrettai, parce que cela m'empêchait de corriger le cheval comme il eût fallu.

Plus le cheval est lent à saisir une chose, mieux il l'apprend, parce qu'elle se grave plus profondément dans sa mémoire.

Le 16. — Je ne me trompais pas. Ossun recommença de sortir la langue, et j'en fus enchanté. Je le corrigeai comme d'habitude avec le filet, mais les saccades données ainsi dérangèrent et retardèrent les mises en main. Pour qu'un cheval prenne confiance dans la main, il faut que celle-ci reste tranquille.

Ossun devint si craintif et si sensible de la bouche que j'osais à peine toucher aux rênes du mors qui était cependant toujours sans gourmette.

Le 17. — Ossun fit une nouvelle défense contre ma jambe gauche, pour faire des pas de côté de gauche à droite. Comme il ne cédait que difficilement, je lui donnai un coup d'éperon plus énergique. Un coup de pied en vache contre ma botte fut sa réponse immédiate. Non moins im-

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médiate fut la mienne : mon talon éloigné de son flanc par son coup de pied revint avec plus de vigueur. Dans ce cas, l'éperon doit agir comme châtiment, et non comme aide : puisqu'il y a révolte ouverte, il faut que la correction s'ensuive.

C'est la première fois qu'Ossun reçut les éperons. Il se jeta en avant au grand galop avec une certaine violence, mais en se sauvant de l'éperon et non en y obéissant. S'il eût obéi, sa croupe se serait portée à droite. Tout en le retenant, je gardais mon éperon gauche contre son flanc, non collé, mais adhérent. Mon talon collait, mais l'éperon donnait de petits coups aussi précipités que possible. Peu à peu, Ossun se calma et se soumit en faisant des pas de côté assez vite. Ce fut une bonne victoire, mais ce n'était encore qu'une escarmouche : nous nous tâtions. A bientôt des luttes plus sévères.

Le 18. — Il y eut une nouvelle discussion pour faire suppporter au cheval la vue de la chambrière. Je le tenais près de moi par le filet, tout en faisant manœuvrer le grand fouet, mais en ayant soin de ne pas toucher l'animal. Ossun s'anima et voulut se sauver. Je le retins : il me fit alors une pointe en avançant. Comme je me trouvais derrière lui, tenant toujours le filet, il

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détacha une ruade qui me força de le lâcher pour ne pas être atteint. Il en profita pour sauter pardessus la piste, et se réfugia dans les écuries. (Nous nous trouvions dans un cirque et la piste était basse.) J'allai le prendre dans son box, je lui mis la longe, et, le tenant ainsi de la main droite, je lui appliquai sur les fesses la mèche de la chambrière que je tenais de la main gauche. Jamais je ne le vis aussi furieux, car il ne pouvait voir la chambrière cachée derrière moi et il ignorait d'où lui venaient les coups. Il cherchait à s'arrêter pour regarder derrière lui et s'en rendre compte. A chaque temps d'arrêt, je lui donnais un nouveau coup. Je le ramenai ainsi dans la piste et le gardai près de moi, jusqu'à ce qu'il supportât avec un certain calme la vue et le mouvement du fouet.

Le 19. — La matinée fut ennuyeuse, deux défauts se présentèrent à la fois : le cheval résistait à ma jambe gauche et, en même temps, il sortait la langue.

Il ne faut jamais combattre deux défauts à la fois dans la crainte que le cheval ne confonde l'un avec l'autre : l'erreur engendre le désordre. Cependant, je ne pouvais faire une concession de la jambe gauche, ce qui eût donné gain de cause au cheval et l'eût encouragé dans sa résistance.

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D'autre part, chaque fois qu'il sortait la langue, je devais profiter de l'occasion pour le corriger. S'il eût laissé pendre la langue, j'aurais pu, sans grand inconvénient, renvoyer la correction à plus tard. Mais il la sortit et la rentrait si rapidement qu'il me fallut profiter de toutes les occasions pour le corriger. Le hasard cette fois me servit à souhait, car je pus corriger les deux défauts en même temps. L'un m'aida à combattre l'autre. Le cheval sortant la langue à gauche et se couchant sur ma jambe gauche, l'équitation latérale était tout indiquée. Ma rêne gauche de filet servait à réprimer la langue chaque fois qu'elle se montrait. Cette rêne aidait en même temps ma jambe gauche pour combattre les résistances de la croupe.

C'est un travail long, et je dirais même ennuyeux s'il y avait quelque chose d'ennuyeux en équitation. Cela dure des heures, des jours et des mois sans jamais se ressembler : les nuances varient toujours.

La leçon ne prit fin que lorsque les deux défauts eurent disparu.

Le 20. — La leçon que j'avais donnée le jour précédent à Ossun lui profita. Il céda mieux à ma jambe et ne tira pas la langue. A la fin de chaque

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leçon, je le gardais près de moi pour l'habituer aux mouvements du fouet. Cela lui était difficile. Il aurait bien voulu se sauver, mais il n'osait pas. Je le tenais par la longe et j'étais sur mes gardes. Il s'en apercevait bien, car je déjouais toutes ses feintes. Il était toujours impatient, mais sa violence diminuait : la preuve, c'est qu'il restait près de moi. Je le caressai et lui donnai des carottes pour le rassurer.

Le 21. — Décidément le caractère d'Ossun s'améliore. Jamais je ne l'avais vu aussi dispos et en force. J'en profitai pour le mettre davantage dans la main et tâchai de le rassembler. Puis je le poussai au grand trot. Il se porta bien en avant sur une simple pression de jambes, quoiqu'en se débattant un peu contre la main. Je continuai l'attaque des talons : cela diminua insensiblement et finit par cesser.

J'étais trop content de lui pour demander autre chose, et je m'en tins là pendant quelques jours, jusqu'à ce que le trot me donnât complète satisfaction.

Le 22. — Tout changea. Ossun trouva un nouveau défaut, c'était de passer la langue par-dessus le mors. Il faisait probablement cela pour éviter les petits coups que je lui donnais avec le filet.

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Lorsque sa langue restait sous le mors à la place normale et qu'elle sortait de côté, je n'avais qu'à la pincer entre le filet et la barre pour la faire rentrer bientôt. C'était à recommencer à chaque instant. Mais, au moins, je pouvais agir directement sur la langue, tandis que, s'il la passait pardessus le mors, je me trouvais presque impuissant à l'atteindre.

En ce cas, la seule ressource est, si l'on travaille à pied, de replacer la langue sous le mors en ayant soin de gronder le cheval à haute voix. Il ne comprendra certes pas pourquoi on le brusque. Mais quand un défaut se montre, il faut s'attendre à ce qu'il se renouvelle : ce que le cheval ne comprendra pas dès le commencement, il le comprendra par la suite.

Si l'on est en selle, il faut descendre au plus vite, et faire la même opération que lorsqu'on est à pied, pour tâcher d'éviter que le cheval ne contracte une mauvaise habitude. Cela suffira-t-il? J'en doute. Sinon, je me verrai forcé de lui appliquer un huit sur la liberté de langue. Mais avec la nervosité et la bouche sensible de la bête, le remède rencontrera de grandes difficultés.

Le 23. — Les choses allaient de plus en plus mal. Ossun passait à chaque instant la langue

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par-dessus le mors. J'en fus relativement satisfait : car cela me donnait la possibilité de le guérir de son défaut. Je pris un bâton d'à peu près 30 centimètres de long. Chaque fois que la langue du cheval passait par-dessus le mors, je lui mettais ce bâton en travers dans la bouche. Le bâton occupait la même position que le mors, étant placé seulement beaucoup plus haut. J'appuyais sur la langue tant que je pouvais. Mais, comme elle se trouvait prise entre le bâton par-dessus et le mors en dessous, elle se retirait et se roulait en boule dans le haut du gosier. Je la suivais toujours en appuyant sur mon bâton. Au bout d'un moment, elle s'allongea.

Si, en s'allongeant, la langue se place par-dessus le mors, il faut la repincer par le même moyen. Si, au contraire, elle s'allonge en prenant sa place normale sous le mors, alors on caresse le cheval et on le flatte de la voix.

Le 25. — Mon moyen ne me réussit pas aussi bien que je l'aurais cru, parce que le cheval, tenant sa langue roulée en boule au plus haut du gosier, échappa pendant un moment à tout châtiment. Il fallait d'abord trouver le moyen de l'empêcher de garder la langue en haut.

Pour cela, il suffit, dans le travail à pied, de pousser avec la main gauche le mors vers le haut,

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tout à fait contre la voûte du palais, et d'appuyer fortement sur la langue avec le bâton tenu dans la main droite. Pour échapper à cette étreinte, la langue ne peut que reprendre sa place normale. Puisque le mors touche la voûte du palais, elle ne peut passer par-dessus. Dans ce cas, je mets alors doucement le mors sur la langue et je caresse. Il faut avoir grand soin que le bout du bâton soit bien rond et lisse. Il faut surtout éviter de toucher au palais. Si, malheureusement, on perfore la voûte du palais, ne fût-ce que de la grandeur d'une tête d'épingle, ce peut être une blessure mortelle.

Le 26. — Les mêmes luttes continuèrent. Je ne montai pas Ossun pendant quelques jours, préférant rester à pied pour corriger la faute aussitôt qu'elle était commise.

C'était le seul moyen de faire comprendre au cheval qu'il faisait mal.

Le 28. — Calme complet à pied et à cheval.

Les luttes des jours précédents avaient porté leurs fruits : la langue était restée à sa place. Dans un sens, je le regrettais, car la lutte n'avait pas duré assez longtemps pour que le résultat fût définitif. Ce sera certainement à recommencer dans quelques jours.

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Envisagé à un autre point de vue, ce succès est avantageux : le cheval aura la bouche reposée. De plus, à la longe, il arrivera à comprendre qu'il n'est pas tourmenté quand sa langue reste en place.

Le 30. — Nous continuâmes le même travail : rien que des mises en main, à pied et monté, pour mieux surveiller la langue. Ossun ne la passait plus par-dessus le mors, mais revenait à son ancien défaut de sortir la langue du côté gauche. Je fus forcé de revenir aux coups de filet. Mais la langue paraissait et disparaissait si vite que, malgré mon attention soutenue, il m'arrivait d'être en retard pour la pincer.

Le cheval commençait à prendre un peu de chair sur l'encolure. Le reste du corps était très maigre, mais l'animal était bien en force.

Son trot à la longe était très beau. Monté, il trottait aussi très bien, mais à condition qu'on lui donnât un peu de liberté. L'arrière-main ne s'engageait pas encore assez sous le centre pour qu'il pût trotter avec l'encolure haute et la tête bien placée.

Il y eut dix jours de repos forcé, un violent mal de reins m'ayant empêché de monter.

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Le 10 juin. — Je repris tout doucement le travail avec force mises en main pour assouplir le cheval. Il se passa alors une chose assez curieuse : Ossun se donna lui-même la correction. Il se mettait bien dans la main, mais il en sortait à chaque instant par soubresaut. C'est qu'il tirait la langue presque imperceptiblement, et il sortait brusquement de la main pour éviter le coup de filet. C'est le contraire qui avait lieu, car alors le cheval rencontrait le mors dont le choc était d'autant plus fort que l'encolure se tendait avec plus de rapidité. Cela passa quand le cheval eut repris confiance, la langue restant en place.

Le 12. — Je recommençai les pas de côté. Ossun ne se livra pas du tout aux jambes. Il ne se refusait pas ouvertement, il cédait à regret. Comme il y avait longtemps que je ne lui avais demandé ce travail, je n'insistai pas outre mesure. Cependant je forçai l'animal à céder. J'avais l'impression que l'intervention des éperons serait bientôt nécessaire.

Le 13. — Ossun prit une excellente leçon. Il passa plusieurs fois la langue par-dessus le mors. Pour la faire tenir en place, j'employai une demi-heure : presque toute la leçon. J'aurais aimé qu'il continuât de même tous les jours pendant deux mois : ce laps de temps m'eût suffi pour le guérir

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complètement. La difficulté est de faire comprendre à l'animal pourquoi on le corrige. Ossun n'avait pas l'air de se rendre compte qu'il faisait mal en passant la langue par-dessus le mors.

Le 16. — Pendant ces trois derniers jours, je ne donnai au cheval que de courtes leçons, touchant à tout, mais sans insister. C'était pour le récompenser de garder la langue à sa place. Le comprenait-il ? J'en doute. Mais il finira certainement par y arriver.

D'ailleurs, il faut faire la part de la bouche, qui reste très sensible pendant les jours qui suivent la lutte. Le cheval peut alors sortir ou passer la langue simplement parce qu'il souffre. Dans ce cas, il ne faut ni corriger ni laisser faire.

Pour échapper à ce dilemme embarrassant et éviter toute complication, je ne demande au cheval que ce qu'il fait facilement.

Le 18. — Pendant une quinzaine de jours, je profitai du beau temps pour sortir. Ossun se comporta bien et n'eut que des gaietés de jeune cheval. Les premiers jours, je ne lui demandai que du pas et du petit trot. Le cinquième jour seulement, je le mis au grand trot et au galop. Rien à lui reprocher : c'était un bon cheval de promenade.

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Le 25. — Après sept jours de repos occasionné par le voyage, je repris le travail à Hambourg. Les promenades en plein air firent beaucoup de bien à Ossun, et, n'ayant pas reçu de leçons, il devint plus confiant.

Le 26. — Je repris le travail des deux pistes. D'habitude, c'était à ma jambe gauche que le cheval résistait. Cette fois, ce fut à ma jambe droite. Maintenant il contractait sa bouche à gauche. C'était précisément la flexion gauche qu'il me fallait pour aller sur deux pistes de droite à gauche. Le remède était d'abord de forcer le cheval à céder à ma jambe droite, puis de le remettre en ligne droite pour le forcer à faire la flexion gauche.

J'avais à recommencer alternativement jusqu'à ce que le cheval cédât de la mâchoire en allant sur deux pistes.

Le 27. — Je mis Ossun pour la première fois au galop des deux côtés. Il est assez rare que je demande le galop à droite et à gauche pour la première fois dans la même leçon. Mais le cheval était mûr pour ce travail, car je l'avais trouvé léger et équilibré, et je pouvais le garder dans une bonne position entre les jambes et la main. Du reste l'expérience me donna raison, car il prit le galop des deux côtés avec facilité.

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Le 28. — Premières défenses sérieuses. Je voulais aller sur deux pistes, et le cheval résistait à ma jambe droite. Mais j'étais décidé à ne pas lui céder, le jugeant assez avancé pour qu'il se soumît. Je lui donnai alors un vigoureux coup d'éperon. Il répondit par une lançade. Deuxième coup d'éperon : deuxième lançade. Alors ce fut une pluie de coups d'éperon, ma jambe restant collée à son flanc. Il est à supposer qu'Ossun se rendit compte qu'il ne pouvait ni détacher ni éloigner mon éperon, car il se mit sur deux pistes immédiatement après le deuxième bond et sans se retenir.

Le 29. — Ossun pensa probablement que, ne pouvant résister aux jambes, il valait mieux résister de la bouche. Aussi recommença-t-il à sortir la langue.

Il n'osait plus la sortir lorsque j'étais à pied près de lui, car il savait que la correction arrivait tout de suite. Mais il s'empressait de le faire dès que j'étais sur son dos.

Il me forçait par là à cesser tout travail des jambes pour punir la langue. Après un moment d'hésitation, voyant que cela ne lui réussissait pas, il passa la langue par-dessus le mors, ce qui m'obligea à descendre pour le corriger, puis à remonter, et ainsi de suite.

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Le 4 juillet. — Après cinq jours de luttes continuelles, le cheval finit par laisser la langue à sa place. Ce serait à désespérer, si l'on ne savait d'avance que tout a une fin. Il était évident que nous progressions bien lentement et que la mauvaise habitude de la langue nous retardait. Mais il faut aussi se rendre compte que, pendant tout ce travail, je ne cessais de pousser Ossun en avant, et qu'ainsi les jarrets arrivaient de plus en plus sous le centre.

Donc l'équilibre et la légèreté se faisaient malgré les temps d'arrêt occasionnés par la langue. Seulement je perdis le fruit de ma dernière victoire où j'avais soumis le cheval à l'éperon. Car je n'osai rien entreprendre pendant quelques jours, la bouche devant être trop sensible à la suite des cinq derniers jours de luttes.

Le 6. — Nouvelle défense de la bouche. N'osant plus sortir la langue, ni la passer par-dessus le mors, Ossun trouva un autre moyen pour essayer d'échapper à la mise en main, en mettant sa mâchoire inférieure de travers. Dans la flexion directe de la mâchoire inférieure, celle-ci doit se fermer et s'ouvrir en ligne directe. Lui, au contraire, il la faisait dévier à droite et à gauche.

Quand on est à pied, près du cheval, les oppo-

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sitions sont faciles. Elles consistent à appliquer, avec une certaine fermeté de main, la branche droite du mors contre la mâchoire inférieure de l'animal, quand celle-ci dévie à droite. C'est-à-dire que, placé à sa gauche, je tire à moi la branche droite du mors. Quand la mâchoire dévie à gauche, je fais le contraire : je pousse la branche gauche vers ma droite. De cette manière, la branche, appuyant de toute sa longueur sur la lèvre du cheval, force la mâchoire à revenir en ligne directe. On continue ainsi, en contrariant la mâchoire chaque fois qu'elle dévie.

Il sera probablement très long de faire comprendre au cheval que les flexions doivent se faire en ligne directe, et non de travers, parce que la différence n'est pas assez grande pour qu'il puisse la saisir facilement. On ne peut que ramener la mâchoire inférieure à sa place. Je ne vois aucune autre manière de punir le cheval, sauf en le grondant à haute voix, quand la branche du mors est appuyée fortement pour redresser la mâchoire. Étant monté, c'est aussi sur ma voix que je compte pour empêcher la faute de se renouveler. Le cheval finira certainement par comprendre ce que je veux, si je suis près de lui à pied, parce que la correction arrive à l'instant même où la faute se commet. Quand je serai monté, ce sera plus difficile, parce que je ne m'apercevrai pas chaque

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fois de l'instant précis où la faute se commet. Puis on ne peut alors presser la branche du mors contre la lèvre du cheval. Il faut se contenter, dans ce cas, de donner un avertissement avec la rêne du mors, du côté où la mâchoire dévie et en élevant la voix, afin que la correction, monté, se rapproche, autant que possible, de la correction à pied.

Mais à pied, la correction reste plus facile et plus radicale.

Les jours suivants, mêmes ennuis, en ce qui concerne la bouche, et même manière de combattre la faute.

On peut certainement dresser un cheval d'école en lui laissant tous les défauts de la langue et de la mâchoire. Mais alors on ne s'empare pas de sa bouche, qui est évidemment le point essentiel, puisque c'est par là qu'on mène l'animal et qu'on le guide. On renonce ainsi volontairement à avoir quelque chose de complet, et l'on vit continuellement avec un ennemi.

Cet ennemi devient un ami aussitôt que toutes les contractions ont disparu. Si l'on permet au cheval de contracter la bouche, le rassembler s'en ressentira nécessairement, et l'impulsion péchera

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parce que tout ce qui dévie de la ligne droite est une dérivation de force.

Le 8. — Je repris les deux pistes, le cheval ayant la bouche tranquille et cédant aux flexions. Il voulut de nouveau résister à ma jambe droite. Mais, sur une attaque, il se soumit : ce qui me laissa supposer que ce n'était pas bien sérieux.

Le 11. — Ce fut le contraire des trois jours précédents. Les anciennes difficultés recommencèrent : Ossun sortait la langue, la passait par-dessus le mors ou plaçait la mâchoire de travers. Tout cela pour échapper au rassembler.

Il serait mauvais de vouloir passer outre avant d'avoir vaincu ces difficultés, car alors le cheval prendrait l'habitude de travailler avec la bouche contractée. Du moment que la bouche se contracte, tout le reste suit, et cela devient une contraction générale.

Lorsque le cheval qui cède ne cède pas de la bouche, il cède de l'encolure. Nous avons alors bouche dure et encolure molle, c'est-à-dire l'antipode de l'équitation, qui doit donner bouche flexible avec encolure ferme. Encolure molle, on ne peut jamais pousser le cheval sur la main, et, si l'on ne peut en arriver là, il est impossible de

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le tenir droit. Encolure flottante, soit en ligne directe ou de côté, le cheval peut prendre la position de tête qui lui plaît. Il peut battre à la main, (encenser), porter la tête de travers, plier l'encolure soit à droite, soit à gauche. Il peut aussi porter la tête trop haut ou trop bas, en évitant par tous ces moyens de venir en contact avec le mors. Il est derrière la main, puisqu'on ne peut le pousser sur la main. En un mot, il est acculé.

Il y a trois positions de la tête et de l'encolure qui appellent l'attention.

La première : le cheval au delà de la main. C'est lorsqu'il tend la tête et l'encolure presque horizontalement : il fait des forces contre la main. Le dernier terme de cette position est l'emballement.

La deuxième est celle que j'ai décrite plus haut : le cheval en deçà de la main (acculé).

La troisième : le cheval sur la main. Cette position se trouve entre les deux. C'est à obtenir cette dernière que doivent tendre tous nos efforts.

En équitation il ne faut rien laisser derrière soi, en se promettant de combattre ou de détruire les résistances plus tard. Alors, elles sont déjà

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une habitude prise. Vous laissez ainsi se greffer une seconde difficulté sur la première. Comment le cheval comprendrait-il pourquoi vous lui avez permis de prendre des habitudes, si un beau jour vous venez lui dire : « J'ai eu tort. Désormais je ne tolérerai plus ce que je te permettais. » Vous avez encouragé ses défauts en le laissant faire.

Si l'on ne combat point, si l'on tolère des fautes ou des défauts, le cheval doit croire qu'il fait bien, puisque rien ne vient l'avertir qu'il fait mal.

On ne fera que brouiller son peu d'intelligence en autorisant aujourd'hui ce que l'on interdit le lendemain. Ceci s'adresse surtout aux écuyers qui veulent aller trop vite. Quant au cheval, si l'on ne combat pas les résistances au moment où elles se produisent, il est condamné à conserver ses défauts, et il en est la principale victime, car alors il passe sa vie en résistances et rien ne peut lui faire perdre ses mauvaises habitudes plus tard.

J'employai tout ce mois à lutter contre les défauts de la bouche, n'ayant demandé que du pas et du trot avec mises en main, et m'occupant exclusivement de la bouche.

Je gagnai enfin la bataille. La langue resta à sa place et la mâchoire inférieure ne dévia plus.

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Ce que je réussis à faire en un mois, en combattant les fautes à leur début, m'aurait coûté plusieurs années du même travail, une fois l'habitude acquise.

Je savais que je n'en avais pas encore fini avec ces défauts de la bouche et qu'ils reparaîtraient à chaque nouvelle exigence. J'étais à peu près maître des contractions, et pendant quelque temps le cheval n'osa pas recommencer. S'il avait recommencé, j'aurais cessé tout travail pour agir de même, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il perdît complètement ses habitudes défectueuses.

Je crois être le premier qui se soit occupé de la langue aussi sérieusement, si l'on excepte le grand de la Guérinière.

Voici ce que je copie à ce sujet dans son livre intitulé École de cavalerie, 1751, p. 301 : « De la manière de couper la langue. — Il y a des chevaux qui ont la vilaine habitude de tirer la langue et qui la laissent pendre en dehors d'une longueur assez considérable. Quoique ce soient de très beaux chevaux, rien n'est plus désagréable à la vue. Cela peut provenir d'un relâchement dans la partie, aussi bien que d'une mauvaise habitude. On essaye différents moyens pour les corriger de ce défaut. On leur met des drogues âcres et désa-

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gréables sur le bout de la langue pour la leur faire retirer; on la pince, on la pique, on y cingle des petits coups pendant plusieurs jours, et, quand ce n'est qu'une mauvaise habitude, on la leur fait perdre quelquefois à force de soins et d'assiduité. Mais, si ce défaut vient de mauvaise conformation ou d'un relâchement dans la partie, et que toutes ces tentatives deviennent inutiles, on a recours à l'opération qui consiste à en couper un petit bout de chaque côté, la tenant ferme dans la main, ou sur un petit bout de planche, et en coupant avec un rasoir bien tranchant les deux côtés du petit bout, afin que la langue reste toujours un peu pointue, parce que, si on la coupait transversalement, elle passerait par la suite par-dessus le mors et, en outre, que le cheval aurait de la peine à ramasser son avoine dans sa mangeoire. »

On avouera que mon procédé est moins barbare.

Le 3 septembre. — J'ai repris le travail avec plus de vigueur dans les deux pistes. Le cheval céda bien à ma jambe droite, allant de droite à gauche. C'était, jusqu'à présent, le côté difficile. Mais, lorsque je voulus prendre l'épaule en dedans de gauche à droite, Ossun se jeta brusquement sur ma jambe gauche, faisant en même temps un demi-tour à gauche. Il était ainsi couché contre

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le mur, et ma jambe se trouva serrée avec force. (Il faut prévenir le lecteur que je travaillais dans un tout petit manège où le mur était droit sans garde-bottes.)

Cette défense fut si vite faite, et je m'y attendais si peu que je me laissai surprendre. Du reste, la manière résolue et brutale dont le cheval exécuta ces défenses prouve qu'il les avait préméditées. Malheureusement, dans la position critique où nous étions, il m'était impossible de me servir instantanément de l'éperon gauche pour punir l'animal de sa révolte. D'abord j'avais la jambe paralysée par le choc contre le mur, puis par le poids du cheval qui continuait à s'y coucher.

En bonne équitation, j'aurais dû attaquer vigoureusement des deux éperons pour prouver à l'animal que la punition se manifeste presque en même temps que la défense. Mais cela m'était impossible. La jambe prise entre le cheval et le mur était hors de combat, et, si je ne m'étais servi que de la jambe droite, j'aurais aidé Ossun à m'écraser la jambe gauche. Il ne restait qu'un moyen de sortir de cette position sans trop me faire abîmer la jambe : c'était de reculer en portant la tête d'Ossun à gauche, contre le mur, avec la rène du filet gauche, de manière à forcer

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sa croupe à dévier vers la droite. C'est ce que je fis, et cela me réussit.

Mais, aussitôt que la croupe fut éloignée du mur et que je retrouvai à peu près l'usage de ma jambe gauche, l'éperon de ce côté arriva au flanc du cheval à grands coups. Sa réponse fut une lançade en cherchant à forcer ma jambe pour se coucher de nouveau contre le mur. J'avais prévu ce mouvement, je savais fort bien qu'il emploierait la même défense qui lui avait si bien réussi. Mon éperon gauche continuant ses attaques, j'amenai la tête du cheval également à gauche, de manière que, chaque fois qu'il se jetait contre le mur, c'était sa tête qui portait la première. Il recommença deux fois. Mais, lorsqu'il vit qu'il n'arrivait qu'à se faire mal, il y renonça. En portant sa tête à gauche, je garantissais ma jambe qui se trouvait du même côté. Je tenais le cheval dans la position de l'épaule au mur de gauche à droite. Seulement la tête de l'animal était mal placée, puisque je faisais de l'équitation latérale. Je le tins ainsi jusqu'à ce qu'il cédât à ma jambe gauche sans le secours du filet, et la leçon se termina sur sa concession complète. Ma jambe gauche fut hors de service pendant quinze jours.

Le 18. — Ce n'est qu'à cette date que je pus

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reprendre le travail. On a bien raison de dire que « chat échaudé craint l'eau froide », car je n'osai pas demander au cheval les deux pistes près du mur, ma jambe étant encore endolorie. Le principal était de dérober ma crainte à l'ennemi et de continuer quand même le travail. Pour cela, je pris des voltes ordinaires et renversées au centre. On remarquera qu'ici le travail de l'épaule en dedans ou au mur reste le même, sauf qu'on est plus éloigné du mur. A l'approche de ma jambe gauche, il fit une lançade et un demi-tour en se jetant vers le mur. Mais cette fois j'étais sur mes gardes, et, avant qu'il arrivât au mur, mon éperon et le filet gauche le forcèrent de porter ses hanches à droite.

Après cette concession, je recommençai, à plusieurs reprises et d'autorité, les deux pistes, mais Ossun n'osa pas se défendre. Je savais qu'il y reviendrait, car, lorsque le cheval a compris qu'il peut être le maître en faisant telle ou telle chose, il y revient toujours et il faut toujours de fortes luttes avant qu'il soit maîtrisé.

Le 20. —Continuation des mêmes exercices en cherchant à rassembler davantage. Les deux dernières luttes avaient soumis le cheval : il devint facile dans la bouche et céda volontiers aux jambes. Du reste, ces luttes étaient trop récentes

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pour qu'il eût pu les oublier. Il ne recommencera que lorsque le souvenir ira en s'affaiblissant.

A cet égard, le cheval a de grandes ressemblances avec l'enfant. Ni l'un ni l'autre ne recommencent les mêmes fautes tant qu'ils sont sous l'influence de la correction. Tous deux, l'enfant et le cheval, jeune ou vieux, mais nouveau au dressage, semblent avoir également la mémoire courte, puisque du jour au lendemain ils commettent les mêmes fautes. A mesure que l'enfant grandit et que le cheval avance dans son éducation, leur mémoire se fortifie et ils retiennent mieux. La preuve, c'est que les fautes se commettent moins souvent, s'espacent chaque fois davantage et finissent par disparaître.

Je repris le galop sur les deux pieds. Le cheval était facile et obéissant à gauche, mais il présentait des difficultés à droite qui ne provenaient pas de souffrances. Ces difficultés résultaient de ce que ma jambe gauche ennuyait l'animal qui devenait désagréable dans sa bouche. Comme l'allure était plus vive et allongée, il se figurait pouvoir prendre des libertés et agir à sa guise. Il chercha à forcer la main et à étendre l'encolure, surtout en la baissant. Je la relevai avec le filet et, lorsqu'elle eut repris sa place, le mors agit facilement pour placer la tête dans la ligne verticale.

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Pendant tout ce temps, mes jambes poussaient le cheval en avant pour engager le plus possible les jarrets sous le centre. Contrarié de ne pouvoir baisser la tête ni allonger l'encolure, Ossun mit sa mâchoire de travers, puis sortit la langue. A chaque incartade, je le rappelais à l'ordre par des piqûres d'éperon, tant pour le punir que pour décontracter la mâchoire.

Ceux qui n'ont point l'habitude ou l'habileté de ramener le cheval par l'emploi des éperons trouveront qu'en attaquant au moment où il cherche à forcer la main, c'est disposer l'animal à la forcer davantage. Cela paraît juste en apparence. Cela ne l'est pas en fait.

Il faut se rendre compte dans quelles conditions le cheval cherche à se placer pour forcer la main. Il met la tête trop haut ou trop bas. Dans les deux cas, il cherche un point d'appui sur la main qui lui permette d'utiliser ses forces contre le cavalier.

Il sait aussi que, s'il peut mettre la tête trop haut ou trop bas, le mors dans ces conditions n'agit plus directement sur ses barres. Dans ces deux positions, les jarrets s'éloignent le plus qu'ils peuvent du centre pour lutter avec avantage contre la main. L'épine dorsale se raidit en même

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temps, pour soutenir les jarrets dans leur résistance.

Les petites piqûres des éperons ont deux buts: l'un, de faire lâcher le mors; l'autre, de ramener peu à peu les jarrets sous le centre. Le moment où le cheval lâche le mors ne dure qu'un éclair. Si l'écuyer, alors, a le tact d'en profiter pour faire céder la mâchoire inférieure, le cheval devient par ce fait immédiatement léger à la main. Le grand de la Guérinière est l'inventeur de la formule : le « pincer délicat des éperons », mais il n'a pas su ou pu analyser tout le bénéfice que l'écuyer en peut tirer. Il sent bien que, sous son « pincer », le cheval devient léger. Mais il n'en explique pas les raisons multiples. Ce « pincer » produit instantanément l'effet d'une piqûre d'épingle qui amène un soubresaut, un spasme. Au bout de ce spasme tous les muscles se décontractent. C'est précisément ce qui arrive chez le cheval qui serre les dents ou les mâchoires pour mieux résister aux efforts de la main, employés à tort dans ces cas. Sur la piqûre de l'éperon, le cheval desserre les dents : c'est le moment précis où la main doit faire sentir le mors pour obtenir une concession de la mâchoire inférieure. La piqûre passée, les dents se resserrent de nouveau. Nouvelle piqûre, nouvelle concession. La main doit céder à l'instant où la concession se produit.

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Pendant cette concession, le cheval éprouve un certain bien-être, ou au moins un soulagement. Ce sont ces soulagements, répétés à des intervalles très rapprochés, qui font que le cheval préfère rester dans la main, où il ne souffre pas et n'est pas contrarié, que d'en sortir pour rencontrer des oppositions.

Il faut faire grande attention que la tête ne suive pas le mouvement de la mâchoire en se baissant, car l'encolure suivrait et on arriverait à l'encapuchonnement. Cet inconvénient est facile à éviter si on tient les rênes du mors dans la main gauche et celles du filet dans la main droite. Il suffit, lorsque les rênes du mors obtiennent la cession, que le filet fasse une opposition en tenant la main haute si la tête cherche à suivre ce mouvement. Les jambes, dans ce cas, continuent leur pression sans le secours des éperons.

Baucher se servait beaucoup des attaques dont je viens de parler, mais sur place. C'est pour cela qu'un grand nombre de ses élèves rendaient leurs chevaux rétifs.

Cet inconvénient ne s'est jamais produit pour aucun de mes élèves, parce que j'exige tout dans le mouvement en avant. Ces « pincers délicats de l'éperon », outre qu'ils forcent l'animal à desserrer

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les dents, poussent les jarrets sous le centre. Je donne ainsi de la légèreté à tout l'avant-main, et, par là même, j'entretiens l'impulsion.

La main doit rendre assez pour laisser passer la part qui revient à l'impulsion et renvoyer le reste aux jambes du cavalier. Si la main retient trop, l'impulsion est compromise. Mais, à ce moment, si les jambes arrivent avec une grande énergie, elles réparent la faute que la main vient de commettre. Si, au contraire, la main ne retient pas assez, le cheval s'étend et devient lourd à la main.

Il est certain que le spasme produit par la piqûre des éperons force le cheval à desserrer les mâchoires. Ce spasme produit sur le cheval absolument le même effet que produit à l'homme un coup dans le creux de l'estomac. L'homme baisse la tête en ouvrant la bouche, et pousse généralement l'exclamation : ah! ou : oh! A ce moment, tous les muscles se relâchent.

C'est en profitant de tous ces effets, renouvelés le plus souvent possible, que l'on finit par pousser le cheval dans le rassembler. A chaque concession, il faut tout rendre et caresser le cheval pour lui faire comprendre qu'on le récompense chaque fois qu'il obéit. Les caresses, prodiguées tout

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de suite après les attaques, calment et donnent confiance. Lorsque le cheval a bien compris, il le prouve en se rassemblant aussitôt que les mollets du cavalier s'approchent de ses flancs. Alors l'intervention de l'éperon devient superflue et se trouverait même nuisible, parce que le cheval serait châtié dans le rassembler, alors qu'il ne devrait l'être que s'il cherche à en sortir.

Lorsque les mollets et les talons suffisent à pousser le cheval dans le rassembler, on peut sans inconvénient renouveler ces pressions d'une façon continue tant que l'on veut tenir l'animal dans cette position, qui ne dure jamais longtemps. Chaque petit attouchement des jambes faisant cesser les résistances de la mâchoire inférieure, on a ainsi son cheval toujours léger à la main.

Il en est tout autrement si l'on met de la force dans la main. Le frein étant plus puissant que la vapeur, le cheval est obligé de s'arrêter s'il est mou. Au contraire, s'il est vigoureux ou poussé par la peur (chien, ou fouet), il se raidit depuis la mâchoire jusqu'au bout de la queue. La bouche, alors, se tient fortement fermée, l'encolure s'étend en se raidissant, l'épine dorsale lui vient en aide en se contractant, de manière à repousser les jarrets le plus loin possible du centre. Les jarrets forment alors un arc-boutant pour mieux résister.

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C'est en employant la force qu'on apprend au cheval à forcer la main. De là à l'emballement il n'y a qu'un pas. On voit que le résultat est tout autre lorsque les jambes ou les éperons ont d'abord décontracté la bouche et que la main en profite avec légèreté, par un effet de bas en haut, pour compléter la concession.

Le 10 octobre. — Je passai vingt jours à faire les mêmes exercices : travail à la longe et flexions à pied; puis, monté, des rotations de croupe et d'épaules, deux pistes, demi-voltes, etc. J'insistai surtout sur le rassembler et le galop à droite. Peu de galop sur la jambe gauche parce que le cheval y est facile.

Nous progressâmes dans le trot rassemblé, qui devint le pas d'école, et nous étions bien près du passage. Comme Ossun acceptait ma jambe gauche avec soumission, le galop à droite devenait meilleur. La bouche, en devenant plus obéissante, ne mettait plus les mâchoires de travers et la langue restait à sa place. Je ne pouvais pousser plus loin avant que le galop devînt tout à fait semblable sur les deux pieds.

Le 11. — Il y eut une grande lutte pour une cause futile en apparence, mais qui aurait pu avoir de grandes conséquences par la suite si je

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n'avais pas corrigé la faute au moment où elle se commettait. Que je sois bien disposé ou non, j'accepte toujours la lutte quand le cheval la cherche.

Après avoir trotté à la longe, Ossun revint près de moi. Je voulus, comme d'habitude, défaire la sous-gorge sous laquelle les rênes sont passées. Le cheval se mit à secouer la tête avec colère. J'insistai en le tenant plus ferme : il se cabra et la sous-gorge se cassa. Bien entendu, Ossun en profita pour se sauver. Je l'appelai inutilement. Il ne me restait qu'un seul moyen, c'était de prendre la chambrière et de le faire venir d'autorité. Mais je n'en devins maître qu'après beaucoup de fatigue de part et d'autre, car il ne revint à moi que par lassitude et non par obéissance. Je le caressai tout de même, puisqu'il était venu.

Nous n'en avions pas encore fini. Je lui remis la longe et lui donnai une leçon sévère pour le faire revenir à moi. Cette leçon, il la savait, puisque tous les matins il venait à mon appel.

Je le fis donc repartir au trot, puis l'appelai sans me servir de la longe. Le but à atteindre est d'apprendre au cheval à venir quand on l'appelle, et à prévoir le cas où il serait sans longe. Tant qu'il ne vient pas, d'autorité, sur un coup de cham-

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brière, on est soumis à ses caprices. On l'appelle et, s'il ne vient pas tout de suite, la chambrière doit le châtier tant qu'il reste loin de l'homme.

Si le cheval s'arrête près du mur, il faut le toucher derrière pour le pousser en avant. S'il se sauve, on le touche au poitrail en portant la chambrière en avant. Il faut toujours se tenir à hauteur de son épaule, de manière à pouvoir l'encadrer en avant et en arrière avec la chambrière. Ces petites piqûres du fouet doivent se continuer : sur les fesses, quand le cheval s'arrête, sur le poitrail, s'il se sauve, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il ne trouve de repos qu'auprès de l'homme.

Or mon cheval savait très bien ce que je voulais. Seulement il s'entêtait à ne pas obéir. J'aurais pu l'amener à moi en tirant sur la longe. Mais cela était bon au commencement du dressage, pour lui indiquer ce qu'il devait faire. Si je l'avais tiré avec la longe, il ne serait venu que parce qu'il se serait senti tenu. On ne lui enseigne pas ainsi ce qu'il doit connaître : à savoir qu'il est forcé de venir, tenu ou non. Avec la longe, il n'apprend en définitive qu'un mouvement physique, tandis que, dressé à la chambrière, le cheval subit une influence morale, et vient alors au moindre appel de la voix.

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Ossun chercha à grimper le long du mur, puis pointa et se sauva en secouant la tête avec une telle violence que la têtière du filet se cassa à trois reprises.

Comme le cheval se trouvait libre chaque fois que le filet se cassait, il prenait ainsi une mauvaise leçon qui l'encourageait à plus de violence, puisque la violence lui réussissait. Enfin, avec le quatrième filet — qu'il ne cassa pas — Ossun se soumit et vint à moi. Plusieurs fois je le fis repartir, et, dès que je le touchais avec la chambrière, il revenait près de moi. Comme il avait fait preuve de bonne volonté, je lui donnai des caresses et des carottes. Mais il s'était entêté pendant trop longtemps pour que je l'en tinsse quitte. Je me promenai de tous côtés, le forçant à me suivre, et, chaque fois qu'il montrait la moindre hésitation, la chambrière le décidait bien vite à s'approcher. La leçon se termina quand il accepta avec calme tout ce que je voulais. Alors je lui donnai encore des caresses et des carottes.

Cette leçon ne sert pas à dresser un cheval d'école, mais elle y contribue beaucoup. Elle a une grande influence sur son moral, et le cheval, ne cherchant plus à s'éloigner à tout propos, nous évite des luttes de chaque instant. Cette leçon

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étant bien comprise, le cheval devient très attentif à toutes les exigences.

Les jours suivants, je donnai à Ossun les mêmes leçons. Après l'accès de rébellion ouverte, il faut chercher à donner de petites leçons qui calment[1], car, après une lutte sérieuse, l'animal est surexcité. Dans ce cas, il se défend plutôt par crainte que par entêtement, et il est essentiel de tenir compte de cette différence, si l'on veut progresser.

Pendant tout ce temps, je n'avais pas cessé de travailler montée et je fus satisfait des bonnes dispositions que l'animal montra. Les deux pistes étaient correctes, et il se soumettait bien aux éperons. Le galop sur les deux pieds était également bon, et il se rassemblait de plus en plus. Nous étions au pas d'école. J'avais la conviction que, sous peu, j'aurais quelques pas de soutien qui sont l'avant-garde du passage.

A force de multiplier les mouvements d'ensemble, le cheval arrive à une telle légèreté et devient si obéissant aux aides qu'il se trouve encadré à droite, à gauche, devant et derrière. Il ne peut plus se jeter à droite ni à gauche par crainte


  1. En ne demandant au cheval que ce qu'il sait déjà. ↩︎

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des éperons. Pour la même raison, il se pousse franchement sur la main sans pouvoir la forcer, grâce aux flexions de la mâchoire inférieure. Il ne lui reste qu'à s'élever : c'est ainsi qu'il tombe dans le passage. On peut donc se rendre compte que seules les préparations sont difficiles, et non l'air et le mouvement auxquels on veut aboutir. Ces préparations ne servent pas pour telle ou telle chose, mais bien pour le tout. Tant que le cheval n'est pas renfermé dans les quatre points décrits plus haut, on n'arrive pas au rassembler, et, sans rassembler, pas de haute école.

Le 26. — Je donnai à Ossun la première leçon pour passer la barrière. Une barre fut placée par terre. Je tenais mon cheval par la longe, et je passai par-dessus la barre. Le cheval me suivit : ce fut le résultat des leçons à la chambrière. Cependant, le premier mouvement de l'animal fut la surprise, et je le laissai se rendre compte de l'obstacle. Après l'avoir flairé un instant, Ossun passa sans difficulté. Je le fis passer au pas trois fois à main droite et à main gauche. Puis je lui donnai des caresses et des carottes et l'envoyai à l'écurie.

Toute chose nouvelle doit être demandée à la fin de la leçon.

Le 28. — Premiers temps de passage. Le

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cheval, que j'avais vigoureusement rassemblé à la fin de la leçon, me donna quatre temps de passage. Certes, ce n'était pas brillant, ni haut, ni souple, mais c'était un commencement dont je fus très content. Je sautai aussitôt en bas et prodiguai au cheval force caresses. Comprit-il pourquoi? Évidemment non. Il ne s'en rendra compte qu'après plusieurs leçons.

1er novembre. — En quatre jours, le passage gagna beaucoup. Le cheval y prit goût. Il cherchait même à en faire lorsque je le rassemblais pour toute autre chose. Je ne le corrigeais pas pour cela, car c'était toujours une preuve de bonne volonté, mais je ne le tolérais pas.

Il suffit de pousser en avant, en relâchant un peu les rênes, pour que du passage le cheval tombe dans le petit trot. Cet exercice est excellent, et je le recommande tout particulièrement. Je le recommence très souvent, car il empêche le cheval de se retenir sur l'éperon.

Le 2. — Nous progressions dans ce moment, parce que la bouche restait tranquille et obéissante. On pouvait espérer que cela durerait. Le galop à gauche était si facile au cheval, et il y était si léger, que je pus le galoper sur le pied de dehors, c'est-à-dire sur le pied gauche en marchant à main droite.

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Le galop à droite, bien que satisfaisant, n'était pas aussi facile. Si j'avais demandé au cheval de galoper sur ce pied, étant à main gauche, j'aurais eu probablement des résistances, tandis que j'étais certain de l'obtenir sans difficulté en attendant que le cheval devînt plus souple. C'est ce que j'appelle : attendre que le fruit soit mûr.

Le 3. — J'habituai Ossun à passer la barrière, étant loin de moi, c'est-à-dire au bout de la longe. Puis, je fis lever la barre de 0,10 centimètres. Quelques jours après, même élévation. Par degrés, nous arrivâmes à 0,40 centimètres, que le cheval enjamba au petit trot. Je ne lui demandais pas de sauter. Ce que je désirais, c'est qu'il devint adroit, qu'il s'apprît lui-même à sauter, qu'il sût bien mesurer son obstacle, et que, s'il se cognait les jambes, il sût au moins le pourquoi.

Le 5. — Je m'étais trop pressé de chanter victoire. Nous eûmes une longue lutte, car Ossun s'était montré aussi désagréable de la bouche qu'il l'était à ses débuts. Il mettait la mâchoire de travers et sortait la langue. Je combattis ces défauts de toute mon énergie. Alors Ossun se fâcha. Par des mouvements violents de tête et d'encolure, il cherchait à m'arracher les rênes des mains en élevant et en abaissant consécutivement la tête et l'encolure avec une grande rapidité.

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Mais nous n'étions plus au temps où le cheval ne comprenait pas. Il ne réussit qu'à se faire châtier par les éperons. Ainsi poussé en avant, le cheval était forcé de tomber dans la main chaque fois qu'il en sortait.

Malgré cela, nous ne pûmes faire que des mises en main et du rassembler.

Le 6. — Il y eut un nouveau changement. Ossun recommença à passer la langue par-dessus le mors. Dans un sens, nous avions rétrogradé, puisque les défauts que le cheval n'avait plus montrés reparaissaient. Dans un autre ordre d'idées, c'était un progrès, puisque cela me permettait de combattre les défauts de la bouche. D'ailleurs, ces défauts reviendront encore à des intervalles plus ou moins éloignés, jusqu'à leur disparition complète.

Je ne puis trop recommander de ne rien chercher, pendant ces périodes de lutte avec la bouche, que des mises en main et du rassembler. C'est le seul moyen de devenir le maître absolu de la bouche. On commet une faute irréparable en voulant aller plus loin, tout en laissant les défauts derrière soi. Lorsque la bouche résiste, si je cherchais du passage, du galop, ou toute autre chose, je commettrais une faute, car tout mouve-

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ment, quel qu'il soit, ne peut qu'aggraver la situation. Étant donné que la bouche du cheval résiste dans le pas et dans le trot, qui sont des allures simples, la résistance augmentera si je veux des choses compliquées. C'est moi qui, dans ce cas, serai en faute.

Le 14. — Ossun ne se rendit qu'au bout de huit jours de luttes. Il devint plus aimable de la bouche qu'il ne l'était auparavant. Nous reprîmes donc le travail comme d'habitude. Il ne faudrait pas croire que ces luttes retardaient les progrès du cheval, car son travail s'améliora sensiblement, bien qu'il n'en eût pas fait durant toute une période. Ceci s'explique par la légèreté qu'il avait acquise en ne faisant que des mises en main, et en étant poussé dans le rassembler. Le galop à droite, que je ne lui avais pas demandé pendant huit jours, était devenu si léger, que je pus facilement mettre le cheval sur le pied droit, marchant à main gauche. Je n'osais pas lui demander cela avant la lutte.

Le passage se cadençait et se réglait, mais je fus forcé de le supprimer pendant quelque temps, parce que le cheval n'aurait plus voulu faire que cela. Chaque fois que je le rassemblais pour aller sur deux pistes ou pour prendre le galop, il cherchait à se mettre au passage.

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Si j'avais continué à le faire passager, cela fut devenu pour lui une défense. Afin d'éviter tout parti pris de la part du cheval et lui faire sentir qu'il ne devait jamais prendre l'initiative, je le poussais en avant et au grand trot chaque fois qu'il essayait de faire du passage.

Il est bien évident pour moi que, lorsqu'un cheval vient de saisir un air ou plutôt vient d'être saisi par cet air, qu'on lui chante tous les jours depuis longtemps avec les rênes et les jambes, il en devient obsédé. La preuve, c'est qu'il cherche toujours, et à tout propos, à faire la dernière chose qu'il vient d'apprendre. C'est comme un homme qui a la hantise d'un air de musique dont il ne peut se débarrasser.

Nous continuâmes le saut. Ossun allait franchement à l'obstacle sans être poussé par le fouet. Il sautait 0,50 centimètres sans effort, et cela me suffisait pour le moment.

Le 15. — Je voulus essayer de lui faire tendre les jambes en le touchant avec la cravache. Le pauvre animal était si nerveux et si impressionnable, que le moindre contact de la cravache sur les jambes le mettait hors de lui. Il n'y avait de sa part ni colère ni tentative de défense, mais un état nerveux qui ne lui permettait pas de sup-

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porter le moindre attouchement sur les parties sensibles. Il fallait donc chercher un autre moyen, et surtout rassurer le cheval. Si l'on corrigeait, dans ce cas, il ne comprendrait pas pourquoi. Alors la correction ne contribuerait qu'à faire perdre au cheval le peu de raisonnement qu'il peut avoir.

L'effet produit par la cravache sur ce paquet de nerfs qu'était Ossun fut extraordinaire. Sans même le toucher, en appuyant simplement la cravache contre ses jambes, le simple contact lui faisait l'effet d'une pile électrique. Il tombait à genoux, se couchait et pissait. Il était donc inutile d'insister et de l'exaspérer. Je lui faisais prendre et tendre les jambes, l'une après l'autre, par un homme, pendant que je le caressais en lui donnant des carottes.

Le 16. — Le galop devint également bon sur les deux pieds. Mais Ossun recommença à passer la langue par-dessus le mors, étant au galop à gauche. Auparavant, il le faisait, étant au galop à droite. Maintenant, il changeait. Cela prouve que le cheval cherche toujours à se soustraire à la domination de l'homme en changeant souvent ses résistances.

Au commencement, c'était aussi au galop à

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gauche que je rencontrais les résistances. Quand je les eus combattues, le cheval les reporta dans le galop à droite. Dès que j'eus assoupli le côté droit, Ossun reporta de nouveau les résistances à gauche. Pendant la leçon, je dus descendre trois fois pour corriger la langue et la remettre à sa place.

Le saut devenait facile à Ossun, et il allait franchement à l'obstacle sans aide d'aucune sorte. Mais ce qui me déplaisait en lui, c'est qu'il couchait toujours ses oreilles en arrière, en approchant du saut.

Le cheval qui aime à sauter pointe les oreilles en avant. Lorsqu'elles sont dans cette position, on peut être certain que le cheval va à l'obstacle sans arrière-pensée. C'est le contraire, quand les oreilles sont couchées en arrière.

Le 17. — Ossun continua à me donner beaucoup de mal dans le galop à gauche, parce que sa langue passait toujours par-dessus le mors. Jusqu'alors, j'étais toujours descendu afin de lui replacer la langue en le grondant. Cela lui procurait un repos. Il comprit rapidement que le travail cessait lorsque la langue passait, et qu'il avait ainsi un premier moment de soulagement. Il est vrai que le second moment amenait la correction. Mais le cheval ne se rend un compte exact

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que de ce qui se fait instantanément. Donc, puisque Ossun espérait trouver le repos en passant la langue, il me fallait changer de tactique et ne plus tomber dans le piège.

Au lieu d'arrêter lorsque la langue passait, j'attaquai vigoureusement des deux éperons en grondant le cheval et en me servant des rênes du filet, jusqu'à ce que la langue fût en place. Mais ces attaques et ces coups de filet amenèrent des défenses. Sur le premier coup du filet, le cheval souleva l'avant-main comme pour la cabrade. Les éperons arrivèrent en même temps : cela produisit un bond en avant. Ossun chercha ensuite à s'appuyer au mur, à ruer et à s'arrêter. Je ne m'occupai pas de ce qu'il faisait. Pendant tout le temps que duraient ces défenses, mes éperons augmentaient de vigueur pour faire comprendre au cheval que ses défenses et ses violences amenaient la douleur et la fatigue. Je ne cherchais qu'une chose : le pousser droit devant lui. L'allure m'était indifférente. Sans doute, si les éperons font leur devoir, c'est du grand galop qu'ils produisent. Mais tout m'était égal, pourvu que je pusse pousser le cheval à une allure vive en ligne directe. Qui a l'impulsion a la direction! Avec ces deux facteurs, on est toujours le maître.

Enfin, la langue finit par reprendre sa place.

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Je le sentais par une décontraction générale de l'animal. Mes éperons s'éloignèrent immédiatement, je lâchai mes rênes. Le cheval s'étendit et se trouva à l'aise.

Ces luttes durent plus ou moins de temps — au commencement parfois vingt minutes — puis vont en diminuant. Et il arrive un moment, qui varie chez tous les chevaux, où un simple pincer de l'éperon suffit pour rappeler l'animal à l'ordre. On voit que, pour être en état de continuer, il faut un certain entraînement. Mais, en employant la violence, un homme, même bien entraîné, ne résisterait pas jusqu'au bout.

Ce n'est pas le plus brutal qui sort vainqueur d'une lutte prolongée, mais le plus persévérant.

En équitation, on confond trop souvent brutalité avec vigueur, et entêtement avec persévérance.

Une anecdote à ce sujet. Lorsque j'étais encore au Cirque des Champs-Élysées, M. Franconi père, le directeur, acheta pour 600 francs un supe be cob qui en valait bien 6,000, pour la beauté et l'allure. Mais ce cheval était un vrai coquin et, par conséquent, invendable. Franconi nous réunit pour essayer de mater ce vilain

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monsieur. Le premier qui se mit en selle fut M. Vidal. Il y était à peine, que le cheval se mit debout sur les jambes de derrière et dans cette position, marchant comme un caniche, enjamba la porte de la piste avec son cavalier. On les ramena tous deux dans le manège. On plaça à la porte des hommes armés de manches à balai et de fourches en bois pour empêcher le cheval de passer. Rien n'y fit. Il tapait avec une telle violence des sabots de devant, que les bâtons furent brisés comme verre. Les hommes furent obligés de s'écarter pour n'être pas assommés. Cela recommença plusieurs fois, mais le dénouement fut toujours le même. Vidal étant fatigué, ce fut M. Gautier qui le remplaça. Gautier était un bon cavalier, hardi et vigoureux : néanmoins, le résultat fut le même. Alors, Franconi me dit :

— Montez-le donc ! Comme vous avez beaucoup de sang-froid, nous essayerons autre chose.

Il fit charger fortement un gros pistolet d'arçon et, au moment où le cheval, toujours debout, m'amenait vers la porte, il lui déchargea son arme en pleins naseaux. Le cheval fit une sorte d'éternuement, mais n'en passa pas moins la porte, avec moi sur son dos.

Il faut remarquer que, lorsqu'un cheval est

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debout, le cavalier ne doit pas toucher aux rênes, parce qu'il risquerait de le renverser.

Franconi, désespéré, déclara qu'il n'y avait plus rien à faire et renonça à la lutte. Alors, je lui demandai carte blanche, pensant qu'il y a toujours un joint, et qu'il s'agit seulement de le trouver. Franconi me répondit :

— Tuez-le, si vous voulez!

Je pris un jonc de 0,50 centimètres de long et d'un pouce d'épaisseur. Je me rendis compte, au préalable, de sa solidité. Je laissai le cheval m'amener vers la porte. J'avais les quatre rênes, avec une poignée de crins, réunies dans la main gauche, et la canne de jonc dans la main droite. Au moment où le cheval se mit debout, je lui appliquai, sur le nez à droite, un coup de canne de toutes mes forces. Il fit une pirouette à gauche et se remit debout. A peine fut-il debout, nouveau coup de canne, nouvelle pirouette, et ainsi de suite, vingt ou trente fois.

Enfin, le cheval renonça à franchir la porte, voyant que le coup de canne arrivait instantanément chaque fois qu'il se cabrait. Je pus alors le promener en tous sens, sans qu'il cherchât à sortir ou à se cabrer. Huit jours de ce traitement suffi-

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rent. Le cheval se laissa même monter par des dames. Elles n'avaient qu'à lui montrer la cravache à droite pour le rendre obéissant.

Les fortes luttes n'avaient duré que trois jours, puis étaient allées en diminuant, les coups remplacés par des caresses.

Je dois faire remarquer que ces coups ne laissèrent aucune trace, le nez étant protégé par le mors et le filet. A peine apercevait-on parfois une petite marque, s'effaçant au bout de quelques minutes. Le mal physique n'était pas grand, mais l'effet moral était énorme. Le cheval apprend ainsi que son seul maître est celui qui le monte et non ceux qui l'entourent.

La morale de cette lutte suivie de soumission est la suivante : mes coups n'étaient pas, à beaucoup près, aussi brutaux ni aussi dangereux que ceux qui avaient été portés tout d'abord, mais ils arrivaient juste au moment voulu, afin que le cheval comprît sa faute. Avec Vidal et Gautier, l'animal se cabrait et faisait vingt ou trente pas dans cette position, avant de rencontrer une résistance ou de recevoir une correction.

Le cheval ne comprend pas pourquoi on lui laisse faire une trentaine de pas pour lui interdire

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ensuite d'en faire davantage. La manière que j'employais pour le corriger était différente. Mon coup de canne arrivait au moment précis où l'avant-main se levait de terre pour faire la cabrade.

Si peu intelligent qu'il soit, le cheval se rend parfaitement compte que tel mouvement est accompagné d'une douleur chaque fois qu'il le fait, à condition que cette douleur se produise au commencement du mouvement. La preuve en est que le cob se soumit. J'avais donc été le moins brutal et le plus persévérant.

Revenons à Ossun II.

Lorsque nous fûmes suffisamment reposés, je repris le travail et la leçon ne se termina qu'après la soumission complète de la bouche. Je comptais sur un progrès facile. Le cheval étant en force, je pouvais le travailler davantage sans crainte de le fatiguer, d'autant plus qu'il était assez avancé dans son éducation pour comprendre que les attaques avaient pour but de corriger sa langue.

Le 18 novembre. — Depuis un mois, Ossun sautait, sans être monté une hauteur de 0,80 centimètres, et cela très facilement. Quand il touchait ou renversait l'obstacle, je le grondais et le

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faisais recommencer. Jamais il ne lui est arrivé de renverser deux fois la barrière dans la même matinée. Cette fois, il ne voulut pas sauter, et il ne refusa pas en s'arrêtant ou faisant tête à queue, mais en se jetant sur l'obstacle sans lever les jambes. Comme l'obstacle n'était pas fixe, il le culbuta vingt ou trente fois de suite. En présence de ce parti pris, je ne pouvais pas céder, mais, comme le cheval était fatigué, je dus baisser la barrière. Et encore ce n'est qu'à coups de chambrière qu'il finit par trousser les jambes, montrant par là une meilleure volonté.

Je sais bien que j'aurais dû fixer l'obstacle pour qu'il se fît mal aux jambes, mais je n'en avais pas le moyen.

Le 19. — Je mis sur le nez du cheval une courroie bien serrée, assez bas pour qu'il ne pût ouvrir la bouche et passer la langue. Cela empêchait de passer la langue, puisqu'il ne pouvait ouvrir assez largement la bouche. Mais, en agissant ainsi, je me punis moi-même, car le cheval, ne pouvant ouvrir la bouche, ne pouvait non plus céder à mon doigté, et au lieu d'avoir une mâchoire flexible, j'avais une mâchoire fixe. J'enlevai sans tarder cette courroie, afin de retrouver la mâchoire flexible, quitte à lutter plus longtemps contre les mauvaises habitudes de la langue.

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Le 20. — Je continuai la lutte contre la langue, que le cheval n'osait plus sortir tant que nous restions aux allures modérées, mais qu'il tirait encore aux allures vives, parce qu'il se croyait alors à l'abri de la correction. Il se trompait, car il ne m'était plus nécessaire d'arrêter pour lui faire rentrer la langue. Mes éperons la lui firent remettre en place, sans m'empêcher de maintenir et même d'augmenter l'allure.

Le 24. — La bouche ne se décontracta qu'après quatre jours de luttes sérieuses.

Le 26. — Le changement survenu dans tout le travail, depuis que la bouche ne se contractait plus, était étonnant. Je n'en fus pas surpris. En forçant en avant par de continuelles attaques, tout en combattant la bouche, je poussais le cheval dans le rassembler. Voilà comment s'expliquent les progrès qu'il fit dans tous les airs d'école, bien que ces airs ne lui eussent pas été demandés pendant quelque temps. En un mot, pendant que je rendais la bouche obéissante, j'assouplissais en même temps tout l'ensemble. Je récoltais donc les fruits de ma patience et surtout de ma manière méthodique, qui consiste à persévérer, quel que soit le temps dépensé à combattre les résistances quand elles se présentent, et à ne jamais laisser l'ennemi derrière moi.

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Le 29. — Les deux pistes étaient régulières. Le cheval ne se rebiffait plus contre l'un ou l'autre éperon. Les attaques des deux jambes, pour le pousser en avant dans la ligne droite, l'avaient rendu complètement obéissant. Le trot était beau, vite et léger. Le galop était également bon des deux côtés. Le passage était haut, cadencé et souple ; et, monté, Ossun tendait les jambes à une grande hauteur à l'approche de l'éperon.

1er décembre. — S'il continue à être aussi facile et aimable, son éducation sera terminée avant trois mois.

Après des départs au galop, je pus lui demander un changement de pied de gauche à droite, qu'il exécuta facilement. Je descendis de suite en lui prodiguant force caresses. J'aurais probablement pu obtenir plusieurs changements, mais je me contentai de peu, pourvu qu'il y eût progrès.

Le 2. — Après avoir fait changer de pied de gauche à droite, je fis l'opposé, en demandant, de droite à gauche, un changement qu'Ossun exécuta aussi facilement que l'autre.

Au commencement, je demande toujours le changement de pied de dehors en dedans. C'est-à-dire que, galopant à main droite, je prends le

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galop sur le pied gauche pour ce changement, qui est de gauche à droite, et vice versa.

Le 4. — Je sautai, le cheval monté, pour la première fois. Comme je ne touchai pas aux rênes, il n'y eut de changé pour lui que mon poids. L'obstacle étant à terre, nous passâmes deux fois au pas. Puis je mis le cheval au galop et nous sautâmes 0,40 centimètres. Cela ne coûta pas à Ossun le moindre effort.

Le 6. — Fatalité! une maladie sérieuse se déclara. Ossun commença par refuser toute nourriture. D'abord ce furent des gourmes. Trois jours après, le cheval eut l'influenza, puis un catarrhe à l'estomac. Il resta dix-sept jours sans manger et devint un véritable squelette. Après six semaines de soins, il guérit sans avoir jeté sa gourme. C'était la quatrième fois qu'il était pris sans que la gourme sortît.

Le 21 janvier 1893. — Je pus le laisser se promener à la longe. Il montra une grande gaieté et sauta avec entrain.

Le 8 février. — Il avait complètement repris ses forces, et je pus le monter. Il fallut recommencer les assouplissements, car il était devenu raide comme un bâton.

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Le 12. — Hélas ! tout espoir d'en faire un cheval d'école est perdu. En le galopant avec mise en main, je m'aperçus qu'il avait un fort cornage.

Non seulement je ne voudrais pas monter un cheval d'école qui corne, mais il me serait même impossible de continuer son éducation. Il faut rassembler l'animal, et c'est précisément dans cette position qu'il souffre le plus du cornage.

Comme Ossun avait une assez grande vitesse, je le mis à l'entraînement; mais sa respiration ne lui permettait pas plus de 800 mètres. Je le vendis enfin comme hack (cheval de promenade). Il ne souffrait pas de son cornage lorsqu'on lui laissait l'encolure allongée ou qu'on ne lui demandait pas une grande vitesse.

Ce cheval me coûta beaucoup d'argent, de soins et d'ennuis. En comptant l'achat, les voyages et les maladies, j'avais dépensé 5,482 francs. Je l'ai vendu 1,125 francs. Perte, 4,357 francs, et une année de travail.

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POVERO

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POVERO

Pur sang, par FLAVIO et PAUVRETTE.

Né le 22 mars 1891, chez M. Dousdebès.

Acheté à la vente des yearlings, à Deauville, le 18 août 1892.

Povero avait dix-sept mois à l'époque de l'achat.

Je le fis castrer en octobre de la même année, au haras du Canada, près Beauvais (Oise), où il resta jusqu'au mois de juin 1893. Il avait deux ans et trois mois au moment où je le fis venir.

Pendant le voyage de Beauvais à Cologne, où je me trouvais, il prit froid. Cela, joint au changement d'air, aux secousses du voyage et à un commencement de gourme, le tint assez malade pendant deux mois.

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Enfin, le 8 août, je pus, pour la première fois, faire promener Povero à la main, au soleil. Triste et sans force, le cheval marchait la tête baissée et se portait à peine.

Sa vue ne m'encourageait pas à faire les sacrifices de travail et d'argent nécessaires pour son avenir, surtout après les déboires que je venais d'avoir avec Ossun II.

Pauvre animal! Il ressemblait plutôt à une chèvre étique qu'à un cheval. Des jambes longues et minces, soutenant un tout petit corps maigre dont on pouvait de loin compter les côtes. Les hanches étaient tellement saillantes qu'on aurait vraiment pu y accrocher son chapeau. Les reins, très étroits, étaient d'une longueur démesurée. Les dernières côtes étaient très éloignées des hanches : c'est ce que nous appelons des « reins mal attachés ».

Pour que les reins soient bons, il faut que les dernières côtes soient aussi près que possible des hanches. On dit « reins faibles » lorsque l'attache est longue et « bons reins » lorsqu'elle est courte.

De plus, Povero était bien plus haut de l'arrière-main que de l'avant : c'est ce qu'on appelle « plongé sur son devant ». Cela lui donnait l'air d'avoir le cou et le garrot entrés dans les épaules.

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L'encolure était longue, ce qui est une qualité. Mais elle était si mince et si molle qu'elle pouvait à peine supporter la tête qui pendait bas et paraissait énorme, tout à fait disproportionnée.

Il faut être quelque peu connaisseur en jeunes chevaux pour se décider à faire des sacrifices, quand la vue de l'animal est si déplaisante. Nous étions, moi et Povero, moi surtout, la risée des soi-disant connaisseurs. Mais j'ai vu, chez de jeunes sujets, tant de transformations heureuses amenées par une bonne hygiène, un travail régulier et raisonné, que je ne désespérais pas. Je n'en restais pas moins dans l'incertitude.

Pour que j'eusse foi dans l'avenir de Povero, il fallait que celui-ci eût de bons points, ou, comme nous disons, des « lignes ». Mon cheval en avait. Les épaules étaient longues et obliques. Les avant-bras étaient longs et les canons courts. Les hanches étaient longues et bien descendues.

On entend par « hanches bien descendues » celles qui sont longues d'en haut jusqu'aux jarrets. Les jarrets étaient bien faits, secs, larges. Les quatre membres étaient bien d'aplomb dans la ligne verticale, avec des tendons secs, larges et sains.

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Je regardais longuement mon cheval, afin d'avoir bien son image dans le cerveau. Puis je fermais les yeux et j'évoquais son image comme je l'aurais voulu à quatre ans. C'était le seul moyen de me donner assez de courage pour faire les sacrifices que l'avenir de Povero allait réclamer.

Dans mon rêve d'artiste, je voyais mon cheval transformé. L'encolure s'était fortifiée et était devenue ronde et bien musclée, supportant facilement cette tête démesurée et qui maintenant, sur une encolure forte, semblait normale. Le garrot était bien sorti; le cheval avait grandi du devant, ce qui le rendait beau. Il avait pris du corps et devenait ainsi plus agréable à l'œil. Je le voyais surtout fortement musclé partout, ce qui lui donnait de l'harmonie, tout en lui gardant le type élégant et svelte du pur sang. Mais mon rêve ne me satisfaisait pas complètement. J'y voyais deux défauts que je ne pouvais espérer de corriger : c'étaient les rognons restés plus haut que le garrot et les reins toujours longs et mal attachés.

Ce rêve, je le fais chaque fois que j'achète un jeune cheval. Je n'ai jamais eu que deux déceptions parmi mes innombrables achats.

Je promenai Povero à la longe pendant quatre ou six semaines pour qu'il prît de l'exercice.

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J'avais l'espoir que son appétit augmenterait. Si le cheval se nourrissait bien, les forces devaient revenir.

Au 25 septembre, les changements se manifestaient par des fugues et des bonds, ce qui prouve que le cheval se sentait mieux portant et surtout que ses forces revenaient. Je le laissai faire. Dans ces conditions, il put prendre de l'exercice à sa guise.

Je ne m'occupai pas de ses allures. Qu'il prît le pas, le trot, le galop ou qu'il bondît, son état de santé lui indiquait ce qu'il pouvait faire.

Il mangeait, depuis quelque temps, huit litres d'avoine par jour, et il en eût probablement mangé davantage, mais je n'osais pas lui donner un supplément de nourriture, par crainte de fatiguer son estomac de convalescent. Puis, en lui donnant un peu moins qu'il ne pouvait manger, j'excitais et j'entretenais son appétit.

Fin septembre, je pus lui demander un peu d'attention, en lui indiquant de rester au pas et au trot à la longe. Ensuite je lui appris à me suivre. Son caractère me paraissait excellent, mais il avait un bien vilain défaut : c'était de tirer au renard, c'est-à-dire de se jeter en arrière en tirant avec

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force sur tout ce qu'on lui mettait à la tête, longe, licol ou bridon, jusqu'à ce qu'il eût tout cassé. Comme cela lui avait réussi souvent, étant à l'écurie, il ne manquait pas d'employer les mêmes moyens lorsque je le prenais par le filet pour lui montrer qu'il devait me suivre.

Ayant décrit dans mon ouvrage Principes de Dressage et d'Équitation, page 67, comment on doit combattre un cheval qui recule, je crois inutile d'y revenir ici.

La défense restait donc la même. Seulement j'étais forcé de me servir de la longe et de la chambrière au lieu de filet et de cravache. Cela me permettait de donner à Povero plus de terrain, en lâchant de la longe, et de pouvoir le toucher de plus loin, la chambrière portant plus loin que la cravache.

Je cherchai à porter le cheval en avant en le poussant sous le menton avec la main droite, 1 longe dans cette main. Ma main gauche, qui tenait la chambrière, passait derrière mon corps et touchait à petits coups l'arrière-main de Povero.

Au lieu de se porter en avant, il se jeta brusquement en arrière. Je me retournai tout de suite

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en lui faisant face, je passai immédiatement la longe dans la main gauche et la chambrière dans la main droite, où j'étais plus adroit.

J'envoyai, aussitôt que possible, la mèche de la chambrière sur les fesses du cheval. Quelque léger que fût ce coup, Povero n'en partit pas moins brusquement en avant. Je lâchai un peu de longe pour l'encourager dans ce mouvement, puis je le ramenai à moi et le caressai pour recommencer, et ainsi de suite.

Il arrive souvent que le cheval, au lieu de se porter en avant sous la piqûre de la chambrière, reste sur place et répond par des ruades. Dans ce cas, les petits coups doivent continuer et augmenter s'il s'entête, jusqu'à ce qu'il se porte en avant.

Nous eûmes trois jours de luttes sérieuses, pendant lesquels Povero employa tout pour s'arracher de mes mains, heureusement sans réussir. Car, s'il avait pu s'échapper une première fois, il aurait recommencé la même manœuvre pendant longtemps. Ces luttes lui démontrèrent l'inutilité de ses efforts et lui firent comprendre que j'avais à ma disposition des moyens pour le forcer à céder. Comme influence morale, un grand pas était réalisé. Pendant ces trois leçons, je ne ter-

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minai que lorsque Povero resta près de moi, en se portant en avant quand il y était sollicité par le filet.

Je constatai avec plaisir qu'il se montra bon enfant et céda sans bouder, dès qu'il eut compris mes intentions. Mon opinion sur son bon caractère fut confirmée.

Le 3 octobre. — Povero devenait sage et me suivait bien quand je le tenais par le filet. Sur ma demande, il prenait bien le pas ou le trot à la longe. Je lui mis une bride avec un mors très doux, sans gourmette. C'était simplement pour l'habituer au mors avec le filet. Pendant les deux ou trois premiers jours, je me gardai bien de toucher à la bride, afin d'éviter au cheval toute crainte ou toute surprise. Les deux morceaux d'acier de la bride le gênèrent bien un peu pendant quelques jours, mais ne lui firent aucun mal.

Les jours suivants, je me servis du filet pour commencer à lui relever l'encolure qu'il portait très basse. Je me demandais si une encolure aussi mince aurait la force nécessaire pour maintenir la tête si lourde du cheval. L'avenir devait répondre.

Tous les matins je mettais à Povero une couverture pliée en quatre et tenue par un surfaix,

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qu'il gardait en guise de selle pendant toute la leçon à la longe et le travail à la main. A la fin de la leçon, et avant de l'envoyer à l'écurie, je défaisais et remettais plusieurs fois cette couverture ou « couverte ». Quand le cheval ne s'étonnait plus, je plaçais une selle par-dessus la « couverte » et promenais l'animal au pas.

Au bout d'un certain temps, quand Povero eut pris confiance, je supprimai la « couverte ». Comme il avait l'habitude de voir la selle, il ne fut pas surpris. Je le faisais très peu sangler, je le promenais au pas et le rentrais à l'écurie. C'est seulement lorsqu'il fut habitué à la selle et aux sangles que je le fis seller à l'écurie, et il prit ses leçons les étrivières pendantes. Cela l'habitua aux étriers qui lui battaient les flancs sans lui faire aucun mal.

Comme il était habitué à la selle, je lui donnai tous les matins, pour terminer, une leçon de montoir.

Cette leçon consiste à apprendre au cheval à rester tranquille et en place pendant que je tourne autour de lui, le sanglant, le dessanglant, tapant fortement sur la selle, jetant les étriers et les étrivières de tous côtés. Je finis ensuite par mettre le pied à l'étrier, mais sans me mettre en selle.

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Tous ces mouvements doivent se faire lentement, en prodiguant les caresses au cheval, et en lui donnant des carottes pour qu'il ne devienne pas impatient d'aller à l'écurie.

Le 8. — Povero commençait à porter la tête et l'encolure haute et j'allais pouvoir commencer la mise en main, qu'il est inutile de décrire à nouveau.

Le 10. — La bouche était bonne et j'obtenais aisément le jeu de la mâchoire inférieure. Le cheval commençait à se mettre dans la main.

Comme j'avais eu soin de mettre le pied à l'étrier tous les matins, Povero se trouva tout préparé à être monté.

Le moment le plus difficile est celui où le corps de l'homme s'élève au-dessus de la selle. Il semble au cheval que l'on s'approche trop près de sa tête et cela l'effraye. Il ne faut pas se mettre en selle avant de lui avoir inspiré confiance. Pour y arriver, il faut se tenir debout sur l'étrier en caressant le cheval, puis descendre, le promener au pas, recommencer et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il reste calme et confiant.

Après avoir fait ce manège pendant plusieurs jours et avoir constaté que le cheval me laissait

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mettre le pied à l'étrier sans appréhension, je me mis bien doucement en selle. Il trembla un peu, se porta en avant et fit de petits bonds de gaieté sans le moindre indice de méchanceté. Je le laissai faire, me gardant bien d'intervenir. Pour cette première fois, je ne restai sur son dos que deux minutes.

Pendant quelques jours, je ne lui demandai rien étant monté. Mon but était de préparer son dos à la selle et au poids du cavalier. Mon poids, n'étant que de 56 kilogrammes, n'était pas fait pour l'effrayer.

Avant de monter Povero, je lui donnais toujours sa leçon à la longe et je préparais sa bouche à l'obéissance par des flexions directes en marchant. J'augmentais tous les jours d'une ou deux minutes le temps que je restais en selle, demandant seulement au cheval de se porter en avant au pas. Je tenais dans chaque main une rêne du filet, aussi peu tendue que possible pour ne pas gêner le mouvement en avant.

Depuis le peu de temps que Povero travaillait, les résultats étaient satisfaisants. Il mangeait dix litres d'avoine par jour, ce qui lui donnait de l'énergie. L'exercice à la longe, tout en développant les muscles, leur avait donné de l'élasticité

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et avait, en même temps, fait fonctionner les poumons.

Povero me portait facilement sans montrer de lassitude. Il est vrai que, monté, je ne lui demandais que du pas. Enfin il était fait à la selle, au poids du cavalier, et il obéissait bien aux rênes dans les flexions.

Il fallait utiliser tout cela pour réaliser un petit progrès qui consistait à faire tomber le cheval dans la main, monté. Cela m'était d'autant plus facile que mon cheval était « allant ». Mon idéal : le cheval chaud! Je ne recherchais pas la mise en main quand même, car je ne voulais pas que cette recherche pût ralentir le mouvement en avant, base de toute bonne équitation. Je tenais une rêne du filet dans chaque main pour élever l'encolure et essayer de placer la tête, comme je l'avais fait à pied, et je poussais ferme les jambes.

Du reste, je sacrifiai toujours la mise en main au mouvement en avant.

J'étais certain qu'à un moment donné le cheval serait forcé de tomber dans la main par l'impulsion. Il n'en est pas de même quand on donne la préférence à la mise en main, parce que l'impulsion, compromise d'abord au pas, doit

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l'être par suite dans toutes les allures. En admettant que l'on pût obtenir un semblant de mise en main au pas, on serait impuissant à l'obtenir aux allures plus vives.

15 octobre. — En trois jours, Povero se mit dans la main en marchant bon pas. C'était le fruit de mon système qui consiste à ne demander qu'une chose à la fois.

Il faut bien remarquer que je n'ai d'abord demandé que de l'impulsion, soit à pied, soit monté. La mise en main ne vient qu'ensuite, et elle procède naturellement du mouvement en avant. Les deux se rejoignent forcément si l'on pousse d'arrière en avant et si l'on retient légèrement de bas en haut. La difficulté est de savoir doser les forces qui poussent avec celles qui retiennent. On ne devrait même jamais employer les mots « deux forces », car il ne doit y en avoir qu'une : celle qui pousse. La « force » qui retient est plutôt, à proprement parler, une opposition.

Le 18. — Je demandai à Povero du petit trot sans mise en main. Cependant j'étais certain d'obtenir ce même trot avec la mise en main, parce que le cheval avait beaucoup d'impulsion

et une grande légèreté de bouche. Mais j'avais toujours peur d'aller trop vite.

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Le 20. — Je commençai par apprendre à Povero à céder aux jambes. Comme il n'était pas nerveux, ni chatouilleux, je n'eus pas besoin de m'aider de la cravache. Je m'étais déjà assuré qu'il se portait très bien en avant dans la ligne droite, sur les coups de talon. Je lui donnai quelques petits coups de talon à droite, me servant de la rène du filet du même côté (effet latéral), puis je fis la même chose à gauche, et il céda bien des deux côtés. Je me contentai de deux ou trois pas de chaque côté pour les premières fois, en arrêtant et en caressant le cheval à chaque pas. Peu à peu, j'augmentai le nombre des pas en me servant de moins en moins des effets latéraux.

Le 23. — Comme Povero montrait une grande facilité à comprendre et cédait bien des hanches au contact appuyé des talons, je n'eus pas besoin de m'aider longtemps de la rêne latérale. Les cinq dernières leçons suffirent pour qu'il cédât à l'action des talons seuls. Cela me permit d'utiliser également les deux rênes du filet (effet direct). Je pus ainsi tenir Povero droit des épaules en faisant quelques pas de côté. Il montra plus de sensibilité à ma jambe gauche.

Il est bien entendu que chaque matin je le faisais passer par tous les exercices, tels que :

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trot à la longe et mise en main à pied et en marchant. Une fois en selle, je recommençais ces mises en main au pas, puis je poussais au petit trot en rendant la main. J'augmentais la durée du trot en cherchant à obtenir du cheval l'encolure haute et la tête bien placée.

Je ne me servais, en général, que des rênes du filet, mais, par moments, j'étais forcé d'avoir recours au mors — qui était toujours sans gourmette — afin d'empêcher le nez de s'éloigner trop de la verticale[1].

J'avais toujours bien soin, pour ne pas compromettre l'impulsion, d'augmenter ma pression des jambes, lorsque j'avais recours aux rênes du mors.

A force de relever l'encolure avec le filet, et de me servir du mors pour que la tête ne s'éloignât pas trop, je finis par avoir la mise en main au trot, sans pour ainsi dire l'avoir cherchée, grâce à l'impulsion.

Le 28. — J'augmentai peu à peu le nombre des pas de côté qui devenaient très faciles, mais nous étions encore loin des deux pistes. Povero prit plusieurs fois le galop lorsque je le poussais


  1. Voir à l'appendice : I. De l'emploi du bridon pour le dressage des jeunes chevaux. ↩︎

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au trot. Bien qu'il ne faille pas tolérer cela, c'est un bon signe, surtout lorsque le galop est léger, pas trop appuyé sur la main ni trop allongé, c'est-à-dire lorsqu'il est plutôt rassemblé qu'étendu.

Il ne faut pas tolérer le galop lorsqu'il n'est pas demandé par le cavalier, pour deux raisons :

La première est que le cheval ne doit jamais prendre l'initiative. La deuxième est qu'il pourrait prendre le galop pour se retenir et ne pas se livrer franchement au trot.

Il arrive souvent que le cheval, dans le courant du dressage, cherche à se mettre au galop à tout propos. C'est généralement pour se retenir et ne pas remonter sur la main. On dirait qu'il comprend que, en prenant le galop ralenti, il peut passer derrière la main (s'acculer). Dans ce cas, il faut le pousser vigoureusement en avant et au trot, en le forçant à donner dans la main.

Le 30. — Je pris tous les jours beaucoup de cercles des deux côtés, un peu grands d'abord, et que je raccourcissais à mesure que le cheval devenait plus souple. Je ne le travaillais jamais longtemps près du mur. Je prenais des doublés, voltes, demi-voltes, demi-pirouettes sur les hanches et sur les épaules, sans jamais le tenir complètement en place.

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Mon cheval se portait bien et je sentais ses forces augmenter de jour en jour, grâce à l'hygiène et aux leçons qui ne le fatiguaient pas. Je faisais beaucoup de pas, ce qui, certainement, constitue la meilleure des allures à tous égards. Le pas fortifie les tendons, fait ressortir les muscles et leur donne de la consistance. On peut ainsi donner au cheval de longues leçons sans fatigue et obtenir du calme, du repos, après les allures vives.

C'est seulement au pas qu'on peut commencer les mises en main. Il faut toutefois que le pas soit actif. Un pas ralenti ne peut remplir les conditions voulues.

Le travail au trot est aussi très profitable. Le petit trot amène la cadence régulière des battues diagonales, « donne du genou » (terme technique pour indiquer que le cheval plie ou trousse bien ses genoux). C'est dans ce petit trot cadencé que l'on arrive au rassembler, d'où sortent ensuite le passage et le piaffer.

Le grand trot profite surtout aux épaules qu'il délie et auxquelles il donne une grande liberté. Il dilate aussi les poumons et donne du fond lorsqu'il est prolongé.

Pendant tout le temps du travail je fais des

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mouvements d'ensemble, quelle que soit l'allure. Ces mouvements consistent à pousser des jambes sur la main. Ainsi la main laisse passer une partie de l'impulsion qui lui est envoyée, afin que le mouvement en avant ne soit pas compromis, et retient l'autre partie de l'impulsion pour maintenir le cheval en bon équilibre.

Quelle quantité d'impulsion doit-on laisser passer? Quelle quantité doit-on retenir ? Voilà le problème, dont la solution dépend du tact de l'écuyer. Cette quantité ne saurait être « dosée » : elle varie manifestement selon les chevaux. Il est certain que l'on peut, sans inconvénient, retenir un peu plus avec un cheval chaud, mais que l'on est forcé de laisser passer plus d'impulsion avec un cheval froid. On doit cependant faire tous ses efforts pour arriver au même degré du rassembler chez les deux. Une simple pression des jambes suffira pour le premier, tandis qu'il faudra l'emploi des éperons chez le second

Le rassembler ne peut s'obtenir qu'en poussant les jarrets sous le centre. Si la main agit d'avant en arrière, elle devient un obstacle. Elle doit agir de bas en haut. De cette manière, elle ne renvoie le trop d'impulsion que jusqu'au garrot. Cette impulsion est arrêtée au passage par les jambes du cavalier et n'agit pas ainsi sur l'arrière-main.

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La main agissant d'avant en arrière, et non de bas en haut, repousse les jarrets loin du centre, et c'est précisément le contraire que l'on doit toujours chercher en équitation.

Le grand principe est que la porte de devant, pour ainsi dire, doit toujours rester ouverte. On voit souvent (et cela m'est arrivé dans ma jeunesse) que le cheval pointe ou se cabre pendant la recherche du rassembler. C'est un signe évident de trop de force d'avant en arrière (dans la main), tandis que l'on ferme ce que j'appellerai la porte de derrière par l'emploi des jambes ou des éperons. Alors, le cheval se jette en avant pour les fuir, parce que la porte de devant est restée ouverte. Mais, si la main vient fermer cette porte, quelle issue reste-t-il au cheval?

Ne pouvant reculer par crainte des éperons, ni avancer par crainte de la main, il se lève. Mais ce n'est pas lui qui se cabre de sa propre volonté. C'est nous qui, en fermant les portes de devant et de derrière, le forçons à passer par la fenêtre.

Le 2 novembre. — En tenant mon cheval au petit trot, en le poussant avec les jambes et en le retenant légèrement avec la main, j'arrivais par moment à sentir le rassembler. Mais l'instant était si fugitif que j'avais à peine le temps de le con-

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stater et qu'il disparaissait. En avançant dans le dressage, ces mouvements de rassembler se représenteront et se multiplieront. Ils auront aussi plus de durée, ce qui me permettra de les retenir davantage.

Le 5. — Continuation des exercices précédents pour les améliorer. Povero s'assouplissait de plus en plus et devenait aimable dans la bouche.

Pour finir la leçon, je lui demandai du galop à droite et à gauche. Il le prit facilement, ce qui prouvait que la préparation était suffisante. Je trouvais que son galop était meilleur sur le pied gauche.

Povero était arrivé à la période où les progrès sont lents et presque invisibles. L'écuyer les sent, mais l'œil voit peu ou point de changement.

C'est à force de recommencer les mêmes mouvements, en poussant toujours davantage au rassembler, qu'on améliore le travail déjà su. Ce n'est que lorsque ce travail devient aussi parfait que possible — mais seulement alors — que l'on peut pousser plus loin, parce qu'on a préparé la voie au progrès.

Pour le moment, le cheval n'était pas assez avancé. Je n'osais lui demander davantage.

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En cherchant à le rassembler chaque jour un peu plus, je devais arriver à ce qu'il exécutât avec correction tout ce qu'il avait déjà appris, c'est-à-dire à rester tout le temps dans une position d'équilibre parfait.

Hélas! nous n'en étions pas encore là. Povero arrivait bien au rassembler par moments, mais ce rassembler n'était pas à ma disposition. Je l'avais par instants dans les choses faciles : le plus souvent, lorsque je tenais le cheval au petit trot en ligne droite. Mais ce rassembler m'échappait aussitôt que je demandais une chose plus difficile. Je m'appliquais à tenir le cheval bien droit dans les doublés, dont j'abusais un peu. Mais, dans une piste ronde, on ne saurait trop chercher la ligne droite, et le doublé est le seul mouvement dans lequel on puisse tenir son cheval complètement droit.

Je faisais aussi beaucoup de voltes, des changements de main, etc. Je prenais ensuite des demi-tours, les hanches autour des épaules et vice versa, sans tenir le cheval complètement sur place. Après avoir fait tous ces mouvements au pas avec mise en main, je les reprenais au petit trot rassemblé, tâchant que mon cheval restât tout le temps bien placé.

Un cheval est bien placé lorsqu'il porte l'enco-

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lure haute, la tête perpendiculaire et qu'il reste sans effort dans cette position. Il faut aussi que, sans sortir de cette position, on puisse forcer l'arrière-main à couvrir les traces en ligne directe formées par l'avant-main. Si un pied postérieur dévie, c'est-à-dire sort de la ligne directe des empreintes formées par les pieds antérieurs, le cheval n'est plus droit.

Chaque matin, après les exercices ci-dessus, je prenais beaucoup de « huit de chiffre » au petit trot, le cheval aussi rassemblé que possible.

Je considère ce travail comme le meilleur des assouplissements à tous égards. En passant au milieu du « huit », je fais trois ou quatre pas de côté pour apprendre au cheval à maintenir ses hanches, c'est-à-dire pour l'empêcher de prendre la mauvaise habitude de jeter ses hanches en dehors du cercle. Ces « huit » habituent le cheval au changement subit des diagonales, à condition qu'ils soient exécutés sans ralentissement. Les changements de rênes, qui dominent à tour de rôle, doivent se faire bien moelleusement. Si le cheval, pendant ces exercices, sort de la main, c'est la preuve que ces conditions n'ont pas été scrupuleusement observées : le cheval, en sortant de la main, annonce qu'il vient de recevoir une secousse à la bouche.

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Le « huit » se compose des deux moitiés d'une volte.

Je suppose que je prenne une volte à droite : arrivé à moitié de la volte, au lieu de continuer vers ma droite, je fais quelques pas en ligne directe, puis je prends vers ma gauche, et je recommence la même chose de ce côté. A mesure que mon cheval avance dans son dressage, au lieu de faire les quelques pas en ligne droite au milieu du huit, je les fais en allant de côté, tout en gagnant du terrain en avant. Au commencement, ce ne sont que des pas de côté, puisqu'on est forcé de se servir des aides d'un même côté (effet latéral) pour apprendre au cheval à céder aux jambes.

Dans ce cas, la tête et l'encolure sont souvent mal placées. Car, pour aller à droite, on est forcé de se servir de la jambe et de la rêne gauches, et vice versa, ce qui place la tête du cheval du côté opposé à celui où l'on marche. Cette position de tête et d'encolure dépend du plus ou moins d'obéissance aux jambes. Si le cheval obéit facilement au talon, on n'a pas besoin de se servir de l'effet latéral. Alors on peut lui tenir la tête droite, mais ce n'est presque jamais le cas dans les commencements.

A mesure que le cheval devient plus mobile

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aux talons, on peut changer les effets des rênes. On se sert alors des deux rênes du filet (effet direct), ce qui permet de tenir droites la tête et l'encolure du cheval.

En ce qui concerne Povero, nous n'en étions pas moins toujours dans les pas de côté. Lorsqu'il deviendra souple et qu'il obéira aux talons, je pourrai alors me servir de la rêne droite en allant de ce même côté (effet diagonal) et lui placer la tête et l'encolure vers le côté où je le dirige. Si, avec tout cela, il reste au petit trot rassemblé bien cadencé, alors, mais seulement alors, on pourra dire que l'on marche sur deux pistes.

Je ne veux pas de pli d'encolure. Je désire, au contraire, qu'elle reste ferme depuis sa naissance jusqu'au sommet, pliant à peine à la nuque et juste assez pour que l'écuyer puisse, sans se pencher de côté, voir la saillie de l'œil du côté vers lequel il dirige le cheval.

Bien des auteurs prétendent que l'on doit voir le bout du nez de l'animal. Je ne suis pas de cet avis pour deux raisons. D'abord le cheval peut pencher le haut de la tête d'un côté et avoir le bout du nez de l'autre côté. Si le cheval penche le haut de la tête à gauche, il aura le bout du nez à droite. En dirigeant le cheval à droite, l'écuyer

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pourra ainsi lui voir le bout du nez, mais ce sera laid et irrégulier. Or, si l'on veut ramener le nez d'un côté, il faudra plier dans son milieu l'encolure du cheval. En agissant ainsi, on arrête l'impulsion, parce que d'une ligne droite on fait une ligne brisée.

Ensuite, si on plie l'encolure à droite pour aller de ce même côté, on jette le poids de l'avant-main à gauche, ce qui est une faute. Car, pour aller sur deux pistes, de gauche à droite, le côté gauche doit être allégé autant que possible, puisqu'il doit chevaucher ou passer par-dessus la droite. C'est aussi pour cette raison que le poids du cavalier doit se porter davantage du côté vers lequel il se dirige.

Enfin le cheval peut frauder et on peut lui donner une mauvaise position tout en lui voyant le bout du nez, tandis que, en ne voyant que la saillie de l'œil, la position de la tête est forcément correcte.

Le 5 novembre. — L'ordre de mon travail était généralement le suivant : travail à la longe, puis flexion à la main en marchant. Monté, je commence toujours par laisser le cheval libre, pour qu'il allonge le pas autant que possible. Je fais ensuite des mises en main, car on ne peut

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jamais trop en faire. Puis, je prends le trot. Si mon cheval est paresseux, je le pousse, au trot allongé[1], avec une grande énergie des jambes, pour le forcer à donner dans la main. Si, au contraire, il est allant, je cherche plutôt le trot cadencé. Je prends ensuite, au pas et aussi rassemblé que possible, des doublés, voltes, changements de main, demi-voltes, demi-tours, huit et pirouettes. Je fais tous ces mouvements au trot cadencé, parce que, dans cette allure, il est plus facile de pousser au rassembler. Je passe alors aux deux pistes, toujours au trot[2]. Je fais du galop sur les deux pieds, dont les reprises sont plus ou moins longues. Elles sont plus longues si je rencontre des résistances, très courtes si le cheval reste léger, mais le but à atteindre est de le rassembler au galop. Je termine toujours les leçons par du petit trot et en cherchant le rassembler. Comme cela, le cheval finit sur une bonne impression et sur des assouplissements. Entre chaque reprise, j'abandonne mes rênes et laisse le cheval s'étendre au pas.

Le 8 novembre. — Au point de vue d'école, le galop de Povero était bien mauvais. Il savait galoper sur les deux pieds, mais c'était tout. La tête et l'encolure restaient à peu près placées,


  1. Voir planche I : Povero au trot allongé. ↩︎

  2. Voir planche II : Povero au trot sur deux pistes. ↩︎

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PLANCHE I POVERO AU TROT ORDINAIRE. Povero est au trot ordinaire. Je ne donne cette photogravure que pour montrer qu'il y a une suspension complète entre les deux battues, la diagonale gauche n'est pas encore posée que la diagonale droite est déjà en l'air.

PLANCHE I

POVERO AU TROT ORDINAIRE.

Povero est au trot ordinaire. Je ne donne cette photogravure que pour montrer qu'il y a une suspension complète entre les deux battues, la diagonale gauche n'est pas encore posée que la diagonale droite est déjà en l'air.

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PLANCHE II POVERO, ÉPAULE EN DEDANS DE DROITE A GAUCHE, TROT ORDINAIRE. Mon cheval, épaule en dedans, au trot ordinaire. Je l'ai poussé aussi fortement que possible sur la main, dans le but de démontrer qu'avec ma tenue de rênes et le pli à la nuque, il est impossible au cheval de s'encapuchonner. L

PLANCHE II

POVERO, ÉPAULE EN DEDANS DE DROITE A GAUCHE, TROT ORDINAIRE.

Mon cheval, épaule en dedans, au trot ordinaire. Je l'ai poussé aussi fortement que possible sur la main, dans le but de démontrer qu'avec ma tenue de rênes et le pli à la nuque, il est impossible au cheval de s'encapuchonner.

L'éperon agit énergiquement et le cheval, en pleine impulsion, est dans l'impossibilité de baisser la tête.

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mais le corps était étendu et les jarrets loin du centre. L'avant-main prenait plus de terrain qu'il ne fallait. Les genoux étaient tendus. En un mot, le cheval était encore roide, surtout dans les reins. Enfin, il galopait comme un pur sang sur le champ d'entraînement.

On remédie à tout cela à force de faire des mises en main tout en restant au galop.

Dans les commencements, les mises en main sont localisées dans la bouche et ne servent pour le moment qu'à pouvoir tenir la tête et l'encolure du cheval dans une position à peu près bonne.

Il est vrai que c'était la troisième fois que je demandais du galop à Povero.

A force de multiplier les mises en main, la bouche devient plus fine, les concessions de la mâchoire inférieure se succèdent plus rapprochées, ce qui permet de retenir le cheval avec une certaine légèreté, les rênes à moitié tendues. Pendant ce temps les jambes du cavalier finissent par faire approcher les jarrets. Alors le cheval se raccourcit et son allure aussi.

Pour le moment, les jarrets de mon cheval étaient loin derrière la ligne verticale. Mais, à

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mesure qu'ils approchaient, ils portaient davantage le poids de la masse et l'avant-main s'allégeait de tout le poids pris par les reins et les jarrets. Il devenait, par ce fait, plus facile de conserver l'avant-main haute. Le galop s'élevait au lieu de s'étendre, ce qui permettait aux jambes antérieures de se plier. Le galop devient, en ce cas, moelleux et arrondi au lieu d'être raide et étendu.

Donc, de jour en jour, le galop doit se raccourcir, mais pas d'avant en arrière ! Ce sont les jarrets qui, devenus plus souples, plus vaillants et plus forts, se poussent plus facilement vers le centre.

Il ne faut pas confondre le galop ralenti avec le galop raccourci. Le premier s'obtient facilement, mais il n'en est pas de même du second.

Un cheval peut ralentir son galop tout en prenant beaucoup de terrain. Il lui suffit pour cela de rester allongé. Il peut galoper ainsi, tête et encolure basses, presque sans le secours des rênes s'il est froid. Comme il est, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, il ne peut être à votre disposition. En cas de surprise : peur, écart, faux pas, etc., un accident arrive avant qu'on ait eu le temps de se servir des rênes.

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Le cheval qui raccourcit son galop de lui-même s'accule, parce qu'il le raccourcit d'avant en arrière. Il est forcément près de la rétivité. Les jambes antérieures s'approchent des postérieures ; elles sont en deçà de la ligne d'aplomb, qui est la verticale. C'est tout ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dangereux. C'est l'antipode de l'équitation, qui veut que les jambes postérieures aillent vers les antérieures, non vice versa.

On est encore moins maître du cheval qui raccourcit de lui-même son galop que de celui qui le ralentit, parce qu'on ne peut être en communication avec sa bouche. Si on touche aux rênes, le cheval s'arrête. Puis, si une surprise survient, comme les rênes sont forcément flottantes, en les tendant brusquement pour parer à ce qui se passe, on imprime à la bouche une secousse dont les résultats sont le temps d'arrêt, le reculer ou la cabrade : enfin tous les dangers.

Le galop raccourci par la volonté et le travail de l'écuyer est précisément tout l'opposé de celui que le cheval cherche à prendre de lui-même, tel que je viens de le décrire. Le premier est dans le rassembler. Les jarrets poussent avec vigueur la masse en avant sur la main, activés qu'ils sont par les jambes du cavalier, dont la main s'empare avec légèreté de l'impulsion pour empêcher le

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cheval de s'étendre. Alors le rassembler se fait d'arrière en avant.

On peut caractériser ces deux galops comme suit :

Le galop raccourci que le cheval cherche à prendre est acculé, mou, endormi, tête basse, encolure allongée. Le cheval reste très étendu, les jambes sont raides, les jarrets loin du centre. On dirait que le cheval cherche à se rendre aussi laid que possible.

Dans le galop raccourci obtenu par les assouplissements, le cheval se grandit, encolure haute, tête verticale, les jarrets et les genoux plient, l'allure est arrondie, le cheval a l'air de faire le beau.

En résumé, le beau cheval et la rosse !

Pour être sûr de son cheval, il n'y a qu'un moyen : c'est qu'il soit sur la main. S'il est chaud, il s'y pousse de lui-même, et, s'il est froid, il faut l'y pousser.

Je n'entends pas par l'expression « sur la main » que l'on doive tirer sur la bouche, mais je veux les rênes légèrement tendues. Le cheval

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doit sentir la main qui le guide et la main doit sentir la bouche. On doit être en communication continuelle, et, dans ces conditions, on est toujours prêt à toute éventualité, sans risque de surprises.

S'il survient quelque chose d'exceptionnel, le cheval prévient forcément le cavalier et vice versa.

A la vue d'une chose imprévue, le cheval a un moment d'hésitation et se retient. Son mouvement se communique à la main, puisque la tension des rênes cesse. C'est un appui qui vous manque tout à coup. Le cavalier est donc prévenu.

Si c'est le cavalier qui le premier s'aperçoit de quelque chose d'anormal, il n'a qu'à donner un coup de talon pour accentuer davantage la tension des rênes. Comme alors le cheval se trouve pris entre les jambes et la main, le danger est nul pour les deux.

Le 10. — Depuis trois jours j'ai pu pousser davantage Povero dans les deux pistes, parce qu'il y restait bien placé. J'ai cherché aussi à accélérer l'allure.

Ce travail est bien la pierre de touche de l'équitation. C'est par ce mouvement que l'on se

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rend le mieux compte si le cheval se retient ou s'il remonte franchement sur la main : cela, par la franchise et le laisser-aller du cheval, quand il donne son trot en cherchant la main sans s'y appuyer ni chercher à en sortir ou à prendre le galop.

Ce mouvement sur deux pistes n'est pas difficile, si l'on se contente d'aller doucement, parce que dans ce cas le cheval peut en prendre à son aise. Mais l'écuyer qui réussit à pousser son cheval dans son maximum de trot, marchant obliquement en avançant, sans que l'animal se détraque ou se désunisse, peut dire qu'il en est le maître.

Nous avions des progrès comme facilité d'exécution dans les demi-tours et dans tout ce que nous faisions au pas et au trot, mais dans les galops je trouvais toujours une grande raideur.

Je suis de plus en plus persuadé que tout cheval qui ne cède pas de la mâchoire inférieure à la pression du mors prend une mauvaise habitude avec la langue, étant donné qu'auparavant il a déjà cédé souvent et facilement.

Au moment où le mors fait sa pression sur les barres, la langue se trouve serrée et pour ainsi

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dire aplatie par le mors. Si la mâchoire cède, toute gène disparaît, puisqu'elle cède pour échapper à toute pression. Pour la même raison, la langue n'étant plus comprimée n'a aucune raison pour se débattre.

Mais admettons, ce qui arrive souvent, que la mâchoire ne cède pas, et voyons ce qui se passe.

La langue, prise et serrée entre les barres qui résistent et le mors qui fait pression, cherche à se soustraire à cet emprisonnement par tous les moyens dont elle dispose. Elle cherche d'abord à passer, soit à droite ou à gauche, entre les barres et le mors, en essayant de soulever ce dernier avec l'espoir d'enlever en même temps la souffrance. Mais une fois dans cette position, elle souffre davantage, et, si l'on se sert du filet, elle se trouve doublement pincée. Alors elle se fait étroite et cherche à se loger dans la « liberté de langue ». Pour qu'un mors soit doux, il faut que cette place qu'on appelle « la liberté de langue » soit petite. Lorsqu'elle est haute, le mors est très dur. Donc, ce passage étant trop petit pour contenir la langue qui s'y trouve mal à l'aise, il ne reste à celle-ci qu'une issue : passer par-dessus le mors. Une fois là, c'est la liberté !

Le cheval peut alors faire de sa langue ce

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qu'il veut. Il peut la laisser pendre hors de la bouche, soit en avant, soit à droite ou à gauche. Il peut aussi la rouler en boule au plus haut du gosier, et c'est ce qui arrive le plus souvent. Pour la rouler ainsi en boule, il est obligé de la contracter, ce qu'il ne fait pas sans raidir la nuque, qui est précisément le point dont nous cherchons le relâchement.

J'ai assez longuement décrit, dans le dressage d'Ossun II, les ennuis que donne ce travail et les moyens d'y remédier pour ne pas avoir besoin d'y revenir.

J'ai en même temps prouvé que, tant que la langue ne restait pas en place, le rassembler complet était impossible.

On peut obtenir que la tête et l'encolure soient bien placées avec une certaine mise en main suffisante pour l'équitation courante, mais, si l'on veut pousser plus loin et aborder l'équitation savante, il est absolument indispensable que la bouche du cheval soit à la complète disposition de l'écuyer. Si l'on ne s'en rend pas maître en combattant les résistances à mesure qu'elles se produisent, on se trouve arrêté plus tard par des raideurs et des contractions qui, à ce moment, seront insurmontables.

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Les mouvements ou les airs, que l'on fait ou que l'on peut faire, n'ont aucune valeur par eux-mêmes. Tout dépend de la manière dont ils sont exécutés, et surtout de la position rassemblée qui leur donne une valeur équestre.

Si l'on passe d'un travail simple à un travail composé avant que le premier soit parfait, on commet une faute, le fruit n'étant pas mûr. C'est pour cette raison que l'on se trouve un beau jour en présence de résistances qu'on a fait naître sans s'en rendre compte, qui dégénèrent en luttes, et même vont parfois, quand l'homme n'est pas habile, jusqu'à la rétivité. Non que l'animal cherche par lui-même à résister ou à lutter, mais simplement parce qu'il n'est pas assez avancé dans son éducation pour pouvoir saisir, comprendre et exécuter, faute de préparation suffisante.

Ces résistances ne sont d'abord que de la raideur physique, mais elles deviennent morales par la suite, parce qu'on vient d'apprendre au cheval comment et par où il peut résister. Cette faute est d'autant plus grave qu'on vient de lui démontrer qu'il est fort et de lui indiquer les moyens d'employer ses forces contre l'écuyer. Moyens dont il usera et abusera trop souvent afin d'échapper à toute domination.

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C'est par la même raison qu'il est très difficile, et même quelquefois impossible, de remettre dans la bonne voie un cheval qui a été manqué, et que, avec un peu plus de temps et de prudence, on aurait pu empêcher de prendre de mauvaises habitudes. Une fois ces habitudes prises par l'animal, on ne les détruit jamais complètement : elles renaissent toujours dans les moments difficiles.

Ces fautes, que j'ai souvent commises dans ma jeunesse, avec l'espoir trompeur d'aller plus vite, je les signale pour que d'autres puissent en éviter l'écueil.

La plus grosse faute que l'on puisse commettre, c'est de faire au cheval une demande à laquelle il lui est impossible de répondre, quand il n'est pas assez avancé dans son éducation. Voilà l'origine de toutes les défenses pendant le dressage. C'est absolument comme si l'on voulait faire lire couramment un enfant qui connaît à peine son alphabet. Qu'on leur donne des coups ou des friandises, le résultat sera identique : le cheval ni l'enfant ne sont assez instruits pour comprendre.

Le 11 novembre. — Mon cheval fut pris par les gourmes et resta quinze jours malade.

Le 17 novembre. — Povero se remit; mais il

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n'était pas aussi fort, ni aussi vigoureux qu'auparavant.

Le 5 décembre. — Pendant ces derniers huit jours, nous ne travaillâmes pas beaucoup, bien que je lui donnasse une petite leçon tous les matins. Mais ce travail avait pour but l'hygiène, et non l'éducation. Le principal était de rétablir les forces de Povero. J'y parvins, en lui évitant la fatigue et les efforts, ainsi qu'en lui donnant douze litres d'avoine par jour.

Le 12. — Je pus reprendre le travail avec Povero : ses forces et sa gaieté étaient revenues. Nous pouvions espérer du progrès, sans aucun préjudice pour sa santé et ses membres.

Pendant toute la période du dressage, il faut savoir attendre et prévoir.

Le 14. — Je demandai beaucoup de demi-tours, les hanches autour des épaules, afin de les rendre aussi mobiles que possible et amener le cheval à céder instantanément aux jambes. Il doit céder sans sursauts, ni surprise ni frayeur. Il doit devenir obéissant aux talons tout en y ayant confiance.

Je lui faisais faire beaucoup de « huit » avec deux

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ou trois pas de côté pris au milieu, pour contenir les hanches. Je faisais aussi des voltes, du travail en cercle et des demi-tours, les épaules autour des hanches. Ce dernier mouvement assouplit l'arrière-main et donne une grande mobilité aux épaules.

Jamais je ne permets au cheval de tourner sur place.

Le mouvement que je répète sans cesse est le doublé (traverser la piste en ligne droite), car le cheval est bien rarement droit dans le travail sur les cercles.

Je ne considère le cheval comme étant droit que lorsque ses pieds postérieurs couvrent en ligne droite les empreintes faites par les pieds antérieurs. S'ils dévient, si peu que ce soit, en dehors ou en dedans, cela prouve que le cheval n'est pas suffisamment encadré par les jambes et indique également, au cavalier, quelle jambe il doit employer pour tenir les hanches droites.

Je recommande particulièrement ces doublés, dans lesquels il faut s'efforcer de tenir le cheval absolument droit, bien encadré par les mains et les jambes, afin d'empêcher l'avant-main ou l'ar-

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Généralement ce sont les épaules qui tombent trop du côté vers lequel on tourne. Dans le doublé à droite, les épaules tombent à droite au départ et vers la fin du mouvement. En portant les mains à gauche, on forme opposition et on empêche ce défaut, mais à la condition que les jambes entretiennent l'impulsion. C'est, naturellement, l'inverse dans le doublé à gauche.

C'est aussi dans le doublé qu'il est le plus facile, pour l'écuyer, de rassembler son cheval, parce que celui-ci est droit. Je dois ajouter qu'il est indispensable de faire beaucoup de doublés, pour conserver en soi le sentiment de la ligne droite. En restant près du mur, ce sentiment n'est pas le même, parce que le cheval est tenu d'un côté par le mur, tandis qu'en faisant beaucoup de doublés et en travaillant loin du mur on est forcé de se servir constamment des deux jambes et des deux rênes.

Le 15. — Mon cheval était assez obéissant et confiant aux talons pour qu'il apprît à supporter les éperons. Au point où il était arrivé, il fallait absolument en venir à l'emploi des éperons pour progresser. Je commençai par me servir des éperons rembourrés pour ne pas surprendre l'animal.

On ne peut être trop prudent, quand on veut

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faire faire la connaissance des éperons au cheval. Si on le surprend, ou si pour une raison quelconque il prend peur, c'est fini pour longtemps et parfois pour toujours.

Il y avait déjà pas mal de temps que je dressais Povero, sans m'être servi des éperons. Il n'en avait pas besoin, parce qu'il était chaud (allant). S'il eût été froid, j'aurais été forcé de m'en servir depuis longtemps.

Je ne donne jamais l'éperon brutalement : le cheval doit faire la connaissance du fer sans surprise. Je me sers d'abord des jambes, puis des talons et j'appuie ensuite les éperons, bien légèrement, près des sangles, sans que le cheval y prenne garde. Cela ne veut pas dire que je prenne des éperons pour lui demander du nouveau. Je m'en garde bien, car ce serait lui demander deux choses nouvelles à la fois.

Tout ce que je désirais obtenir, c'est que Povero mît plus de vigueur dans ce qu'il savait. Car plus il mettra de vigueur, plus il aura d'impulsion, et c'est cette impulsion qui me permettra de le tenir rassemblé.

A la fin de chaque leçon je travaillais le rassembler. Pour cela je mettais mon cheval au pas en

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le tenant dans la main. Quand il y restait bien léger, je le poussais avec beaucoup de jambes au petit trot, mais sans rendre, ni prendre de la main.

Je voulais davantage, et je cherchais à obtenir le pas d'école. Pour cela, l'intervention des éperons est généralement nécessaire, soit pour entretenir l'impulsion, soit pour faire décontracter la mâchoire inférieure lorsque le cheval cherche à prendre un fort point d'appui sur la main.

Sur une fine piqûre des éperons, le cheval lâche ce qu'il serre, soit mors ou filet. On doit immédiatement desserrer les doigts pour rendre et éviter par là l'encapuchonnement. La mâchoire inférieure, s'ouvrant quand se fait la piqûre des éperons, se referme souvent au moment où la piqûre cesse. C'est un effet qui n'a que la durée d'un éclair. Cette réaction se produit chez les chevaux qui n'ont pas assez de mobilité de mâchoire, et aussi avec ceux qui n'ont pas été assez ou qui ont été mal flexionnés. La main doit prendre au moment où la piqûre des éperons décontracte la mâchoire pour compléter la mise en main à la condition de rendre immédiatement après.

Lorsque la mâchoire a été travaillée avec adresse, elle doit céder à la moindre pression des

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doigts. Si elle résiste à la tension des rênes, la piqûre des éperons doit venir en aide à la main pour forcer la mâchoire à se décontracter, et il n'y a qu'à continuer.

Le principal est que la main rende chaque fois que la mâchoire cède. Si elle ne rend pas, tout est compromis. Ou le cheval est forcé de raidir (contracter) la mâchoire pour lutter contre la main, ou il ne peut que céder. Si alors la main continue à ne pas rendre, elle force le cheval à s'encapuchonner.

Quand la main est savante, elle profite de chaque serrement des mollets, de chaque toucher des talons ou piqûres des éperons, qui font décontracter la mâchoire, pour rendre, sans que la main bouge, en relâchant simplement les doigts. Puis la main reprend encore, et c'est un mouvement perpétuel pendant la recherche du rassembler. Les petites piqûres des éperons sont indispensables dans les commencements. Mais ensuite le cheval cède de la mâchoire à la moindre pression des jambes. Les éperons ne doivent intervenir que lorsque les jambes sont impuissantes à faire décontracter la mâchoire.

Pendant longtemps, le cheval ne fait que mâcher le mors, c'est-à-dire qu'il referme la

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bouche avec une certaine force et une certaine rapidité. A force de multiplier les mises en main qui se succèdent comme un roulement de tambour, le cheval ferme la bouche de moins en moins rapidement et finit par lâcher complètement le mors. Dans ce cas, la légèreté est complète et d'une plus longue durée. C'est pendant ces moments, trop courts, que le cheval se rassemble[1].

Le cheval qui, alors, ne trouve pas de point d'appui sur la main s'élève du devant. Puis, se trouvant toujours poussé par les jambes, l'arrière-main s'engage davantage sous le centre. Comme l'arrière-main ne peut faire de longues enjambées, elle gagne en hauteur ce qu'elle perd en longueur. C'est cette allure raccourcie, avec impulsion, qui produit le petit trot cadencé. A force de répéter cette gymnastique, le cheval devient de plus en plus souple et, cette souplesse, qui passe de la bouche dans toutes les articulations, engage le cheval à s'élever de bas en haut tout en avançant.

A mesure que les genoux, les jarrets et les paturons deviennent plus souples, ils plient leurs jointures en posant à terre et font de même en l'air. A ce moment, on arrive au pas d'école.


  1. Voir à l'appendice II : Des Flexions. ↩︎

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Si l'on continue à assouplir davantage pour avoir le rassembler plus complet, et si, à l'aide des éperons, on communique plus d'impulsion, tout en conservant la légèreté, la souplesse et l'élévation, on arrive au passage. Tout cela se passe absolument comme je viens de le décrire, si l'on a la patience de ne pousser au rassembler qu'à mesure que le cheval s'assouplit.

Pour obtenir le passage, qui demande une grande énergie de la part du cheval, particulièrement dans les commencements, il faut pousser le trot d'école dans ses dernières limites, c'est-à-dire au rassembler complet.

On voit qu'il n'y a aucune surprise. D'ailleurs, le cheval pendant son dressage ne doit jamais être surpris. On ne va pas par bonds d'une allure à une autre : on y doit glisser pour ainsi dire. Le degré d'assouplissement, s'améliorant de jour en jour, permet de passer insensiblement du pas rassemblé au petit trot cadencé, de là au trot d'école et de ce dernier au passage où le cheval se trouve planer, pour ainsi dire, en l'air entre chaque battue diagonale.

Il faut se rendre compte que, en tenant le cheval bien léger dans la main et au petit trot, et en poussant des jambes pour avoir le rassembler,

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si les deux aides ne sont pas d'accord, l'allure se trouvera modifiée. Lorsque les jambes donnent l'impulsion, si la main rend trop, le cheval se trouve poussé au grand trot. Si, au contraire, elle retient trop, le cheval sera forcé de prendre le pas.

Dans le premier cas, la main, ayant trop rendu, laissera passer trop de poids en avant. Dans le second cas, la main ayant trop retenu, le poids se trouvera refoulé en arrière. Mais c'est précisément ces flux et reflux de poids d'arrière en avant et d'avant en arrière qui finissent par permettre de rassembler le cheval quand on parvient à le retenir au milieu.

Tant que le poids passe rapidement d'une extrémité à l'autre, le rassembler est impossible. Mais, à force d'envoyer le poids des jarrets à la bouche et de le faire revenir de la bouche au garrot, l'écuyer finit par le laisser passer moins rapidement, à la condition qu'il ait du tact. Peu à peu les jambes du cavalier arrivent à conserver les jarrets plus longtemps sous le centre, pendant que la main, retenant avec légèreté, empêche le mouvement d'impulsion de passer trop en avant.

Le rassembler ne devient complet que quand on peut garder le flux et le reflux sous le centre de gravité, d'où il ne doit s'éloigner que de quel-

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ques centimètres, soit en avant ou en arrière, selon la position que l'on veut donner ou l'allure que l'on veut prendre. Dans le rassembler complet, le flux et le reflux ne doivent être que de quelques millimètres.

Le 18. — Je galopai Povero un peu plus, afin de me rendre compte par où il péchait. Il galopait bien sur les deux pieds, mais il était loin d'avoir la position que j'aurais désirée, surtout à gauche où il était impossible de le mettre dans la main.

Il est vrai qu'il manquait de préparation, n'ayant presque pas été travaillé au galop. Le principal obstacle à la mise en main était sa langue avec laquelle il soulevait les canons (canons : parties du mors qui posent sur les barres). Il ne sortait pas la langue. Il la poussait vers la gauche et, en la plaçant entre les barres et les canons, il soulevait ces derniers.

Dans ces conditions, les canons n'ont pas ou presque pas d'effet. Cependant leur action sur les barres est indispensable pour obtenir la mise en main, pour rendre la bouche obéissante et donner et conserver une bonne position à la tête.

Pour déloger la langue, je donnais un petit coup de filet avec la rêne gauche. Je conservais

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ensuite cette rêne assez tendue, pour que la langue, une fois chassée, ne revînt pas. Alors, j'attaquais vigoureusement, soit des jambes, soit des éperons, selon la réponse du cheval à mon coup de filet. Car, ici il s'engageait entre nous une véritable conversation que je pourrais résumer ainsi :

Lui. — Je veux placer ma langue à gauche pour empêcher les canons d'appuyer sur les barres.

Moi. — Je pincerai alors ta langue entre les barres et mon filet.

Lui. — Puisque tu tires sur la rêne, je m'arrête.

Moi. — Je te pousserai alors en avant avec mes jambes.

Lui. — Auxquelles je ne fais pas grande attention.

Moi. — Je me servirai des talons.

Lui. — Que je ne crains pas davantage.

Moi. — Je te piquerai avec les éperons pour te forcer à te porter en avant.

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Le cheval ne répond plus et la langue rentre à sa place, parce qu'elle souffre de rester prise ent rela barre et la rène de mon filet. Mais c'est à condition qu'il y ait de l'impulsion.

Plus il y a d'impulsion, moins le cheval peut glisser la langue entre la barre et le filet, parce que cette impulsion seule me permet de garder la rêne suffisamment tendue.

Au moment où la langue reprenait sa place, je me servais immédiatement des rênes du mors. Les canons, reposant alors sur les barres, remplissaient leurs fonctions avec efficacité et la mise en main se produisait instantanément.

Je fus momentanément forcé de rester au mur, dans le travail du galop, afin de pouvoir m'occuper exclusivement de la langue. Il fallait que Povero devînt plus souple et plus léger à la main avant que je pusse lui demander davantage.

C'était surtout la mise en main qui avait besoin d'être perfectionnée.

Le 26. — Je passai huit jours à faire rester la langue à sa place, au pas, au trot et au galop, en ne m'occupant que de cela. C'était le meilleur moyen pour que les leçons fussent bien gravées

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dans la mémoire du cheval, conformément à mes principes : ne s'occuper que d'une chose à la fois, pour éviter toute confusion chez l'animal. Aussi je fus récompensé, car je pus demander à Povero des doublés et des voltes au galop sur les deux pieds sans que sa langue nous gênât. La leçon fut très calme.

Le 28. — Le calme continua et j'en profitai pour demander des « huit de chiffre », au trot rassemblé, en prenant des départs au galop au milieu du « huit » à chaque changement de direction.

Le 2 janvier 1894. — Depuis les huit jours passés à combattre la langue, Povero prenait le travail avec beaucoup plus de facilité. Les départs au galop que je prenais, depuis quelques jours, au milieu du « huit », lui rendirent ces départs plus faciles sur les deux pieds.

Il faut toujours mettre à profit les jours où le cheval est bien disposé, pour tâcher de progresser, car les mauvaises dispositions ne sont que trop fréquentes au cours du dressage. Aussi je profitai de la bonne volonté de mon cheval pour lui demander du galop à droite et à gauche sur le pied de dehors. Il exécuta ce galop très facilement. Il était dans une bonne passe, mais, chez

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les jeunes chevaux comme chez les enfants, ce qui n'est pas appris à fond est vite oublié.

Le 4. — Il y eut encore une longue lutte. Povero recommença la même manœuvre avec la langue. Il n'y eut rien d'autre à faire que de le tenir bien droit au galop le long du mur, et de faire rentrer la langue à sa place chaque fois qu'elle sortait. Il en sera ainsi jusqu'à la fin du dressage. Mais c'eût été une faute de demander autre chose au galop à Povero. Il fallait concentrer toute son attention sur la langue.

Le 7. — Nous passâmes encore trois jours à lutter contre la langue. Mais ce n'était pas du travail inutile, car, à chaque lutte, j'arrivais à pousser le cheval un peu plus sur la main. Grâce à cette impulsion, je commençai à sentir le rassembler dans le galop.

Le 8. — La langue resta bien à sa place et je pus reprendre le travail des voltes, doublés et changements de direction, au galop. Je repris aussi les départs au galop au milieu des « huit ». Je fis également des départs fréquents sur le pied droit et le pied gauche, en ligne droite, aux deux mains.

Le 10. — Une nouvelle mauvaise habitude se présenta. Povero tirait de nouveau la langue, mais,

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cette fois, le mors n'en n'était pas cause. Mon cheval sortait la langue au moment où je le laissais s'étendre au pas, les rênes complètement abandonnées, la tête et l'encolure libres. La langue ne faisait qu'apparaître et disparaître, tant elle sortait et rentrait rapidement. A peine si on avait le temps de la voir. Cela n'avait aucune influence sur le travail, mais c'était laid et la salivation finissait par produire de l'écume. (Voir, sur cette question, page 73 de mon ouvrage, Principes de Dressage et d'Équitation.)

J'espérais que ce défaut passerait tout seul, car c'est aux dents que j'en attribuais la cause.

Le cheval avait deux ans et demi, époque à laquelle les dents de lait du milieu, dites « pinces », tombent pour faire place aux dents d'adulte. Longtemps avant de tomber, elles vacillaient et le cheval en faisait son jouet. Ce qui me donnait à croire que tout le mal venait bien des « pinces », c'est que la langue passait dehors, juste au milieu, et non de côté, comme il arrive généralement.

Le 11. — Je continuai à augmenter le rassembler à toutes les allures, et je sentais avec joie que Povero s'assouplissait bien mieux que je n'osais l'espérer.

A la fin de sa leçon, le tenant au pas d'école,

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je le poussai davantage dans le rassembler. J'employai les éperons, ce qui donna beaucoup plus de vigueur et d'impulsion. J'en fus récompensé par quatre temps de passage.

Quel plaisir! On a beau être blasé et avoir déjà dressé bien des chevaux, chaque fois qu'on amène un nouveau sujet à exécuter, pour la première fois, un air d'école, on éprouve une satisfaction difficile à exprimer. L'ivresse est semblable à celle qu'on éprouve en gagnant sa première course.

Le travail resta le même. Je cherchai à perfectionner ce que le cheval savait, et je fus surpris de sentir que j'y arrivais plus vite que je ne n'avais espéré. De jour en jour je sentais plus de souplesse et de légèreté.

Le galop était bon sur les deux pieds, et Povero était bien près du changement de pied. Il était même probable que j'aurais pu obtenir ce changement tout de suite, mais je ne trouvais pas encore mon cheval assez rassemblé dans son galop pour être certain d'y arriver sans secousse.

Il faut savoir attendre jusqu'au moment où l'on a la certitude d'obtenir le changement de pied sans surprendre le cheval et surtout sans avoir besoin d'employer la force.

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La surprise étant voisine de la peur, si l'on arrive à demander trop brusquement les changements de pied, on effraye l'animal. Il faut alors un travail de longue haleine pour pouvoir ramener le calme et la confiance. On gagne du temps en prenant patience.

Le 13. — Nous eûmes une longue lutte qui dura au moins une bonne demi-heure, et cela pour une chose que Povero faisait sans hésitation tous les matins : c'était de venir près de moi lorsqu'il se trouvait à la longe. Habituellement, il accourait à ma voix. Ce matin-là, il fit la sourde oreille. Alors je tirai sur la longe, mais il ne céda pas davantage. Il avait probablement pensé qu'en restant loin de moi, il échapperait à sa leçon. Je pris la chambrière. Alors il sauta résolument pardessus la piste en grimpant dans les places. La rapidité de son mouvement prouvait qu'il avait prémédité sa défense.

En présence d'une hostilité ouverte, il ne faut pas hésiter à employer la vigueur.

Au commencement, tous les chevaux cherchent, pendant un certain temps, à rester loin de l'homme, puis finissent par s'habituer à lui et à venir au moindre appel. Mais il faut croire qu'ils méditent, en silence, le moyen qui, selon eux,

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peut les soustraire à être assujettis, et, un beau jour, on est tout surpris de voir avec quelle résolution subite ils y ont recours. Je puis affirmer que, si la correction est à la hauteur de la faute commise, le cheval ne recommencera plus.

Le seul moyen de faire revenir Povero dans la piste fut d'envoyer un homme, muni d'une chambrière, pour le chasser des places. Aussitôt le premier coup reçu, il sauta dans le manège, le traversa comme une flèche et sauta dans les places du côté opposé, malgré les efforts que je fis pour le retenir par la longe que je n'avais pas lâchée. (Pour parer à toute éventualité il est bon d'avoir une longe très longue.)

La secousse qu'il m'imprima par la vitesse acquise m'enleva de terre et me fit tomber à plat ventre. Il me traîna ainsi plusieurs mètres, sans que le poids de mon corps, à terre, ralentît sa course.

Nouvelle poursuite par l'homme, et cela trente fois, cinquante fois, enfin jusqu'à ce que Povero renonçât à sortir du manège.

Il faut se rendre compte que le cheval, si vigoureux qu'il soit et quelque entêtement qu'il y mette, est bien forcé de céder tôt ou tard. Si

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ce n'est pas par obéissance, ce sera par fatigue. Le résultat est presque le même, le but étant de montrer à l'animal que, plus il s'entête à s'éloigner de l'homme, plus il est atteint par la chambrière. C'est à l'écuyer d'être très calme quand il prévoit une longue lutte. Il doit être encore en force alors que le cheval s'est mis hors d'haleine. Pour cela, pas de colère, mais des coups espacés. Surtout ne pas courir, car c'est la respiration qui joue ici le rôle principal. Donc il faut laisser le cheval s'essouffler si bon lui semble sans s'essouffler soi-même. Si l'on dispose de plusieurs aides, on les place un peu partout, ce qui simplifie et raccourcit la lutte.

Il faut aussi être très prudent, et ne pas dépasser le but en maltraitant le cheval lorsqu'il s'approche de vous.

Enfin Povero finit par rester dans la piste, mais il boudait encore et ne voulait pas venir près de moi.

Je le pinçai légèrement avec la chambrière sur le poitrail. Il hésita, regarda les places, mais n'osa pas y retourner. Nouveau coup de ma part, après lequel il vint à moi. Alors je lui prodiguai force caresses, puis je le renvoyai loin de moi au bout de la longe et le rappelai en le pinçant avec la chambrière.

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Je le fis aller et venir jusqu'à ce qu'il finît par faire preuve de bonne volonté, et la leçon se termina là-dessus.

Nous étions, du reste, assez fatigués tous deux pour ne pouvoir faire autre chose. Et puis, de toute manière, il valait mieux finir là-dessus. Ainsi, la leçon se gravait mieux dans la mémoire du cheval. En outre, s'il fût survenu une autre difficulté, il n'était pas certain qu'elle eût tourné à mon avantage.

Deux luttes pendant une même leçon sont trop pour les forces d'un jeune cheval. Il aurait pu m'opposer, dans ce cas, la force d'inertie, et, par ce moyen, devenir le maître. Enfin, la deuxième lutte lui eût fait oublier la première.

Le 15. — Povero ne cherchait plus à se sauver. Bien au contraire, il se serrait près de moi tant qu'il pouvait. Je le récompensai, bien entendu, par des carottes et des caresses.

Après une lutte, il faut trouver le moyen de donner, pendant plusieurs jours de suite, des leçons tranquilles afin de faire renaître la confiance. On y arrive en évitant d'aborder les choses dont on n'est pas sûr ou que le cheval exécute avec difficulté.

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Si pendant plusieurs jours de suite on entrait en lutte, et chaque fois dans un but différent, le cheval confondrait toutes les exigences ensemble. N'étant plus en état de discerner la raison pour laquelle on le châtie, il se rebuterait. Au physique, il deviendrait triste, l'appétit se perdrait, les forces s'épuiseraient. Alors les maladies ne sont pas loin, sans compter les tares. Au moral, le cheval deviendrait inquiet et méfiant, heureux encore s'il ne devenait pas complètement méchant.

Dans toutes les luttes et les corrections, il faut toujours avoir, devant les yeux, la borne frontière. Mais on peut très bien continuer les luttes, tous les jours, dans un même but, parce que le cheval comprend très bien ce qu'on lui veut. Je dirai même qu'il faut les continuer jusqu'à sa soumission. Seulement, aussitôt qu'il fait preuve de bonne volonté, il faut savoir le récompenser.

Je suis d'avis que, lorsqu'on a lutté longtemps et sérieusement pour une chose quelconque, et qu'on l'a obtenue plusieurs fois de suite, c'est la preuve que le cheval a bien compris. Il est prudent, après ce résultat, de ne plus demander cette chose pendant quelque temps. Pendant le repos, le cheval réfléchit, reprend confiance et revient généralement avec entrain.

Le 18. — Je pus demander à Povero un chan-

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gement de pied en l'air, c'est-à-dire sans temps d'arrêt.

Il était beaucoup plus calme que d'habitude dans son galop, faisant les départs sur les deux pieds avec une facilité étonnante. Je fus séduit par sa légèreté et sa souplesse : c'est ce qui me décida. Donc, étant à main droite galopant sur le pied gauche (pied de dehors), et tenant Povero bien rassemblé, j'avais comme aides dominantes rène gauche et jambe droite. Il s'agissait de changer les aides avec précision et décision.

C'est absolument comme pour tirer au pistolet : il faut presser la détente, mais le coup doit partir sans secousse. Il en est de même pour le changement d'aides. La rêne droite et la jambe gauche remplacent d'un mouvement rapide, mais sans secousse, les aides qui dominaient.

Mon cheval, suivant bien mes aides, changea facilement. Je sautai vite à terre, lui prodiguai force caresses et l'envoyai à l'écurie.

Le 19. — Je lui redemandai la même chose pour terminer la leçon, et il l'exécuta avec la même facilité. Je sautai encore à terre : beaucoup de caresses — et à l'écurie.

Le 21. — Marchant à main gauche et galo-

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pant sur le pied droit (toujours pied de dehors), je demandai le contraire des leçons des trois jours précédents.

Depuis trois jours nous changions de gauche à droite : il était temps que Povero apprît à changer de droite à gauche.

Après lui avoir fait un assez grand nombre de départs sur les deux pieds, je profitai d'un moment où il était bien calme, pour lui demander ce changement, qu'il exécuta, du reste, avec facilité.

Quand la préparation est suffisante et qu'on change ses aides avec précision, il est rare qu'on n'obtienne pas le changement de pied à la première demande.

C'est toujours le principe de savoir attendre que le fruit soit mûr.

Le 22. — Nous continuâmes, tous les matins, les exercices déjà décrits, en cherchant à les perfectionner.

Povero restait toujours plus difficile au galop sur le pied gauche, surtout lorsque cette allure se prolongeait, parce qu'il s'irritait. La difficulté

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n'était pas dans l'allure : elle était localisée dans la bouche.

C'était lorsque je voulais quitter le mur, pour tourner à gauche, que le cheval m'en donnait la certitude. Il cherchait à soulever le canon du côté gauche avec la langue, et, si je n'avais pas soin de tendre la rêne gauche du filet, pour forcer la langue à reprendre sa place avant de quitter le mur, le cheval ne tournait pas avec la facilité qu'il aurait dû avoir. Dans ce cas, je trouvais trop d'appui sur la main. Lorsque la langue restait à sa place, Povero tournait avec aisance.

De toute manière il n'y avait que les deux premières foulées qui fussent un peu lourdes. Avant d'arriver à la troisième, la rêne gauche du filet, qui me servait à tourner, forçait en même temps la langue du cheval à reprendre sa place.

Dans ces conditions, je ne pouvais pas quitter le mur quand il me plaisait, parce que, avant de tourner, il fallait faire rentrer la langue à sa place.

C'était un travail assez délicat, car Povero ne sortait pas la langue : elle formait boule à gauche, à croire qu'il avait une grosse chique de ce côté. Pendant qu'il jouait avec la langue, il obéissait moins bien aux rènes.

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Lorsque la langue reprenait sa place, la légèreté se communiquait aussitôt à la main par la cession immédiate de la mâchoire inférieure.

Le 24. — Je continuai les changements de pied. Celui de droite à gauche était bon, tandis que celui de gauche à droite était moins satisfaisant. Povero passait bien les jambes dans les changements de pied, mais la droite antérieure ne gagnait pas assez de terrain en avant. Alors ce changement se trouvait moins bon, moins beau et moins juste, parce qu'il était trop raccourci. Enfin les deux changements de pied n'étaient pas complètement égaux. La faute en était à l'arrière-main, qui ne fournissait pas assez d'énergie au moment de la détente, pour pousser la masse suffisamment en avant.

Quand on recherche les premiers changements de pied, il faut se contenter de les obtenir tels qu'ils se présentent. Mais ensuite il faut arriver à les perfectionner.

Le 25. — Depuis quelques jours, le travail des deux pistes était moins bon, surtout moins régulier. Povero prit un faux temps de la jambe postérieure droite : c'est un petit soubresaut qui fait ressembler l'allure du cheval à une boiterie.

Il pouvait y avoir à cela deux raisons. Ou

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Povero ne se livrait pas complètement à ma jambe droite, ou ce faux temps était amené par le passage. Cela ne pouvait provenir d'une souffrance, car, dans ce cas, j'aurais retrouvé le même symptôme dans toutes les allures, surtout dans le passage et le trot allongé.

Je ne voulais pas croire que Povero se retînt sur mon éperon droit, car j'aurais alors retrouvé cette même retenue dans tout le reste du travail.

Selon moi, c'est le passage qui causait la faute. Dans le passage, les mouvements sont lents, et depuis quelques jours Povero paraissait s'y plaire, comme à tout air qu'un cheval a appris en dernier lieu. Je l'avais travaillé un peu plus à cette allure, et il en était résulté que la diagonale gauche était devenue paresseuse par simple manque de vaillance dans la jambe postérieure droite. Povero confondait le mouvement lent du passage avec le trot d'école, qui doit pouvoir se faire assez vite dans les deux pistes.

En faisant du passage, Povero avait pris l'habitude de mouvoir les jambes plus lentement. Il semble qu'il aurait dû se ralentir également sur les deux diagonales, ce qui n'était pas son cas. Mais c'était la diagonale gauche seule qui ralentissait, et pour cette raison la jambe postérieure

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droite ne faisait pas assez vite le mouvement de droite à gauche. Si le cheval avait ralenti également des deux diagonales, le passage aurait été plus lent que je ne l'eusse désiré. Il aurait manqué d'impulsion. Le cheval aurait même été un peu acculé, mais le mouvement n'en serait pas moins resté régulier. Je n'aurais eu alors qu'à accélérer l'allure pour obtenir satisfaction. Ici c'était le cheval qui prenait un défaut.

Il y a toujours moyen de découvrir la vérité. Pour savoir si je ne me trompais pas, je cessai le passage pendant quelque temps et accélérai les temps du trot d'école dans les deux pistes.

Le 28. — Je dus suspendre les changements de pied. Il faut remarquer qu'en trois jours j'avais dû suspendre deux airs : le passage et les changements de pied.

Le changement de pied de droite à gauche était facile et coulant, mais il en était tout autrement de celui de gauche à droite, qui était très difficile à Povero. Le résultat, c'est que le cheval ne changeait pas de pied sur des aides légères. La jambe seule ne suffisait pas, et il fallut l'intervention de l'éperon pour le décider à changer de pied. Si l'on veut, à tout prix, le changement de pied, il n'y a que la vigueur qui

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le puisse donner. L'énergie de la part du cavalier amène chez le cheval un effort physique et moral. Comme le mouvement était difficile à Povero, il fallait un effort pour changer, ce qui ne laissait pas de produire des conséquences.

D'abord le cheval cherchait à profiter du désordre amené par l'effort pour sortir de la main. Une fois sorti, il pouvait s'étendre et aller plus vite qu'on ne l'eût désiré. Si j'avais continué de cette façon, le cheval aurait pris peur du changement de pied, et se serait sauvé même avant l'intervention de l'éperon.

Je fus obligé de retourner à la préparation : les départs avec mises en main, et c'est ce que je fis. Il faut savoir abandonner une chose pendant quelque temps, afin de mieux la préparer pour l'avenir.

Le 30. — J'avais raison en attribuant au passage le retard de la jambe droite postérieure dans le travail des deux pistes. Pendant cinq jours, je cessai de demander du passage, et pendant ce temps j'accélérai la droite postérieure de Povero dans le trot d'école et les deux pistes. Ces deux mouvements redevinrent réguliers.

Le petit temps ralenti, qui donnait à mon

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cheval l'air d'être boiteux, n'était que le commencement d'une mauvaise habitude qu'il fallait détruire dès son apparition.

Le 2 février. — Povero continua à être plus difficile pour tourner à gauche, étant au galop sur ce pied. La cause restait la même : la langue, qui, sans sortir, se roulait toujours en boule vers la gauche. Dès que je tendais la rène gauche du filet, cette boule disparaissait et mon cheval devenait léger.

Il fallut recommencer à chaque instant la même manœuvre. Cela contrariait le cheval. Il secouait un peu la tête et restait léger pendant un moment, puis il recommençait, et moi de même.

Le 4. — Il y eut dans sa bouche un changement complet. A force de l'assouplir à gauche et de lui faire rentrer la langue, il finit par la changer de côté. Je trouvai alors les mêmes difficultés à droite que j'avais eues à gauche, ce qui confirmait ce que j'ai toujours avancé. A force de travailler le côté difficile, celui-ci devient plus liant que le côté qui jusque-là s'était montré le plus facile. Mais cela ne dure pas.

On pourrait m'objecter: Pourquoi ne travaillez-vous pas les deux côtés afin de les rendre sem-

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blables? C'était bien évidemment mon intention. Mais, pour qu'ils deviennent identiques, il faut travailler beaucoup le côté difficile et peu le côté facile. Malgré cela, le cheval, comme l'homme, restera toujours plus facile d'un côté.

Le gaucher restera quand même plus adroit de la main gauche, même en travaillant davantage sa main droite, et, réciproquement, il en est de même du droitier.

Ce n'est qu'en travaillant peu le côté adroit et beaucoup celui qui ne l'est pas, que l'on rétablit à peu près l'équilibre, jusqu'à ce qu'il devienne suffisant. Mais qu'il survienne une circonstance imprévue où le cheval cherche à vous échapper par un mouvement violent : il se raidira toujours du côté où était sa première résistance.

Un pli, une fois pris, ne s'efface jamais complètement, même dans un habit. On peut le faire disparaître par un coup de fer pour un certain temps, mais, même en le faisant repasser souvent, tant que l'habit dure, ce même pli reparaît toujours. De même l'homme se servira, pour les choses sérieuses, de la main dont il se sert le mieux. De même le cheval cherchera à s'échapper par le côté où il peut opposer la plus forte résistance.

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J'ai connu des maîtres d'armes et de boxe qui prétendaient se servir, avec la même adresse, des deux mains. Cela allait très bien quand ils n'avaient affaire qu'à des élèves, mais, aussitôt qu'un adversaire sérieux se présentait, ils se servaient de la main qui leur était la plus facile au commencement.

De même, le cheval, tant que le cours habituel des choses n'est pas dérangé, a l'air d'être aussi souple des deux côtés et l'œil des assistants ne doit pas pouvoir trouver la moindre différence. L'écuyer, l'homme de cheval[1], seuls, la sentent.

Le 6. — Povero continuait à pousser la langue vers la droite. C'était encore un obstacle au progrès. Je ne pouvais, ni ne devais passer outre. Il me fallait faire pour la droite ce que j'avais fait pour la gauche, et ne rien demander d'autre avant que la langue restât en place.

Le 7. — Nous avions la guigne. Povero commençait à jouer avec la branche du mors côté droit. Tant que je le laissais pousser la langue à


  1. On peut être « écuyer » sans être « homme de cheval », et « homme de cheval » sans être « écuyer ». « L'écuyer » qui n'est pas « homme de cheval » sait dresser à peu près un cheval d'école, mais sans avoir la connaissance du cheval ni des allures. « L'homme de cheval » possède toute la connaissance nécessaire du cheval et des allures, mais ne sait pas nécessairement, pour cela, dresser un cheval d'école. ↩︎

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droite, il restait assez tranquille. Mais, lorsque je tendais mon filet droit, ce qui chassait sa langue, il prenait immédiatement la branche droite du mors avec les lèvres. Je dus serrer la fausse gourmette pour empêcher le cheval d'atteindre la branche du mors.

Le 8. — Mon Povero manifesta une grande colère, parce qu'il ne pouvait faire avec la bouche ce qu'il lui plaisait. Je fus même forcé de serrer la gourmette, parce que je le sentais tout près de s'emballer. Voici pourquoi : quand sa langue était à gauche, il supportait assez patiemment la tension du filet de côté qui la faisait rentrer à sa place. Mais il paraît qu'à droite ce n'était plus du tout la même chose, et il ne voulait pas que l'on dérangeât ses combinaisons, ou bien, monsieur se fâchait. Chaque fois que je tirais sur la rêne droite du filet, cela le contrariait, et il cherchait alors à se venger en essayant d'attraper avec ses lèvres la branche droite du mors Mais je déjouai encore sa tactique en tendant les rênes du mors. En agissant ainsi, les branches furent amenées trop en arrière pour qu'il pût les atteindre. Tout ce jeu le rendit si furieux qu'il chercha à gagner à la main, et il se serait certainement emballé si je lui eusse laissé prendre un point d'appui.

Du reste, mon Povero était le type de l'em-

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balleur comme construction physique. S'il ne réussissait pas à aller aussi vite qu'il eût désiré, c'était grâce aux assouplissements et aux effets d'ensemble qu'il reçut au commencement de son éducation, ce qui me permettait de ramener ses jarrets sous le centre instantanément quand il cherchait à s'étendre.

Puis j'ai toujours su l'empêcher de se rendre compte de ses propres forces en lui opposant une grande mobilité de main. Ne trouvant aucun point d'appui, il ne pouvait employer toutes ses forces.

Le 10. — Je repris le passage que j'avais abandonné, depuis quelques jours, dans le but d'améliorer le travail des deux pistes qui était devenu irrégulier. J'étais satisfait de ce passage comme régularité, mais il était encore sec et secouait le cavalier. Il demandait encore beaucoup de travail et d'assouplissements avant de devenir moelleux. Dans les commencements, le passage est presque toujours sec, et ce n'est qu'à force d'assouplissements et d'effets d'ensemble que les articulations fléchissent. Elles font alors l'office de ressorts bien flexibles.

Le 11. — La langue, par exception, étant restée à sa place, je pus pousser Povero plus loin dans le galop.

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Je lui demandai pour la première fois les deux pistes au galop, ce qu'il exécuta avec facilité. Toujours pour la même raison : préparation suffisante.

Je pris ensuite des demi-voltes, qui étaient plus difficiles parce qu'à la fin de ce mouvement on change de direction. Je pris aussi des « huit » au galop, avec un temps d'arrêt au milieu pour repartir sur l'autre pied.

Tant que j'allais doucement et que je m'arrêtais au milieu du « huit », puis que je faisais partir le cheval au pas afin de le rassembler et que je l'embarquais sur l'autre pied sans le presser, Povero obéissait sans difficultés. Pour progresser, il faut d'abord supprimer le temps d'arrêt, ce qui doit se faire graduellement. Il faut ensuite diminuer les pas intermédiaires pour en arriver à pouvoir arrêter sur un pied et repartir sur l'autre, de pied ferme. De là, on arrive au changement de pied en l'air, c'est-à-dire sans interrompre le galop. Mais, lorsque je pressais le cheval pour passer d'une diagonale à l'autre, tout se gâtait, parce que le changement d'une diagonale à l'autre au galop est assez difficile pour le cheval pendant une certaine période de son dressage.

Pour le décider à changer de pied, il fallait

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d'abord changer mes aides (mains et jambes). Bien que je le fisse moelleusement, cela ne suffisait pas pour que le cheval fît de même. Cela lui était même impossible, parce que son instruction n'était pas encore assez avancée. Il était loin d'être arrivé au point où le cheval change avec facilité, pliant sur ses jarrets et restant bien dans la main. Le changement de pied lui demandait un trop grand déploiement de force pour qu'il lui fût possible de le faire sans se raidir. Ce déploiement de force disparut au fur et à mesure que la souplesse augmenta.

Sur son déploiement de forces, je poussais le cheval en avant dans le rassembler. Aussitôt qu'il redevenait souple, je recommençais, et ainsi de suite. La leçon finissait généralement assez bien. Alors je caressais le cheval et terminais la leçon.

Mais il y avait des jours où je n'obtenais pas de résultats satisfaisants. Je retournais alors aux préparations, qui sont les départs et les demi-arrêts au milieu du huit, et je les continuais jusqu'à ce que le cheval devînt calme et souple.

Je repris ensuite le changement de pied.

Quand je changeais de diagonale au galop, je dérangeais trop souvent la langue de Povero : de

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là une irritation. Si, par exemple, j'étais au galop sur le pied gauche ; mon cheval était léger, calme et souple, mais sa langue était en boule vers la droite. Au moment où je prenais le galop à droite, je dérangeais sa langue en la chassant avec la rêne droite du filet. Plus je rapprochais ces changements d'une diagonale à l'autre, plus le cheval s'irritait.

Lorsque je le mettais au pas entre le galop à gauche et le galop à droite, le changement diagonal ne se faisait presque pas sentir, parce qu'on passe de la diagonale gauche à l'effet direct et ensuite à la diagonale droite.

Je suis toujours persuadé que les dents sont la cause du manège que fait Povero avec la langue. Je ne pourrai être complètement renseigné que lorsqu'elles tomberont.

On dira peut-être : « Puisque vous croyiez que les dents étaient la cause du retard, pourquoi ne passiez-vous pas outre pour continuer le dressage ? Les dents tombant, l'obstacle aurait disparu. » Cela était impossible, car on n'est jamais sûr que les dents soient la cause du retard. C'était ma croyance, mais je ne suis pas infaillible.

D'ailleurs, même si j'avais eu une certitude, je

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me serais gardé de passer outre. Je ne l'aurais même pas pu si je l'avais voulu, parce que la bouche faisait des résistances. Or, tant qu'une partie résiste, toute exécution est douteuse, ou, du moins, manque d'harmonie. Cela ne peut être ni gracieux, ni complet. Puis il fallait compter avec l'habitude prise, et, si je ne réussissais pas, quand le mal était à son début, à faire rester la langue en place, je n'y aurais jamais réussi plus tard quand l'habitude aurait été enracinée. Si j'avais passé outre, je n'aurais jamais eu la bouche du cheval à ma disposition.

Il est bien entendu que l'on peut se servir d'un cheval en le routinant à un certain travail, tout en lui laissant ses défauts. Mais alors, adieu l'idéal du cheval dressé ! On n'a plus qu'un animal routiné, qui ne va que lorsqu'il est bien disposé. J'aimerais mieux ne jamais plus monter à cheval, et pour moi ce serait la plus pénible des punitions. Aujourd'hui, je suis assez avancé en équitation pour être certain de tirer du cheval tout ce qu'il est susceptible de pouvoir donner, mais à la condition d'en avoir le temps.

Mon sentiment d'écuyer se refuse absolument aux compromissions, et je prétends ne jamais laisser de place au hasard. J'enlève toutes les redoutes et foyers de défense imaginés par l'en-

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nemi pour mieux me résister à mesure que j'avance. Jamais, quoi qu'il puisse en résulter, je ne laisse l'ennemi derrière moi ou sur mes flancs. Que cela retarde la marche en avant, j'en conviens. Mais, au moins, si je fais un pas en avant, je suis certain de pouvoir conserver le terrain conquis et de ne pas être pris entre deux feux, ayant détruit tous les obstacles qui m'auraient empêché de voir clair et juste. Je ne puis donc rencontrer l'ennemi que devant moi, et encore faut-il que j'aille le chercher. Or, c'est là justement le progrès. Si je reste sur les positions conquises, je suis sûr que l'adversaire ne peut fondre sur moi, car il lui est absolument impossible de me reprendre ce que je lui ai pris. Il est aussi impossible au cheval de refuser de faire une chose qu'il a bien apprise, qu'il nous est impossible d'oublier l'art de la lecture.

La grosse difficulté consiste à pousser le cheval dans ses derniers retranchements et d'en rester le maître, c'est-à-dire de l'attaquer en pleine défense. Ceux qui le font sont rares. Ce sont les seuls qui deviennent les maîtres absolus du cheval. Les uns manquent de solidité en selle. D'autres, devant les défenses, craignent d'aller trop loin et manquent de confiance en eux-mêmes. Le raisonnement prouve que si l'on n'attaque pas aussitôt que la défense se montre, c'est

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le cheval qui garde l'offensive. Or, si on lui laisse prendre l'initiative, il a tout le temps de préparer son plan d'attaque et même de le mettre à exécution. Voilà ce que je ne permets jamais.

Dès que j'éprouve de l'hostilité, je prends l'offensive, et je m'en suis toujours bien trouvé. Mon attaque sur sa préparation déroute la tactique du cheval. C'est moi qui dirige la lutte au lieu de la subir. Au point de vue physique, les rôles sont renversés, mais c'est surtout sur le moral que cette offensive prend une grande influence.

J'ai certainement des violences à supporter, plus fortes même que ceux qui ne luttent point. Mais la comparaison, entre les deux manières de faire, est tout à mon avantage. Mon cheval, semblable à un ennemi harcelé, ne demande qu'une chose : la fin de la lutte, et il cesse toute hostilité aussitôt que j'abandonne la poursuite. Mais le cheval qui n'a pas été attaqué n'est pas dans les mêmes conditions ni les mêmes dispositions. Il n'est pas fatigué par la lutte et n'a pas été châtié. C'est lui qui a gardé l'offensive et qui menace de recommencer si vous osez bouger. Il en sera toujours ainsi dans l'avenir et chaque fois que vous voudrez une chose que le cheval ne voudra pas, il prendra l'offensive. Le voilà devenu « coquin ».

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Il ne l'était pas de nature, mais vous l'aurez amené là en le poussant jusqu'à la défense, alors qu'au moment où il montre sa vigueur, la vôtre vous fait défaut[1].

Où l'on s'aperçoit bien de cette vérité, c'est en montant un grand nombre de chevaux qui sont encore verts ou à peine dégrossis, et dont il faut savoir tirer le meilleur parti à première vue. Pour cela, la meilleure école se trouve chez les grands marchands de chevaux, où l'on présente une vingtaine de chevaux par jour et où l'apprentissage devient ainsi des plus profitables, si l'on a la chance de ne pas trop se casser.

Un vigoureux cavalier, monté sur un coquin, sait d'avance qu'il y aura lutte. Il est donc prévenu. Aussitôt que le cheval voudra montrer son mauvais caractère, le cavalier prendra l'offensive en l'attaquant des éperons ou de la cravache, soit même des deux, et sans lui donner le temps de se défendre. Lorsque le cheval est surpris dans sa préparation, le cavalier reste maître de la situation.

Il en est tout autrement pour celui qui n'ose pas affronter les défenses. Il sera toujours surpris par le cheval. Il faut remarquer que la surprise


  1. Voir à l'appendice III ; Critique d'un critique. ↩︎

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déplace le cavalier. C'est bien ce que le cheval cherche, car, l'assiette étant déplacée, l'homme ne pourrait, même s'il le voulait, administrer une correction. Le cheval renouvelle ces surprises le plus souvent possible, et, en agissant ainsi, il reste le maître.

Lorsqu'il faut se battre, il faut autant que possible porter le premier coup, au lieu de le recevoir. Les Anglais disent : « The first blow is half the battle. »

Une anecdote à l'appui de ma thèse. J'y trouve la preuve que dans ma jeunesse j'employais aussi l'offensive. Alors, c'était par instinct : maintenant, c'est par réflexion.

Il y avait, en 1866, un manège, rue Campagne-Première, près de Montparnasse, tenu par un M. Jamin, qui donnait des leçons à très bon marché. Ce Jamin possédait un animal sur le dos duquel, disait-on, personne ne pouvait tenir. Étant de passage à Paris, j'allai trouver Jamin et lui demandai de me laisser monter son terrible cheval. Il me répondit que cela lui était impossible pour le moment, son cheval devant être monté, le même soir, par vingt hommes des cent-gardes, choisis parmi les meilleurs cavaliers, et que pour cet essai le cheval devait rester frais.

Je fus admis à voir l'animal à l'écurie : il tenait

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le milieu entre un petit tarbais très étriqué et un mulet. Il n'avait presque pas de corps. Un cavalier aux longues jambes aurait eu peine à faire prise : les talons devaient presque se rejoindre sous le ventre. La défense de l'animal consistait à se ballotter de l'avant-main sur l'arrière-main, c'est-à-dire que pointes et ruades se succédaient sans s'élever bien haut, soit de l'avant soit de l'arrière. Le cheval retombait sur place, très raide sur les jambes de devant, en faisant le gros dos, ce qui produisait un coup de reins bien désagréable à supporter. Il faisait ainsi vingt ou trente bonds, plus ou moins, selon ses besoins. Mais il persistait jusqu'à ce qu'il eût fait filer le cavalier en avant. Comme, à chaque bond, le cheval gagnait du terrain en arrière, cela poussait d'autant plus le cavalier en avant. Il continuait ainsi jusqu'à ce que le cavalier eût glissé par-dessus le pommeau de la selle. A ce moment, il forçait la note, et les bonds devenaient plus violents. Puis, lorsqu'il sentait le cavalier se pencher en avant pour se rattraper à l'encolure, il se jetait brusquement sur les deux genoux, l'encolure entièrement pliée à droite et la tête disparaissant de ce côté. Le cavalier tombait forcément à plat ventre, sur la gauche du cheval, mais presque sans danger de se blesser grièvement.

La critique raconte qu'aucun des cent-gardes

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n'est resté une minute et demie sur son dos. Comme on ne me permit pas d'assister à la séance, pour m'empêcher de me rendre compte des défenses du cheval, je ne puis rien affirmer.

Le lendemain, lorsque je me présentai, Jamin me dit que, vu les efforts accomplis la veille par son cheval, celui-ci avait besoin d'un repos de trois jours. Inutile de dire que je fus exact le troisième jour, car je brûlais d'envie de me mesurer avec ce mulet.

Par précaution et pour m'assurer que la selle et la bride étaient mises selon les règles et qu'il n'y avait pas de fraude, je fus admis à le voir seller et brider. Tout se passa selon les habitudes reçues, et l'on amena l'animal au manège.

Avant de monter, je prévins l'homme qui tenait le cheval d'avoir à le lâcher aussitôt que je serais en selle et sans attendre que j'eusse chaussé l'étrier droit.

J'étais décidé à ne pas donner au cheval le temps de prendre l'offensive. Dans la main droite, je tenais un stick-cravache. A peine en selle et bien avant que le cheval eût le temps de se mettre en défense, je lui appliquai trois coups de stick sur le nez à droite, et cela, je dois le dire, très vigoureusement.

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Au premier coup, il baissa la tête en ruant. Pendant que la tête était basse et sans chercher à la relever par les rênes, j'appliquai le deuxième coup. Le cheval se cabra. Le troisième coup porta juste au moment où les pieds de devant allaient toucher terre. Sur ce coup, le cheval partit au galop en désordre, bondissant et secouant furieusement la tête. Je sentais bien ce qu'il cherchait. Il aurait voulu que je tendisse mes rênes (c'est ce qu'on appelle « s'attacher à la main »). Dans ce cas, il m'aurait bientôt tiré en avant sur l'encolure : ce qui eût paralysé ma défense.

Je ne touchai pas aux rênes, pour ainsi dire, pendant les ruades et les petits bonds, qui n'étaient pas bien terribles puisqu'ils se faisaient dans le mouvement en avant. Pas de correction pendant que le cheval marchait. Je savais bien qu'il finirait par se lasser. Le tout consistait à empêcher le temps d'arrêt. Aussi, chaque fois que le cheval ralentissait, le stick lui arrivait sur le nez avant qu'il pût s'arrêter. On peut empêcher le temps d'arrêt, mais il est bien difficile, et souvent impossible, de porter l'animal en avant une fois le temps d'arrêt accompli. De même on peut empêcher un cheval de s'emballer, mais il est impossible de l'arrêter une fois parti. C'est toujours l'offensive à prendre, par précaution.

Je tenais donc les rênes flottantes dans la

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main gauche. Je ne me servais pas des éperons : ils auraient produit l'arrêt. Jamin était furieux et criait que je maltraitais son cheval. Je lui fis observer que je ne me servais que de mes jambes et de ma cravache, ce qui est le droit de tout homme de cheval.

Jamin me dit alors :

— Je vous parie une bouteille de madère que je vous ferai « ramasser votre marron » (terme du métier pour désigner la chute).

— C'est tenu, lui répondis-je.

Il fit alors monter son fils, âgé d'environ douze ans, sur un autre cheval, et me dit :

— Suivez derrière ce cheval. Puis il commanda :

— Au galop.

Après quelques tours de manège, il commanda :

— Passez devant.

Il savait que ma petite rosse voulait bien suivre un autre cheval, mais n'était pas disposée à passer devant. Il s'attendait sans doute à ce que je commisse la faute de « M. Tout-le-Monde »,

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qui consiste à tirer sur la bouche du cheval pour le détacher du mur. Il était convaincu que, si je touchais aux rênes, le cheval s'arrêterait, et moi, je le sentais sans le savoir. Mais je réussis encore à déjouer ses plans.

Nous galopions à main gauche, et, au lieu de prendre ma rêne gauche pour amener le cheval de ce côté, je lui appliquai un coup de stick sur le nez à droite. Mon cheval quitta le mur et passa devant l'autre comme une flèche. Jamin nous fit recommencer plusieurs fois ce mouvement, mais je n'avais plus besoin de donner des coups, la vue du stick seul suffisait pour obtenir l'obéissance.

Jamin renonça à pousser l'expérience plus loin.

Je n'eus aucun mérite à être resté en selle : nous n'eûmes pas de défense. J'eus simplement le tact d'attaquer le cheval dans son faible, ce qui, du reste, était tout indiqué. Il fallait à tout prix l'empêcher de rester sur place et de porter sa tête à droite.

Si je m'étais servi des rênes ou des éperons, je serais tombé dans son piège. C'est la brutalité de mon attaque qui déconcerta l'animal.

Je dois faire remarquer qu'après la bataille on

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se mit à chercher, sur le nez du cheval, les traces de mes coups. Il n'y en avait pas, les branches du mors ayant servi de bouclier. Donc il convient de remplacer le mot de brutalité par celui de vigueur J'avais produit un effet moral, non un mal physique.

Les cent-gardes n'étaient pas des écuyers. C'étaient probablement de très bons cavaliers qui auraient mieux tenu sur de gros chevaux faisant des bonds, même plus violents, parce qu'ils auraient trouvé des points d'appui soit sur les rênes soit sur les flancs. Mais ils étaient sans défense sur cette anguille, à laquelle on devait surtout éviter de fournir les points d'appui qui ne pouvaient qu'aider sa défense. Il fallait monter l'animal avec une prise des genoux et ne compter que sur son assiette.

Moralité : Toujours en avant. L'offensive donne de l'entrain, parce que l'on porte des coups. On est en mouvement, le sang est en ébullition, on ne pense pas à ce qui peut arriver. La défensive, au contraire, sous-entend que l'on pare les coups. Mais si, tout en se tenant sur la défensive, on prend l'offensive, c'est encore une bonne tactique, parce que ce mouvement réveille le courage et déconcerte l'ennemi quand il est pris avec décision.

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Je veux dire que, montant un cheval sujet à caution, je suis bien forcé de rester sur la défensive si l'animal ne montre pas d'hostilité, cependant je suis quand même prêt à entrer en lutte. Il en est tout autrement d'un cheval que je monte avec confiance. Celui-là peut me surprendre à son aise. Dans la surprise, le premier mouvement est la défensive, puisqu'on est forcé de faire prise des genoux pour ne pas tomber, mais le deuxième doit être l'offensive.

La seule chose qui soit mauvaise, c'est de tourner le dos à l'ennemi. Alors la panique n'est pas loin.

Ce fut le cas du cheval de Jamin. Surpris par mes attaques, il baissa la tête sous mon stick sans oser se défendre. Ce pauvre Jamin n'existe plus, mais sa femme et son fils pourraient témoigner de la véracité de mon récit.

Le 12. — Au galop à droite, nous avions toujours les mêmes difficultés, et, chose rare chez un cheval que je dressais et qui n'était pas mal avancé dans ce galop, Povero poussait sa croupe à gauche. Je parle, bien entendu, de sa disposition à le faire, car il était trop obéissant aux jambes pour que je ne parvinsse pas à le tenir droit. Aussi, tant que ma jambe gauche le soutenait, il restait

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droit. Mais, dès que je cessais de le soutenir, il poussait aussitôt sa croupe à gauche. Il n'avait ce défaut que depuis qu'il portait la langue à droite et cela se comprenait. En faisant des efforts pour jouer avec sa langue vers la droite, il portait la tête de ce côté et la croupe tombait naturellement à gauche. Dans ces conditions, tout progrès se trouvait arrêté. Je pouvais lui faire exécuter le travail déjà su, mais à condition de le reprendre souvent avec le filet pour faire rentrer la langue.

Tout progrès sera impossible tant que la légèreté ne sera pas égale des deux côtés.

Le 16. — Pour la seconde fois, depuis que Povero a changé la langue de côté, il est resté léger au galop à droite, et, par la même raison, la tête n'allant pas à droite, la croupe ne s'est pas trouvée poussée à gauche.

Le 17. — Il continuait à rester aimable et léger dans tout le travail, même dans le galop à droite et dans le changement de direction. Il bavait beaucoup et craignait qu'on ne touchât à sa bouche qui paraissait très sensible. Les dents, dites pinces, commençaient à bouger. C'est ce qui expliquait sa crainte, lorsque je désirais explorer sa bouche pour me rendre compte de son état.

Enfin, quelque temps après, les pinces tom-

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bèrent toutes seules. Je comprenais très bien que, chaque fois que la langue du cheval touchait une des deux dents qui vacillaient, il en éprouvait une douleur. Malheureusement, il ne se rendait pas compte que la langue en était la cause. Dans sa petite intelligence de cheval, il ne saisissait pas les causes. Il ne comprenait qu'une chose : c'était qu'il avait mal. Comme mon filet intervenait chaque fois qu'il poussait la langue de côté et qu'à ce moment la langue, reprenant sa position normale, touchait l'endroit où il souffrait (les pinces), il était tout naturel qu'il mît cette douleur sur le compte du filet et qu'il cherchât à forcer la main pour se sauver, se figurant que plus il allait vite, plus il fuyait le mal.

Or nous savons tous que le mors et le filet ne peuvent toucher aux dents.

Le 20. — La pince droite de la mâchoire inférieure était tombée. C'était celle avec laquelle Povero jouait tous ces derniers temps : ce jeu hâta la chute de la dent. Povero devint confiant dans sa bouche, que je pouvais ouvrir et explorer sans qu'il y fît attention. Sa tête restait tranquille et légère. Il ne cherchait plus à la porter à droite, et par conséquent la croupe ne se jetait plus à gauche. Je pouvais donc espérer des progrès pendant quelque temps.

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Le 24. — Ces quelques jours amenèrent des progrès assez sensibles. Non que j'eusse demandé du nouveau, mais tout ce que le cheval savait, et qui laissait encore à désirer, devint aisé et correct.

La bouche ne se contractant plus, la tête resta tranquille et bien placée. Depuis que sa dent était tombée, Povero ne cherchait plus à se sauver. Il était à prévoir que les mêmes fautes se reproduiraient. au moment de la perte de l'autre dent.

Son galop était également bon des deux côtés : je constatai cependant plus de facilité à gauche.

Je repris les changements de pied qui ne me plaisaient pas encore. Povero changeait mal et avec difficulté. Cela tenait surtout à sa conformation : il était plus haut de la croupe que du garrot. C'est une qualité pour un cheval de course, mais un grand défaut pour un cheval d'école.

Les poulains sont généralement plus hauts de la croupe, ce qui indique qu'ils grandiront encore. Lorsqu'ils sont aussi hauts de devant que de derrière, on prétend qu'ils ne grandissent plus. Il restait à savoir comment mon cheval se développerait.

Jusqu'ici sa croissance avait été assez régulière. Il avait plutôt gagné un peu de hauteur au

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profit de l'avant-main. Mais cette année devait décider de sa croissance, qui ne pouvait être complète qu'à la quatrième année. S'il grandissait davantage de l'arrière-main, il deviendrait meilleur pour les courses. Si le contraire se déclarait, je pouvais espérer un excellent cheval d'école.

Comme défaut, il n'avait pas seulement la croupe trop haute, il avait aussi les reins longs et mal attachés. C'était ce qui expliquait les difficultés qu'il éprouvait pour le rassembler en général et les changements de pied en particulier.

On peut me demander pourquoi j'avais choisi un cheval aussi défectueux pour faire de l'école. La réponse est que je l'avais acheté yearling et par dépêche, c'est-à-dire sans l'avoir vu. Quand même je l'aurais vu à l'âge d'un an, cela ne m'aurait pas indiqué ce qu'il serait devenu à quatre ans.

On peut avoir des indices, mais ils sont souvent trompeurs. Voici une preuve entre mille : Plaisanterie, une jument de pur sang, fut mise aux enchères et trouva difficilement acheteur au prix de 800 francs. On se mit même à deux pour la payer ce prix. Elle avait cependant déjà deux ans. Quelque temps après, elle gagna des millions et ne fut jamais battue.

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Puis une raison plus forte m'aurait fait acheter ce cheval. J'aime les difficultés et Povero m'en promettait.

Comme tout le monde, j'ai toujours cherché le cheval bien construit pour faire de l'école, et jusqu'ici j'ai assez bien réussi. Mais, pour ma satisfaction personnelle, il me fallait un animal défectueux pour me convaincre qu'avec ma manière de procéder on peut arriver presque au même résultat avec un cheval mal bâti.

Le 28. — Depuis quatre jours Povero était fort désagréable dans la bouche. Les causes étaient les mêmes : toujours les dents. Heureusement, il venait de perdre la pince de gauche. Il se passa les mêmes choses que pour la droite. J'espérais bien que plus rien ne viendrait entraver les progrès que nous avions besoin de réaliser.

Les dents de la mâchoire supérieure devaient également tomber, mais sans gêner en rien le travail, parce que cette mâchoire ne nous est plus aussi utile que l'inférieure : nous n'agissons pas directement sur elle. Dans les flexions, nous devons forcer le cheval à ouvrir la bouche, mais en détachant la mâchoire inférieure de la supérieure et non la supérieure de l'inférieure.

Dans les commencements, on doit se contenter

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de ce que le cheval ouvre seulement la bouche, de quelque manière que ce soit, pourvu qu'elle se mobilise. Ensuite c'est la mâchoire inférieure seule qui doit se détacher. Si la supérieure s'ouvre, cela prouve qu'elle fait des forces. Cela prouve aussi que l'inférieure n'est pas assez mobile et ne cède pas assez facilement, tandis que la supérieure cède trop. C'est l'opposé du bien.

Si le cheval continuait à ouvrir démesurément la bouche en éloignant la mâchoire supérieure, on pourrait lui mettre une muserolle. J'indique ce moyen pour ceux qui n'ont pas assoupli plusieurs chevaux et qui par conséquent ne sont pas adroits, ou encore pour ceux qui perdent patience et confiance. Personnellement, je ne m'en sers jamais.

Je suis du reste l'ennemi de tout instrument qui peut aider à dresser le cheval. C'est bon pour les commençants. Mais un homme qui a déjà dressé plusieurs chevaux ne doit pas avoir besoin d'aides. Plus on emploie d'auxiliaires, moins on fait de progrès : hommes à pied, piliers, martingales ou n'importe quoi. Comme ces aides facilitent la besogne, on ne se rend pas suffisamment compte des pourquoi, et alors il est impossible de découvrir les parce que.

Pour parvenir à bien se servir des chevaux et

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pouvoir parer à toute éventualité, il ne faut se servir que des mains et des jambes, parce qu'alors les difficultés étant plus grandes, elles forcent l'esprit à l'observation et à l'analyse, et cela sans repos. De ces observations constantes sortent les progrès. C'est à force de faire des constatations et de rectifier des erreurs que je suis parvenu à écrire ce livre.

Le 1er mars. — Pendant ces derniers jours, nous fîmes des progrès, particulièrement dans le travail du galop qui devint plus élevé et moins précipité, tout en restant bien sur la main. Les changements de direction et les deux pistes étaient devenus meilleurs. Mon cheval commençait à prendre le changement de pied avec plus de calme.

Le 4. — Nous commençâmes les deux pistes au passage. J'éprouvai de grandes difficultés : les hanches, jarrets et paturons ne pliaient pas assez pour que ce mouvement fut souple. Povero exécutait quelques pas à droite et à gauche, mais cela ressemblait bien plus à des sauts d'une diagonale à l'autre qu'au passage. Toute l'arrière-main était encore raide, surtout les reins.

Le caractéristique du passage est précisément dans le moelleux. La diagonale à l'appui doit plier

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dans toutes les articulations de l'arrière-main, et ne détendre tous ses ressorts qu'avec aisance, surtout sans secousses et en s'élevant directement de bas en haut, tout en projetant la masse en avant et en marquant en l'air un temps de soutien plus long que celui formé à terre. La diagonale en l'air diffère de la diagonale à terre en ceci : en l'air, tous les joints ou articulations doivent plier en se troussant. Au poser, tous les joints doivent également plier, mais les paturons des membres antérieurs moins que ceux des membres postérieurs : les genoux ne plient pas, ce qui agrandit et élève l'avant-main.

Pour que le passage soit sans reproche, le temps en l'air doit être plus soutenu et d'une durée plus longue que celui du poser, car le passage n'est qu'un trot rassemblé jusqu'à la perfection. Si c'est le contraire, c'est-à-dire si le temps à terre a plus de durée que le temps en l'air, le passage se fait alors pour ainsi dire au pas : dans ce cas, il ne compte pas en équitation. Il manque aussi d'élégance et d'élasticité. Le passage doit être un peu plus haut de devant que de derrière.

Le 9. — Quels désordres ! C'était à croire que Povero devenait fou. Il jouait son va-tout. Ce moment arrive chez tous les chevaux au cours

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du dressage. Il ne semblait plus savoir ce qu'il faisait ni comprendre mes demandes. Il restait calme jusqu'au moment où nous allions prendre le galop. Il pensait probablement que j'allais lui demander des changements de pied qu'il était en train d'apprendre, mais qu'il faisait avec difficulté, ce qui lui en donnait une certaine crainte. Aussitôt que je voulus prendre le galop, il essaya de faire tout ce que je lui avais appris, afin d'éviter de faire ce que je voulais.

Il faut bien se garder de tomber dans le piège, parce qu'alors le cheval deviendrait bientôt le maître.

Povero commença par se retenir. Pour le moment ce n'était pas une affaire, mais si, en pareil cas, l'on ne pousse pas en avant immédiatement, cela devient vite de l'acculement. De là on arrive bientôt à la rétivité. Voilà les raisons pour lesquelles les inexpérimentés se trouvent, un beau jour, avoir un cheval rétif. C'est parce qu'ils n'ont pas senti le moment où le défaut commençait. Si l'on ne pousse pas énergiquement en avant, au moment précis où le cheval commence à se retenir, on a manqué le coche et on a beau courir après, on ne le rattrape plus.

Aussitôt que je repris mes rênes, Povero se mit bien vite au passage : il savait aussi bien que

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moi que ce n'était pas cela que je voulais, puisque le travail du passage était déjà terminé. Il chercha ensuite à se mettre sur deux pistes. Il n'y a qu'un moyen de mettre fin à ce désordre, c'est de l'augmenter. Cela semble paradoxal, mais rien n'est plus vrai. Pour augmenter le désordre, il faut porter le cheval en avant, mais comme il se retient, l'appui des jambes ne suffit plus : il faut l'éperon. Si l'on ne se décide pas à agir de suite et vigoureusement, le cheval sent qu'on hésite et il se retient davantage. Il faut obtenir le mouvement en avant à tout prix, et c'est encore facile sans autre risque qu'un galop un peu vite dans lequel je n'ai jamais vu d'accidents. Mais si l'on ne veut pas risquer ce galop qui est sans danger, on va au-devant des accidents.

Il me fallait du galop, et j'étais forcé d'attaquer des éperons pour l'obtenir. Mon attaque augmentait la colère du cheval, et sentant qu'il ne pouvait se retenir, mes éperons piquant ferme, il se précipita au galop, passant d'un extrême à l'autre. Sur son départ au galop, je le caressai et le ramenai à un galop moins étendu par des effets d'ensemble.

Il crut alors pouvoir me tromper en changeant de tactique, et chercha à ralentir par trop son galop. En cela, il faisait semblant de m'obéir,

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puisque je cherchais à le rassembler lorsqu'il s'étendait. Mais mon cheval cherchait le rassembler en arrière de la main, c'est-à-dire dans l'acculement. Nouvelle poussée en avant, mais cette fois les jambes suffirent. Les éperons venaient d'apprendre à Povero que quand il ne se portait pas en avant, sur les sollicitations des jambes, les éperons piquaient et exigeaient.

Cette fois, il chercha autre chose, c'était de se mettre sur deux pistes tout en étant au galop. Il n'y avait que l'impulsion qui pût le mettre droit. Nouvelle poussée pour le redresser.

Voyant que toutes ses tentatives échouaient, il se mit à changer de pied. Il aurait voulu, pour sortir de la lutte sans avoir l'air de capituler, galoper sur le pied qui lui plaisait. A tout ce qu'il fit, je ne répondis que par des poussées en avant que je continuai jusqu'à ce qu'il restât calme sur le pied que je voulais.

Dans ces cas, il faut toujours opposer beaucoup de sang-froid à tous les désordres de l'animal, et surtout rester logique. Si, d'un côté, on ne doit tolérer aucun défaut, d'autre part, il ne faut pas maltraiter. Il faut déjouer toutes les ruses par la patience et le raisonnement, et à tout ce qu'essaye de faire le cheval toujours donner la même réponse.

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J'avais voulu du galop et je le voulais à n'importe quel prix comme correction morale. Je punis Povero de sa désobéissance, en le poussant continuellement en avant et en le maintenant au galop jusqu'à ce qu'il devînt calme. S'il se montrait plus irritable sur un pied que sur l'autre, c'était précisément sur celui-là que je le gardais le plus longtemps.

Il faut remarquer que l'animal était presque affolé par les demandes qu'il craignait, parce qu'il ne les saisissait encore qu'imparfaitement. Il ne se mettait pas en défense ouverte contre son cavalier. Seulement au lieu d'obéir avec calme, il se pressait et confondait alors tout ce qu'il avait appris. Ces désordres arrivent chez tous les sujets énergiques, lorsqu'on est forcé de leur apprendre un travail compliqué dans un temps relativement restreint. Si l'on n'oppose pas une juste observation des causes, lorsque des désordres semblables se produisent, il devient impossible de trouver le remède.

Ainsi, avec mon cheval, ces désordres se produisirent par suite de la crainte qu'il éprouvait des changements de pied. Aussi j'y renonçai pendant quelques jours. Il faut bien remarquer qu'en y renonçant pendant un certain temps, je ne lui faisais pas de concessions. Il en eût été tout

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autrement si les désordres s'étaient produits au moment de changer de pied. Alors il aurait fallu, quand même, continuer les changements de pied, ou faire des départs au galop très fréquents et surtout très rassemblés.

C'était une leçon de calme et de patience dans le mouvement que je donnais à Povero. Dans ce cas il me fallait maintenir l'allure jusqu'à ce que le calme lui revînt.

Parfois une leçon suffit ; d'autres fois cela peut durer plusieurs jours. Tout cela dépend du degré d'instruction auquel le cheval est arrivé, et aussi de sa plus ou moins grande sensibilité.

Le 10. — Je passai ces quatre dernières matinées à ne demander à Povero que du galop, sans toucher au changement de pied. Je ne lui demandai même aucun autre exercice.

Je lui fis des flexions à pied, puis, étant monté, je fis les mêmes flexions. Quand je le trouvai suffisamment assoupli, je partis au galop en le gardant longtemps sur le même pied et en continuant à l'assouplir par des mises en main et des effets d'ensemble. Il devint aussi calme, aussi rassuré qu'il l'était avant l'apprentissage des changements de pied.

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Voilà comment je mets en pratique ma recommandation de « rester logique », faite plus haut.

Le 12. — Nous ne devions pas toujours rester au même point. L'éducation de Povero était assez avancée pour me faire espérer qu'il ne retomberait point dans les mêmes fautes. Mais, si cela devait arriver, il n'y avait qu'à recommencer ce que j'avais déjà fait.

Enfin je repris les changements de pied. Les premiers se firent facilement, parce que Povero ne s'y attendait pas, parce qu'il était calme et se laissait aller sans raideur. Au quatrième il se raidit, s'étendit et chercha à se sauver.

Il faut remarquer la différence avec les désordres des jours précédents.

Pendant ces derniers jours Povero confondait (ou faisait semblant de confondre) toutes les allures ensemble. Cette fois il ne montra que la crainte des changements de pied, crainte justifiée par le surcroît d'énergie que demandait ce mouvement, et par l'intervention forcée de l'éperon.

J'essayai d'obtenir le changement de pied avec très peu d'aides, pensant que le cheval cherchait à fuir par crainte de l'éperon. Il y avait bien un

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peu de cela : l'éperon ayant été forcé d'intervenir pour le déterminer à changer. Sur ma demande de changement, sans emploi d'éperon, il ne changeait pas. Il faisait bien le mouvement comme s'il allait changer, mais il ne changeait pas.

Je prends un exemple. Étant au galop sur le pied droit, je voulus changer de pied. En changeant mes aides, je plaçai d'ensemble, c'est-à-dire d'un coup, mon cheval dans la position du galop à gauche. Dans ce changement de position, il semble que le cheval va changer facilement de pied, et on en a le sentiment. Mais, à ce moment, les membres gauches, au lieu de s'étendre, au moment du poser, pour arriver à terre en avant des pieds droits, revenaient en arrière et se posaient très près des membres droits, mais un peu en arrière, au lieu de se poser en avant.

Si cette faute se produit rarement, on peut quelquefois la pardonner, sinon la tolérer. Mais quand elle se produit souvent, il faut démontrer au cheval l'erreur qu'il commet.

Or, je ne connais qu'un moyen de le lui faire comprendre, c'est de le pousser vigoureusement en avant au moment où il est en l'air, afin de forcer les pieds gauches — alors que l'épaule et la

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hanche de ce même côté ont déjà fait la moitié du mouvement en avant — à toucher le sol en avant des membres droits. Mais, pour pousser le cheval en avant et forcer par là l'extension des membres gauches, on est obligé de se servir des éperons. Par ce moyen, on obtient le changement de pied, mais en même temps on pousse le cheval sur les épaules ou, si on aime mieux, on porte trop de poids en avant. Dans cette position, il est aisé au cheval de s'étendre et de « se sauver. » J'entends par là que son galop est plus allongé et plus vite qu'on ne le désire.

Mon cheval était trop avancé dans son dressage pour pouvoir m'emballer, et si j'avais voulu, je l'aurais arrêté sur place : mais j'aurais considéré cela comme une mauvaise leçon. D'abord, parce que, au cheval arrêté sec, rien n'indique qu'il doit garder ses jarrets sous le centre. Ensuite c'est contre mon principe, qui est de toujours pousser en avant.

Il fallait donc obtenir le changement de pied et empêcher le cheval de s'étendre : j'y arrivai en le poussant dans le rassembler, et non, comme on le pratique généralement, en arrêtant le cheval et en le mettant dans la main.

Le premier mouvement qui se produit dans l'arrêt sec, c'est le reculer des jambes posté-

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rieures : alors le cheval s'étend en arrière, en éloignant les postérieures des antérieures.

Voilà la raison pour laquelle les arrêts secs sont nuisibles pendant le dressage.

Je sais bien que, sous l'action des éperons, on rapproche l'arrière-main de l'avant-main, qui est retenue par les rênes. Pour faire cela, je suppose un écuyer de talent employant les éperons avec à-propos, car sans cela le cheval reste acculé. Néanmoins le reculer s'est produit. L'attaque ne vient que plus tard, et le cheval ne peut saisir deux nuances à la fois. Puis, les arrêts anéantissent toute impulsion et on enlève, par ces moyens, la meilleure qualité du cheval, qui est « le perçant ». En un mot, on l'éteint, ou on l'accule. On doit faire tout le contraire, en le poussant en avant, en faisant des effets d'ensemble et en le maintenant au galop jusqu'à ce que les reins deviennent souples et que les jarrets se rapprochent du centre. Voilà le grand secret de l'équitation : les jarrets sous le centre.

Lorsque le cheval fait des forces dans sa bouche, les reins se raidissent et les jarrets s'éloignent : c'est la position exacte du cheval emporté. La bouche, pour pouvoir forcer la main, doit trouver des appuis dans l'ensemble du cheval : l'encolure, le dos, les reins.

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Comme on peut le constater, c'est l'épine dorsale, par ses muscles, qui fournit les résistances, et elle est soutenue par les jarrets, qui, en s'éloignant du centre, forment un arc-boutant. La preuve c'est qu'aussitôt que les jarrets plient et se rapprochent du centre, l'épine dorsale se relâche, c'est-à-dire qu'au même moment, les reins deviennent élastiques et doux. Le cheval tombe de suite dans la main. Pourquoi? Parce que la bouche ne trouve plus, derrière elle, les points d'appui nécessaires pour la soutenir dans sa résistance.

Un cheval ne peut s'emballer par la seule force de sa bouche, mais bien par son ensemble. Pour cela il faut donc qu'il dispose de toutes ses forces : c'est pour cette raison qu'un cheval assoupli ne peut s'emballer.

Quoique le galop de Povero fût devenu léger, je ne m'en contentai plus. Il fallait arriver à ce qu'il fût plus rassemblé, et je ne cessai de pousser le cheval en avant que lorsque j'eus obtenu le calme dans le galop rassemblé.

Lorsqu'il manquait un changement de pied, je le forçais d'abord à le compléter. Puis je revenais aux départs en faisant des temps de galop sur chaque pied : cela le calmait et lui rendait con-

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fiance. Enfin, lorsqu'il redevint calme et léger, je repris un changement de pied. S'il arrivait que ce changement manquât encore, j'agissais comme je l'ai indiqué plus haut, et ainsi de suite jusqu'à ce que le cheval fît bien. Alors la leçon cessait. A force de terminer les leçons sur un changement de pied bien fait, Povero finit par comprendre qu'il ne devait pas s'en effrayer.

Si mon cheval manquait souvent de changer comme il aurait dû, c'est parce que j'employais des aides légères, espérant qu'il serait arrivé à changer sur une simple pression de mollets. Chaque fois que j'employais l'éperon, il changeait bien, mais ce n'était pas la légèreté idéale.

Le 16. — Pendant quelques jours, je ne fis que du galop. Les difficultés se trouvant dans les changements de pied, c'était sur ce travail qu'il fallait insister. Je travaillai Povero seulement pendant quelques minutes au pas et au petit trot pour l'assouplir. Quand je le trouvais au point voulu, je commençais le galop : cela me donnait l'avantage d'avoir mon cheval frais lorsque j'abordais les changements de pied. Je pouvais ensuite faire plus de travail au galop, le cheval n'étant pas fatigué par d'autres exercices.

Les changements de pied y gagnèrent, et il faut croire que Povero finit par comprendre que

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plus il essayait de s'étendre, plus cela lui coûtait de fatigue, puisque je continuai quand même à le pousser en avant jusqu'à ce qu'il tombât dans le rassembler.

Le 18. — Pour le moment, Povero manquait bien rarement un changement de pied et ne cherchait plus à augmenter l'allure ni à s'étendre. Mais il lui restait une grande inquiétude. Dès que je le mettais au galop, sa crainte se manifestait par l'indécision. On sentait qu'il voulait faire n'importe quoi afin d'éviter les changements de pied. Tant que ce moment n'était pas arrivé, il restait relativement calme, mais au physique seulement. Dans ce cas, je l'arrêtais souvent en le caressant. Je sentais son cœur battre sous ma jambe gauche. Ses veines étaient gonflées à croire que le sang allait crever l'enveloppe, tellement la peau était fine : il bouillonnait comme du champagne. Dans ces moments, je le plaignais et il m'arrivait de descendre pour le promener en le caressant. Il devenait tout de suite gai, mais alors je m'en voulais en me disant : « Vieille bête, tu deviens par trop sensible. » Je l'enfourchais de nouveau et nous recommencions.

Quand j'approchais du moment où je lui demandais des changements de pied, je sentais l'irritation. J'avais beau varier ce moment, comme il

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fallait rassembler mon cheval et le tenir bien droit, cela lui indiquait la demande à venir.

Parfois il changeait de lui-même, même avant ma demande. On ne doit jamais tolérer cela, car, alors, le cheval ne resterait plus tranquille sur un pied ni sur l'autre.

Pour calmer son impatience et éviter qu'il ne recommençât à changer de pied de sa propre volonté, je le trompai. Je le rassemblais et le tenais droit pendant plusieurs foulées. Au moment où il s'attendait le plus à changer de pied, je prenais un autre mouvement, volte, doublé ou n'importe lequel. Mais, en obéissant, il manifestait son inquiétude et son irritation se montrait dès que nous revenions près du mur et que je le préparais de nouveau.

C'était d'autant plus difficile à faire passer, qu'il n'y mettait pas de mauvaise volonté ni de colère : au contraire, il voulait trop bien faire et c'était là sa grande faute. On ne pouvait pas le corriger pour cela. Il fallait qu'il arrivât à comprendre qu'il ne devait avoir d'autre volonté que la mienne.

Le 20. — Toujours les mêmes leçons : mises en main, rassembler, et galop. Je ne repris le

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reste du travail que quand le galop de Povero fut plus facile : seul moyen de lui éviter la fatigue.

Je lui dérobais un changement de pied par-ci, par-là, que je ne prenais jamais dans le même ordre de travail, ni aux mêmes endroits. J'étais obligé de les lui demander presque par surprise, bien que l'on ne doive jamais surprendre son cheval.

Je lui demandais de changer de pied sans qu'il sût, au juste, le moment ni l'endroit. Cependant, tout en ne sachant exactement à quelle foulée j'allais le prendre, il devait s'attendre à m'obéir.

Pour en être certain, j'étais forcé de le tenir rassemblé et assez longtemps sur le même pied ; c'était précisément ce qui l'irritait. Mais on est forcé d'agir ainsi pour habituer le cheval à attendre les ordres.

Quand le changement se faisait bien, je le caressais et le mettais au pas. Puis, je reprenais les départs et ne redemandais un changement de pied que lorsqu'il restait calme et léger. S'il le manquait, au lieu de le caresser et de passer au pas, je continuais le galop en le forçant à changer. Je reprenais alors les départs, qui ne sont en définitive que des changements de pieds décom-

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posés. Mais, quand il manquait, je le rassemblais plus fortement et ne cessais la leçon que sur un bon résultat.

Le 23. — Ce moyen me réussit comme d'habitude et je pus constater les progrès. J'obtins plusieurs changements de pied sans irritation de la part de Povero.

Je n'en abusai pas. Je me contentai de trois changements sur chaque pied à des intervalles éloignés, car, malgré la bonne volonté que mon cheval montrait, on sentait chez lui une grande répugnance pour cet exercice.

Il était très difficile de le maintenir, pendant un certain temps, au galop avec calme, à droite ou à gauche, quand il s'attendait aux changements de pied.

Si je ne le rassemblais pas, il se mettait au trot. Si au contraire je le rassemblais, il essayait de faire du passage, parce qu'il lui tardait que le moment de changer de pied fût arrivé — probablement avec l'espoir d'en finir plus tôt. Il changeait alors, ou cherchait à le faire de lui-même. Je le punissais en le tenant plus longtemps au galop sur le même pied.

Je dus terminer la leçon sans demander de

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changement de pied, la lutte n'ayant pas eu lieu pour obtenir ce changement, mais bien pour l'empêcher.

Le 25. — Les progrès continuaient. Povero prenait peu à peu le changement de pied, sans frayeur : cela me permettait de faire moins longue la leçon de galop. J'allais pouvoir reprendre les autres exercices, que j'avais été forcé d'abandonner pour éviter la fatigue.

Le 26. — Je repris le passage. Povero le faisait assez bien en ligne droite, mais il éprouvait de grandes difficultés à le faire sur deux pistes et dans les changements de direction. Du reste, le contraire m'eût surpris. Je n'avais pas demandé cet air depuis si longtemps que c'était presque du nouveau pour mon cheval.

Le 10 avril. — Depuis le 26 mars je n'ai pu rien lui demander. Il avait les jambes antérieures enflées, les tendons engorgés, avec une forte élévation de température. Il ne boitait pas, et, comme il n'avait pas fait d'effort, cela ne pouvait être que de l'humeur qui s'était portée à ces endroits. Il n'avait pas jeté sa gourme et tout était à craindre !

Le 10 mai. — Il y avait six semaines que Povero était dans le même état. Les quatre jambes

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étaient prises. Celles de devant étaient plus grosses et la température y était plus élevée.

Rien ne se déclarait. On ne pouvait pas le traiter pour une maladie qui était encore à l'état latent. Il n'avait pas de fièvre et presque pas d'appétit : il vivait de rafraîchissements et je le faisais promener à la main.

Le 12. — L'influenza se déclara. Si, au moins, le mal s'était déclaré au commencement de mon séjour à Hanovre, j'aurais pu faire soigner le cheval chez moi, mais je fus forcé de partir et de le laisser à l'école vétérinaire de cette ville. Pourvu que je n'aie pas le même dénouement qu'avec Ossun II!

Le 25 juin. — Povero était sauvé. Quel « ouf » de satisfaction je poussai! On m'amena le cheval à Bâle. Comme il était maigre! Mais un symptôme me rassurait : c'est qu'il n'était pas triste, malgré la fatigue du voyage. Pourvu que la maladie n'eût rien laissé derrière elle !

Je n'étais pas au bout de mes inquiétudes.

Après avoir perdu quatre mois de travail, je pus monter à cheval le 25 juillet. Je fus forcé d'être très prudent, de ne demander à Povero que de la promenade, afin d'éviter qu'il eût chaud.

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Tout le mois d'août se passa à faire de la promenade au grand air, aux trois allures, sans demander aucune espèce de travail. Beaucoup de pas, comme si j'eusse recommencé l'entraînement. Peu de trot, et à peine quelques foulées de galop.

Je vivais comme sur des épines, ne sachant pas encore si Povero était sain, ou si l'influenza avait laissé des suites. Pour en avoir la certitude, il eût fallu lui donner un temps de galop prolongé, et je n'en avais pas le courage.

Plus je retardais ce moment, plus les chances étaient en ma faveur, parce que je lui donnais plus de temps pour se refaire. Par la même raison, j'étais aussi condamné à vivre plus longtemps dans l'inquiétude.

Le 2 septembre. — Je commençai à pouvoir travailler un peu. Povero était bien en forces et je le rassemblai, mais en tremblant, craignant d'entendre une respiration gênée. Généralement l'influenza laisse du cornage. Heureusement jusqu'ici, aucun symptôme n'indiquait que Povero s'en ressentirait.

Le 20. — Pendant ces vingt derniers jours, j'ai pu le ramener à peu près au point auquel il était

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arrivé avant sa maladie. Mais nous n'avions pas encore fait les preuves décisives, et je retardais le plus possible pour augmenter mes chances.

Le 23. — Tout le travail des deux pistes, le trot rassemblé, les changements de direction au galop, voltes, demi-voltes, etc., se faisaient bien. Même les changements de pied étaient pris avec plus de calme : il est vrai que j'en demandai très peu. Le changement de dehors en dedans devenait tout à fait facile, celui de dedans en dehors était évidemment plus difficile dans une piste ronde, parce que le côté du dehors a un peu plus de terrain à parcourir et demande à être soutenu davantage par les aides. Je pus reprendre le passage, mais seulement en ligne droite. Je ne pourrai le reprendre sur deux pistes que lorsque le cheval deviendra plus assoupli.

Le 24. — Pendant quelques jours, les changements de pied allèrent bien. Puis, sans aucune raison apparente, ils devinrent plus difficiles, mais cela ne dura que pendant quelques leçons. Ces derniers jours, Povero avait montré de la bonne volonté, mais il n'en fut pas de même ce jour-là, et je dus revenir aux départs.

Il en est ainsi de tous les exercices jusqu'à ce que le cheval ait parfaitement compris et que son éducation soit terminée.

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Le 28. — Trouvant Povero très gai et bien en forces, je me décidai à faire l'épreuve décisive. Nous sortîmes et je lui donnai un bon galop sur mille mètres à peu près. Ouf! Comme je respirais! Un père, retrouvant son enfant en bonne santé, n'aurait pas été plus content. Le cheval n'avait rien. J'étais dans l'ivresse du plaisir que j'avais eu à le galoper, à l'entendre s'ébrouer fortement et respirer avec facilité. Cela prouvait que les poumons étaient restés sains.

Le 29. — Je le laissai reposer, pour qu'il se remît de sa course de la veille.

Le 30. — Il ne s'en ressentit pas et il fut aussi frais et gai qu'avant l'essai.

Le 3 octobre. — Ces derniers jours nous avaient été bien profitables. Je sentais les forces de mon cheval s'accroître. En même temps, sa facilité d'exécution était beaucoup plus grande. Mais, comme Povero était irrégulier! Ce qu'il faisait bien un jour, il le faisait mal le lendemain. On est quelquefois surpris par l'inverse, mais plus rarement. Pendant le dressage, tous les chevaux sont irréguliers (comme l'enfant qui apprend ses leçons). Mais Povero l'était plus que tout autre.

Je repris les deux pistes au passage, et naturellement mon cheval fut surpris de sentir que je

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lui demandais un mouvement que je lui défendais depuis longtemps.

On ne doit pas oublier que j'avais dû suspendre ce travail parce que mon cheval avait pris un faux temps dans le trot naturel, étant sur deux pistes.

Maintenant que les deux pistes au trot étaient régulières, je ne craignais plus que le cheval tombât dans la même faute.

Quand on a corrigé un cheval pendant plus ou moins de temps, afin de l'empêcher de se traverser, il est tout surpris et cela lui semble une nouvelle correction lorsqu'on lui demande d'aller sur deux pistes. Aller sur deux pistes constitue un mouvement en avant dans l'oblique, que le cheval confond facilement avec la permission de se traverser. En définitive, pour le cheval, la différence n'est pas grande, mais pour l'écuyer cette nuance est un monde.

Je voulais du passage sur deux pistes, et, pour l'obtenir, je fus forcé de pousser la croupe à droite et à gauche, selon le besoin. Je ne prenais, pour ainsi dire, qu'une demi-hanche, c'est-à-dire que je mettais mon cheval le moins possible de travers, pour éviter les écarts de l'arrière-main. La grande difficulté était de tenir l'arrière-main dans l'axe des épaules.

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Mon cheval savait faire les deux pistes au trot ainsi que du passage. Il exécutait facilement ces deux airs séparément, mais il n'avait aucune idée que ces deux airs devaient se fondre en un seul. Il ne pouvait saisir mes intentions : il fallait donc aller doucement, en demandant peu à la fois.

Si j'avais poussé fortement mon cheval avec ma jambe de dehors (jambe droite pour les deux pistes de droite à gauche), l'écart des jambes postérieures entre elles eût été grand. Plus le cheval est obéissant à la jambe, plus il est facile à pousser de côté; plus on le pousse de côté, plus on augmente l'écart; plus cet écart est grand, plus cela est mauvais, car c'est précisément cet écart qui éteint le passage.

La jambe de dedans doit se soutenir avec autant de force que celle de dehors et arriver comme elle à l'éperon, si c'est nécessaire pour empêcher l'écartement des membres postérieurs, et forcer, par leur aide, le cheval à faire des pas très rapprochés les uns des autres.

On arrive ainsi à faire mouvoir les jambes en ligne directe et à obtenir les qualités de hauteur et de soutien qui forment la belle cadence, en opposition avec les écarts qui la détruisent.

En équitation, les deux jambes doivent coller

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aux sangles pendant tout le temps que l'on tient le cheval rassemblé. Elles doivent conserver cette position fixe dans tous les airs : passage, piaffer, changement de pied, etc., dans tout air d'école sans exception[1].

L'éperon doit toucher, ou non, le poil, selon la volonté de l'écuyer. Comme, dans tout ce travail, l'éperon doit toujours friser le poil, le mouvement du toucher de l'éperon doit être minime et par conséquent invisible à l'œil. C'est le seul moyen d'avoir des mouvements, de bas en haut, bien droits et bien soutenus, sans balancement de la croupe. Par exemple, quand je voulais aller sur deux pistes de droite à gauche, ma jambe droite (jambe de dehors) poussait le cheval vers la gauche, et ma jambe gauche (jambe de dedans) s'emparait de cette impulsion, qui poussait le cheval de côté et la transformait en impulsion en avant. En faisant cela, elle empêchait le membre gauche postérieur de s'écarter du membre droit et le poussait davantage vers le centre, c'est-à-dire sous le cheval et près du centre de gravité. C'est la jambe gauche postérieure qui, en se plaçant sous le centre, donnait l'impulsion pour maintenir le rassembler. C'est la jambe de dedans du cavalier (jambe gauche) qui fait remonter le cheval sur la main.


  1. Voir planche III : Povero, au passage en ligne droite. ↩︎

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Le 6. — Le passage devenait plus facile et plus souple dans la ligne droite, mais il n'était pas encore assez rassemblé pour être exécuté facilement sur deux pistes.

Il est à noter que je commençais les leçons en passant par tous les airs et mouvements déjà sus, pour les améliorer. Cela servait en même temps d'assouplissement et me permettait de ne rien sacrifier du passé, tout en faisant de nouvelles demandes.

Les changements de pied devinrent de plus en plus faciles, à condition que je tinsse le cheval assez longtemps au galop entre chaque changement.

Il ne faudrait pas croire que je le tenais sur le même pied pendant plusieurs minutes. Dans les moments où il était le plus irritable, trois ou quatre tours de piste suffisaient pour le calmer et maintenant vingt ou trente foulées suffisaient.

Ce travail valait beaucoup mieux que de précipiter les demandes des changements de pied. Mais, malgré cette considération, il fallait diminuer les foulées intermédiaires à mesure que Povero montrait plus de calme. C'est en agissant ainsi que j'obtins deux changements de pied à chaque quatrième foulée.

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PLANCHE III POVERO, PASSAGE EN LIGNE DROITE.

PLANCHE III

POVERO, PASSAGE EN LIGNE DROITE.

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Le 7. — Je commençai le trot serpentine, qui consiste à faire quatre pas à droite et quatre à gauche en avançant sur deux pistes. A l'œil, ce mouvement paraît des plus faciles. Il ne l'est cependant pas, parce que le changement précipité d'une diagonale à l'autre, vers la fin de chaque troisième pas, rend ce travail difficile.

Il faut que le cheval soit bien attentif et très obéissant aux aides pour qu'il puisse passer d'une diagonale à l'autre dans un même pas. S'il ne cède pas instantanément de la bouche et des flancs, c'est-à-dire de l'avant et de l'arrière-main à la fois, le mouvement ne saurait être correct. Il est par exemple très facile de faire marcher soit l'avant ou l'arrière-main séparément, mais alors le cheval est de travers et non sur deux pistes. La difficulté de ce mouvement est précisément de pouvoir déplacer l'animal avec ensemble et sans secousse.

Il faut commencer ce travail au pas, puis augmenter l'allure à mesure que le cheval y acquiert plus de facilité, pour tâcher qu'il arrive à faire ce travail assez précipité, tout en restant au trot rassemblé.

Mon Povero était assez facile de gauche à droite, mais bien difficile de droite à gauche. Ce changement subit de diagonale, qui le forçait à

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se porter vers la gauche quand il était en pleine impulsion vers la droite, lui était pénible. Il faut bien se rendre compte qu'il lui fallait faire juste trois pas de côté et changer au quatrième. Si on en fait un de plus ou de moins, cela prouve un manque de tact chez l'écuyer.

Le 9. — Povero était très calme et j'en profitai. Après l'avoir galopé pendant un certain temps, le trouvant bien léger, j'obtins deux changements de pied à chaque deuxième foulée.

Le 10. — Je commençai à lui apprendre à tendre les jambes de devant. Comme il était très doux, il se laissa tranquillement faire, mais il ne parut pas vouloir y apporter une grande énergie.

Le 12. — Je continuai tous les matins à peu près les mêmes exercices, demandant très peu au cheval de ce qu'il faisait bien et davantage de ce qu'il faisait avec difficulté. Quand la leçon n'avait pas été longue ni fatigante, je lui demandais du nouveau.

Le 20. — Depuis dix jours, j'avais commencé à lui apprendre à tendre les jambes. Comme il prenait ce travail froidement, il comprit bientôt.

Il apprit à les tendre non seulement lorsque j'étais à pied près de lui, mais encore monté.

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Sous peu j'allais pouvoir supprimer l'aide de la cravache, parce qu'il commençait à faire les tensions à l'approche de mes jambes.

Le 22. — Il progressait vite dans les tensions de jambes et j'obtenais déjà deux pas, se suivant, sans l'aide de la cravache. Il tendait les jambes bien haut et bien droit. Les pieds arrivaient en ligne horizontale à la hauteur des épaules et les tensions étaient bien soutenues. Seulement, il allait très doucement, et lorsque je cherchais à obtenir ces deux pas un peu plus vite, il cessait immédiatement de tendre les jambes et tombait dans la cadence du passage.

Je prévoyais des difficultés quand je voudrais ce travail au trot, car il confondrait le passage avec le trot espagnol.

Le 30. — Je venais d'arriver à Bruxelles, où je travaillais dans un grand manège carré. Je pus allonger Povero davantage dans ses allures, et, ce qui était encore plus utile, le faire travailler sur des lignes droites. Il avait de l'espace et se livrait mieux que dans une piste ronde. Mais aussi il était plus entreprenant et aurait aimé pouvoir prendre son galop de course.

Il eût facilement emballé si on lui avait laissé prendre un point d'appui sur la main.

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Le 5 novembre. — Pendant les quatre premières leçons (du 1er au 5 novembre), je le travaillai doucement d'abord, parce que le voyage fatigue toujours un peu, et surtout pour l'habituer à la substitution du grand manège carré à la petite piste ronde. Si j'eusse commencé avec vigueur, il aurait pu prendre peur du nouveau terrain et alors il m'aurait fallu une éternité pour faire renaître la confiance.

Le 6. — Il modifia sa manière de faire dans les changements de pied. Si je n'employais que peu de jambes, il changeait en deux temps : c'est-à-dire que l'avant-main changeait au moment où je le désirais, mais l'arrière-main ne changeait qu'un temps après à la foulée suivante. Si je poussais fortement avec les talons pour obtenir ce changement dans la même foulée, comme cela doit se faire, Povero me répondait par un petit bond en avant, tout en exécutant bien le changement de pied. Mais alors, cela devenait un petit saut qui ressemblait plutôt à un effort qu'à un changement de pied, dont la caractéristique est précisément le moelleux de l'exécution.

Pour remédier aux deux fautes, il faut graduer les aides et les changer chaque fois que le cheval modifie sa tactique. Lorsque, sollicité par les jambes, Povero se jetait trop en avant, en faisant un

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petit bond, je le recevais sur le mors pour l'empêcher de s'étendre. Mais, si la tension des rênes du mors l'empêchait de s'étendre, elle avait aussi l'inconvénient de se répercuter sur l'arrière-main. Dans ce cas, celle-ci ne fournissait pas assez. Je veux dire que la jambe postérieure qui devait changer, ne s'avançait pas assez sous le centre. Il n'y avait, dans ce cas, pas assez de distance entre les deux postérieures d'arrière en avant.

Tout en recevant mon cheval sur le mors, pour empêcher le bond de se produire ou l'avant-main de s'étendre, je recommençai peu à peu, et selon les circonstances, à employer moins de main pour permettre à l'arrière-main de s'avancer davantage sous le centre.

Il ne suffit pas de donner plus de liberté à l'avant-main pour que les jarrets fournissent davantage. Dans ce cas, la main n'est pas un obstacle, mais son rôle se borne là. Ce n'est pas par les rênes qu'on peut indiquer au cheval la faute qu'il commet. Il faut l'intervention des jambes et même des éperons, afin de communiquer plus de vigueur à l'arrière-main et empêcher la jambe qui change de rester en retard.

On voit qu'il faut continuellement aller au plus pressé, c'est-à-dire corriger, le plus tôt possible,

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la partie qui pêche, pour éviter que ce qui n'est qu'une petite faute au commencement, ne devienne, par négligence, une habitude invétérée. Il faut changer sa manière selon que c'est l'avant-main ou l'arrière-main qui pêche. Le principal est d'arriver juste à temps, pour récompenser ou réprimander, c'est-à-dire pour parler à l'intelligence du cheval.

Le cheval finit par comprendre sa faute et évite de la commettre de nouveau, parce que, en même temps, il échappe à la correction.

Certes, mon Povero faisait des progrès, mais d'une lenteur désespérante.

Le 9. — Les tensions de jambes étaient satisfaisantes. Povero tendait et soutenait bien. C'était un peu mou, mais il faisait ce qu'il pouvait, et donnait jambe droite et gauche, sans pas intermédiaire, mais très lentement.

Dès que je le pressai pour que ses tensions se succédassent plus vite, il arrondit les genoux et tomba dans le passage.

En un sens, j'étais fautif, parce que je le tenais dans la main avec encolure haute et tête dans la verticale. Cette position est identique à

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celle du passage et les aides aussi sont semblables, sauf que, pour le passage, on demande plus de rassembler. C'est parce que les positions et les aides se ressemblent tellement, que le cheval confond ces deux airs pendant longtemps.

Si j'avais voulu sacrifier la position, en permettant à Povero de tendre le nez et l'encolure, j'aurais eu du trot espagnol en peu de temps.

Cela eût été évidemment très mauvais à tous égards, et contraire à tous mes principes qui ne varient point, à savoir que le bon mouvement découle de la bonne position, mais non vice versa.

Le danger est qu'en laissant le cheval prendre une fausse position, pour tâcher d'aller plus vite, on vienne à lui faire contracter une mauvaise habitude, impossible ensuite à déraciner. Il faut se résigner à mettre tout le temps voulu pour bien faire, et ne jamais laisser un défaut derrière soi en se promettant de le corriger plus tard. Ce « plus tard » n'arrive jamais. Le défaut reste toujours, si l'on ne travaille pas à sa destruction dès qu'il paraît. C'est précisément la différence qui existe entre la bonne et la mauvaise équitation.

Un mouvement, une allure ou un air d'école faits avec une mauvaise position, ne se détruisent

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plus. Cette fausse position devient définitive pour le cheval: on peut y travailler pendant des années sans parvenir à la changer. Cela est devenu une routine, une habitude prise. On a donné cette mauvaise position au cheval, et il y reste. Pour lui, il n'y a ni bonnes ni mauvaises positions : c'est dans le cerveau et dans les aides de l'écuyer que l'intelligence s'en trouve. Le cheval ne comprend qu'une chose, c'est qu'il a appris à marcher d'une façon et ne peut marcher autrement. Il n'y a aucun moyen de lui faire comprendre que l'on s'est trompé.

Donc, en ayant l'air d'aller plus lentement que les autres, en exigeant la bonne position dès l'origine, je vais en réalité plus vite. Ainsi, admettons qu'avec la fausse position, je puisse obtenir le trot espagnol en huit jours, tandis qu'il me faut six mois pour obtenir ce même mouvement avec une position correcte. Je prétends marcher plus vite en mettant les six mois, en ce sens qu'au bout des six mois, mon cheval exécutera cet air juste et sans reproches. C'est fini, c'est su et je n'aurai jamais plus besoin d'y retoucher. Tandis qu'en me contentant d'une mauvaise position, il me faudra travailler indéfiniment,sans qu'il me soit possible d'arriver au même résultat, par la raison qu'un mauvais pli ne s'efface jamais. J'ai dit qu'il me faudrait six mois pour obtenir le trot avec

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la position correcte. J'ai exagéré à dessein, mais on peut admettre de deux à trois mois.

En tout cas, ce que j'affirme, c'est qu'un cheval routiné ne se remet point. Pour obtenir la moindre obéissance, il faudra l'assommer de coups. Quelques assouplissements suffisent, à un cheval dressé, pour le remettre en bon équilibre. Aussitôt la légèreté obtenue, l'obéissance suit.

Par degrés, nous entrâmes dans un travail plus compliqué, et, à force de faire des changements de pied, nous finîmes par nous entendre. Mais, si à chaque quatrième, troisième ou deuxième foulée, j'avais les changements de pied à ma disposition, cela ne signifiait pas que je les avais comme je les aurais voulus. Je les avais quand je voulais, mais non comme je voulais. Si je les avais eus quand et comme je les voulais, l'éducation au galop aurait été terminée, et nous en étions encore loin.

Tout est relatif. Le cheval ne donne au cavalier que ce que le cavalier donne au cheval. Ainsi, lorsque je ne me servais que de peu de jambes, mon cheval ne se rassemblait qu'à moitié. Dans ces conditions, il exécutait ses changements de pied, mais ils étaient à peine visibles. C'était calme, régulier, mais trop ratatiné. Au contraire, je cherchais le brillant.

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Si je diminuais encore mes aides (jambes), l'arrière-main perdait en même temps de son énergie. Le changement de pied se faisait tout de même, mais, comme les membres postérieurs ne s'avançaient pas assez sous le centre, l'écart entre eux, d'arrière en avant, était peu marqué. Si, en continuant, je diminuais encore mes aides, l'arrière-main se croyait alors dispensée de tout service actif, et le cheval arrivait à poser ses pieds de derrière sur une même ligne et en même temps à terre. Il était alors « en saut de pie », et si je diminuais encore, l'arrière-main ne changeait plus du tout.

J'augmentai mes aides avec vigueur, afin de communiquer plus d'énergie à l'arrière-main. J'amenai immédiatement les jarrets davantage sous le centre. En même temps l'écart des membres postérieurs entre eux augmentait d'arrière en avant.

J'eus alors des changements de pied bien faits parce que, par la prise de jambes, je m'étais emparé de l'arrière-main qui, au lieu de rester libre et haute, était maintenant basse et soumise. Quand on relâche trop les jambes, le cheval est libre de placer sa croupe comme il l'entend, puisque rien ne vient l'en empêcher. Il fait alors les changements de pied de haut en bas, c'est-

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à-dire qu'il pique, et a l'air de faire une petite croupionade à chaque changement. C'est le contraire de ce qui devrait être.

Pour obtenir des changements de pied bien faits, il faut pouvoir tenir son cheval dans la position du rassembler : l'arrière-main moins haute que l'avant, les jarrets poussant en avant et se plaçant sous le centre. Dans cette position, les changements de pied s'exécutent avec énergie et harmonie, parce que toutes les articulations se plient successivement. Une secousse ou un heurt deviennent impossibles. Voilà pour l'arrière-main. Avis à ceux qui prêchent l'équitation sans jambes.

Sous cette poussée de l'arrière-main, l'avant-main se transforme. L'encolure, au lieu d'être basse et allongée, s'élève et s'arrondit. La tête, au lieu de tendre le nez, tombe dans la verticale. Les articulations des genoux et des paturons plient, ce qui permet aux jambes antérieures de passer l'une devant l'autre avec souplesse, en un mouvement de courbe gracieuse.

Dans le galop, les genoux plient lorsque les jambes sont en l'air et non à l'appui. C'était juste le contraire de ce qui se produisait avant l'emploi des jambes et des éperons. La tête et l'encolure, étant basses et tendues, empêchaient les membres

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antérieurs de s'élever. Le poids, trop sur les épaules, forçait le cheval à piquer ses changements.

Pour que le cheval puisse poser ses membres antérieurs avec légèreté, il faut que le poids soit sur ses reins : autrement, il tombe, pour ainsi dire, sur le sol. Ses pieds s'y incrustent au lieu de l'effleurer.

Dans la fausse position, le cheval ressemble à quelque chose comme un tréteau qui marcherait. Dans la bonne position, ceux-là même qui ne connaissent rien en matière de chevaux s'écrient : « Que c'est beau! » Ce qu'ils admirent n'a qu'un nom : L'impulsion, cette impulsion qu'il est difficile d'obtenir, et plus difficile encore de conserver dans le rassembler.

Aussi, lorsque j'employais des aides vigoureuses, elles amenaient plus d'énergie chez mon cheval, avec plus d'irritation : plus de brillant, avec moins de régularité pour le moment. Il faut arriver à obtenir les deux ensemble, et c'est une grande difficulté. Souvent, on peut avoir l'un sans l'autre, mais peu d'écuyers obtiennent les deux réunis. Pour y arriver, je n'eus qu'à continuer comme je le faisais, c'est-à-dire à employer peu d'aides lorsque le cheval donnait ce qu'il pouvait,

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et des aides énergiques quand l'arrière-main devenait paresseuse. C'était dans ces alternatives que nous travaillions tous les matins.

Je commençai à demander à Povero du galop très rassemblé, en essayant de le raccourcir et avec l'espoir d'arriver plus tard à galoper sur place et même en arrière, si c'était possible. Mais, comme cette position rassemblée peut fatiguer les reins et les jarrets d'un jeune cheval, je ne fis jamais plus de huit à dix foulées à la fois.

Les leçons se terminaient par le trot espagnol, parce que Povero ne saisissait pas encore tout à fait ce que je voulais.

Lorsque j'allais doucement ou plutôt lentement, il tendait bien ses membres antérieurs, mais, si je voulais aller un peu plus vite, il retombait dans le passage, c'est-à-dire qu'il pliait les genoux au lieu de les tendre. Cela se comprenait, car ces deux airs se ressemblent à bien des égards. D'abord, la position, la cadence et les aides étaient les mêmes. Ce qui changeait, c'est que, dans le passage, les membres antérieurs doivent se trousser, plier en rapprochant les pas les uns des autres autant que possible, tandis qu'au trot espagnol, les membres antérieurs doivent se tendre et prendre beaucoup de terrain.

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Les membres postérieurs ont presque le même mouvement dans les deux airs, avec cette différence que, dans le passage, ils doivent pousser davantage de bas en haut, tout en poussant en avant. Dans le trot espagnol, ils doivent pousser plus en avant, tout en s'accentuant de bas en haut.

Le 13. — Nous eûmes une petite lutte pour le galop raccourci. Dans cet air, se reproduisirent les mêmes causes et les mêmes effets que dans tout le travail. Peu d'aides correspondaient à peu de rassembler, et par conséquent il y avait peu de résultats à enregistrer.

Pour que le galop soit bien marqué, il faut une forte pression des jambes, pendant tout le temps que l'on veut maintenir ce mouvement. L'éperon doit friser le poil et se faire sentir délicatement, afin de communiquer assez d'énergie au cheval pour empêcher le galop de s'éteindre, surtout quand on cherche à rester sur place. Cela peut paraître paradoxal, mais, plus on veut raccourcir, plus on a besoin d'employer les éperons. Si les aides sont molles, le galop s'éteint; si elles sont trop vigoureuses, l'animal s'irrite. C'est toujours le même écueil.

Jusqu'ici, je n'employais que peu d'aides, parce que je n'espérais pas pouvoir raccourcir ce galop

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de beaucoup. Puis il me fallait attendre que Povero comprît. Nous étions arrivés à ce point, mais nous n'en devions rester là que peu de temps : juste assez pour inspirer confiance. A tout prix il fallait progresser.

Dans le galop raccourci, il faut éviter que le cheval ne pique, et que les pieds de devant ou de derrière ne se posent sur une même ligne. Le plus difficile à obtenir, c'est la souplesse des articulations, question sine quâ non. Car, sans une grande souplesse dans les articulations, le galop sur place et surtout en arrière, ne peut exister.

Ainsi, à l'avant-main, la mâchoire inférieure doit faire des concessions continuelles pour empêcher la nuque de se contracter. Les jambes de devant doivent plier des genoux et des paturons pendant le mouvement ascensionnel, et seulement des paturons lorsque les jambes touchent terre. L'arrière-main doit être souple des hanches, jarrets et paturons, lorsqu'ils sont en l'air ou à terre. Il faut beaucoup de temps pour obtenir ce résultat, et il est absolument indispensable d'aller bien doucement, pour acquérir cette souplesse amenée par la gymnastique quotidienne.

Si on veut aller vite, les articulations restent forcément raides et le cheval pique. Puis, on

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risque de tarer son cheval : ce sont les vessigons et les éparvins aux jarrets, et les molettes aux boulets postérieurs. Une fois ces tares sorties, le cheval ne peut plus obéir, même s'il le veut. Les souffrances l'en empêchent.

Comme j'avais employé plus d'aides pour rassembler davantage, Povero s'irrita. Si cette irritation eût été seulement morale, le mal n'aurait pas été grand, mais elle se communiquait au physique et l'animal se raidissait.

Dans ce cas il faut immédiatement pousser en avant, en forçant le cheval à prendre un peu plus de terrain. Attention ! Le cheval doit prendre du terrain tout en restant rassemblé, poussé par les jambes sur la main. Si on laisse le cheval s'étendre pour avancer, on va aux antipodes du rassembler.

Lorsque le cheval redevient calme, on pousse davantage au rassembler tout en le maintenant au galop. On recommence à raccourcir, on passe ainsi des aides molles aux aides énergiques, selon que le cheval donne peu ou beaucoup.

L'idéal, bien entendu, est que le cheval donne son maximum d'énergie, pendant que le cavalier ne se sert que d'aides légères. On n'arrive à ce résultat qu'avec les chevaux chauds qui sont les

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chevaux généreux de la vie. Les chevaux froids en sont les avares. Mais, même avec les meilleurs, pour qu'ils donnent tout ce qu'ils peuvent, faut-il leur apprendre que s'ils ne le donnent pas, le cavalier possède des moyens pour l'exiger. Ce sera donc pour éviter l'action vigoureuse du cavalier que le cheval donnera son tout sous la caresse des aides, sachant qu'il évitera ainsi une attaque énergique.

C'est toujours par la même raison qu'il faut se servir d'aides légères pour commencer, et les augmenter en raison de la réponse du cheval. Aides fines et légères lorsque l'on trouve l'énergie, aides énergiques quand on rencontre la mollesse.

Le 15. — Le trot espagnol me donna beaucoup de mal. Si je poussais Povero, il tombait dans le passage. Si je ne le poussais pas, il tendait bien les jambes de devant, mais l'arrière-main ne suivait pas le mouvement parce rien ne venait l'activer.

On voit comme tout se touche et se combine en équitation. En apparence, tout semble identique. En réalité, tout est nuances. Les aides sont si variées et si fines qu'elles se ressemblent. On dirait que nous, écuyers, nous faisons toujours les mêmes mouvements et employons tou-

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jours les mêmes aides. Erreur. C'est bien par des effets d'ensemble qu'on apprend tout aux chevaux et qu'on vient à bout de leurs résistances. Cela est indispensable pour obtenir l'équilibre. Mais quoique nos aides aient l'air d'être toujours semblables, elles changent pour chaque air et chaque mouvement.

Le 16. — En ce qui concerne les exercices qui sont classés dans ma mémoire et dans celle de mon cheval, nous pouvons les laisser de côté pour les reprendre lorsque nous en aurons besoin. Il en était ainsi des deux pistes qui ne laissaient rien à désirer.

Je fis faire à Povero du trot cadencé, moyen et à extension, qui était bon et beau, ainsi que la serpentine, qui était bien exécutée. Quant au passage, je n'en demandais plus depuis quelque temps, parce que mon cheval le confondait avec le trot espagnol. Il ne m'était possible de reprendre le passage que lorsque Povero aurait bien compris le trot espagnol.

En revanche, je travaillai beaucoup le galop qui était bon et léger sur les deux pieds, ainsi que dans les voltes, doublés, demi-voltes, changements de direction, etc. Les changements de pied devenaient plus faciles et surtout plus

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calmes, mais je sentais que le cheval ne se livrait pas avec une entière confiance, et il fallait absolument qu'il en arrivât là pour que les changements devinssent moelleux et cadencés.

Povero ne s'en effrayait plus du tout aussi longtemps que je suivais le mur. Mais le progrès exige que l'on marche de l'avant, et je commençai à demander des changements de pied dans les changements de direction, ainsi que sur la ligne du milieu. Ici, je retrouvai les mêmes difficultés que j'avais eues auparavant en restant au mur, c'est-à-dire qu'avec des aides légères, Povero ne changeait pas juste ni immédiatement sur ma demande.

Alors je fus bien forcé d'augmenter les aides. Cela amena l'irritation qui dégénéra en désordre. Povero chercha à m'échapper par tous les moyens, soit en bondissant, soit en se sauvant ou en se jetant brusquement de côté. Je sais que le bond est souvent produit par les éperons, lorsqu'ils agissent avec vigueur sur les fautes commises. Il est aussi quelquefois prémédité. Mais quelles que soient les causes, le cheval a tort, et je continuai à châtier le mien par les éperons en le poussant en avant dans le rassembler.

Comme après le bond, Povero s'attendait à être châtié, la crainte le fit se sauver et cette

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course m'amusa beaucoup. C'est alors absolument comme si l'on faisait joujou avec un bébé. Mon cheval croyait pouvoir échapper au châtiment en se sauvant, c'était précisément le contraire. Plus il se sauvait, plus je l'attaquais.

Je continuai jusqu'à ce qu'il devînt léger dans la main, mais non en se retenant : il fallait qu'il continuât à se pousser dans la main. S'il ne s'y poussait pas, je le poussais jusqu'à ce qu'il devînt léger dans ce galop. Aussitôt le résultat obtenu je caressais Povero et le mettais au pas. Après une ou deux minutes de repos, je recommençais et continuais de même jusqu'à ce que j'eusse obtenu un ou plusieurs changements satisfaisants. Il faut agir ainsi pendant plusieurs leçons de suite, selon l'obéissance du cheval. La leçon ne prit fin que lorsque Povero fit les changements avec calme.

J'espérais retrouver Povero aussi calme à la leçon du lendemain. Mais pas du tout, ce fut à recommencer. Il en sera ainsi tant que le cheval n'aura pas compris qu'il ne peut échapper à la correction que par l'obéissance, et que tout désordre de sa part amène le châtiment.

Il fallait que peu à peu, Povero se rendît compte de la cause pour laquelle il était châtié.

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Alors, il ne recommencerait plus, parce que je m'empressais de le caresser au moindre signe de bonne volonté, et de lâcher mes rênes en l'abandonnant à lui-même. Il sera bien forcé de comprendre à un moment donné.

Le 18. — Depuis quelques jours, je termine les leçons par les changements de pied sur la ligne du milieu. D'abord, parce que cet exercice est nouveau pour mon cheval, et ensuite, parce que c'était dans ce travail qu'il s'irritait le plus. Je ne termine que lorsqu'il est devenu calme. En agissant ainsi j'aurai plus de chance de faire dominer en lui cette idée que seul le calme lui est profitable.

Le 20. — Les quelques jours consacrés à finir les leçons par les changements de pied sur la ligne du milieu portèrent leurs fruits, car Povero ne s'en irrita plus. Tel est l'avantage de terminer les leçons sur la chose que l'on veut graver dans la mémoire du cheval.

Il m'aurait fallu beaucoup plus de temps pour obtenir le même résultat en faisant cet exercice au milieu du travail et en terminant par un autre.

Le 22. — Le galop rassemblé s'améliorait peu à peu. Il était déjà très raccourci et presque sur

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place. Je retrouvai ici chez Povero les mêmes qualités et les mêmes défauts que j'avais rencontrés pendant tout le cours de son éducation. Si je demandais du galop avec des aides légères (peu de jambes), le cheval, que rien ne forçait à déployer sa vigueur, posait ses jambes postérieures à la fois sur le sol (saut de pie) et sur une même ligne : deux fautes capitales.

Les jambes latérales sur lesquelles on galope doivent être en avant de leurs congénères, c'est-à-dire que galopant sur le pied gauche, les bipèdes latéraux gauches doivent toujours se poser un peu en avant des bipèdes droits.

S'il en est autrement, le défaut provient de ce que les reins, hanches, jarrets et paturons ne sont pas assez assouplis ni assez forts. Les assouplissements bien compris procurent des forces aux muscles, les rendent saillants, durs et puissants, comme chez les gymnastes. C'est le petit effort fait tous les jours qui prépare pour un plus grand : permettant à un moment donné d'exiger davantage, et de réunir en un instant tout ce que le cheval est capable de donner. Il y a cette différence entre le cheval et le gymnaste, que le raisonnement suffit pour décider ce dernier à employer toute sa vigueur et sa volonté pour arriver au but. Il n'en est pas de même du cheval : il faut

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des attouchements pour l'amener à employer sa vigueur. Ces attouchements sont des jambes et des éperons.

Sans doute, l'emploi de l'éperon rendait Povero plus actif, et comme je donnais plus d'impulsion par les jambes, j'étais forcé d'en laisser passer davantage par la main. Dans ces conditions, j'avais bien les quatre battues voulues, qui formaient la foulée de ce galop raccourci, mais en avançant un peu trop.

La grande difficulté était de raccourcir progressivement, en empêchant le cheval de poser les pieds, soit antérieurs, soit postérieurs, en même temps. Si ces pieds avaient posé ensemble deux par deux, c'eût été un galop à deux temps, ou pour mieux dire, ce n'eût pas été du tout du galop, mais seulement des petits sauts.

Si le cheval cherche à poser ses membres postérieurs à la fois, il a une bonne raison pour le faire : c'est que cela le soulage. Lorsqu'il pose un pied après l'autre, chaque jambe postérieure fait isolément un effort et chacune, à son tour, supporte le poids de la masse. C'est donc un soulagement que de poser les deux pieds ensemble, parce qu'au lieu que ce soit chaque jambe isolée qui supporte seule la masse à son tour, si le che-

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val a pu réunir les deux à la fois, chaque jambe ne supporte que la moitié de ce poids, ou à peu près.

Voilà pourquoi la difficulté de bien faire du galop sur place est grande, et plus encore si l'on veut reculer à cette allure. Toutes les difficultés disparaissent si l'on tolère le poser (devant ou derrière) des deux pieds à la fois, ou sur la même ligne. Mais alors le galop n'existe plus.

La grosse difficulté est de pouvoir toujours maintenir un écart des jambes de devant d'arrière en avant, et des jambes de derrière toujours d'arrière en avant. Il est bien entendu que cet écart ne saurait être grand, puisqu'il s'agit d'un mouvement dans lequel on ne peut gagner que quelques centimètres en arrière à chaque foulée. Cependant, plus cet écart est accentué, mieux cela vaut.

En revanche l'éloignement des jambes postérieures ne doit pas être grand. Au contraire, plus les postérieures se rapprochent des antérieures, mieux cela vaut, à condition que les antérieures restent dans la ligne verticale.

Au delà de cette ligne, elles s'arc-boutent en poussant à l'acculement, sans s'élever de terre, et l'animal se trouve allongé du devant.

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Dans aucun cas, les jambes de devant ne doivent se rapprocher de celles de derrière ou en deçà de la ligne verticale. C'est tout ce qu'il y a de plus défectueux. Cela empêche toute impulsion, et, comme le cheval est sous lui, cette position lui facilite la chute sur le nez.

Le 24. — Nous commençâmes les changements de pied à chaque foulée, et j'en obtins deux, ce qui prouve que la préparation était suffisante.

Étant à main gauche et galopant sur le pied du même côté (pied de dedans), ces changements se trouvaient être droite-gauche, de dedans en dehors pour le premier, de dehors en dedans pour le deuxième. Il fallait commencer ainsi, parce que le changement, de dehors en dedans, est plus facile, et que toute la difficulté est, bien entendu, dans le second changement. Je fus très content d'obtenir ces deux changements de pied au temps, sans avoir provoqué d'irritation ni de frayeur. Aussi je sautai bien vite de ma selle en caressant longuement mon cheval.

Pendant un certain temps, je me contentai du même résultat, afin d'inspirer confiance à Povero et lui confirmer qu'il faisait bien.

Le 30. — Rien de nouveau. Pendant les six

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dernières leçons, je me contentai, chaque matinée, des deux mêmes changements de pied à chaque foulée, soit droite-gauche. Mais tout a une fin, et je voulais progresser. Dans ce but, beaucoup d'écuyers demandent un troisième changement de pied, ce qui est une faute, parce que ce troisième changement se trouve de dedans en dehors, ce qui donne au cheval une difficulté bien inutile.

Restant toujours à main gauche, j'embarquai mon cheval sur le pied droit. Lorsqu'il fut bien léger, je demandai l'inverse de ce que j'avais fait jusqu'ici, c'est-à-dire gauche-droite, ce que j'obtins facilement.

Il est indispensable d'agir ainsi, afin que le cheval ait autant de facilité à changer de droite à gauche que de gauche à droite. De cette façon, on termine tantôt sur le pied de dedans, tantôt sur le pied de dehors, ce qui empêche le cheval de contracter des habitudes. Il ne faut pas pousser les demandes plus loin avant que ces deux changements se fassent très facilement et que l'on soit sûr que le cheval les exécute avec calme.

Le 2 décembre. — Une lutte interminable se produisit au sujet des deux pistes. Mais les deux pistes n'étaient que le prétexte, et je crois bien que Povero avait décidé de résister à ma

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jambe droite. Si je n'avais pas demandé les deux pistes, il aurait profité de n'importe quel autre mouvement. Quand le cheval veut résister, il trouve toujours des prétextes : c'est comme lorsque l'on veut tuer son chien, on trouve toujours un bâton.

Pour revenir aux deux pistes, Povero ne cédait à ma jambe droite, dans l'épaule en dedans de droite à gauche, qu'avec difficulté ou répugnance, enfin à contre-cœur : c'est ce que j'appelle « céder à condition ».

Or, à aucun prix, je ne voulais de « conditions » de sa part. Puis, dans ces « conditions », je n'avais plus l'impulsion à laquelle j'étais habitué, parce que le cheval n'avait plus l'obéissance absolue à ma jambe droite. Il ne se défendait pas ouvertement, c'est-à-dire qu'il ne restait pas couché sur ma jambe et qu'il ne ruait pas à l'éperon. Il cédait, mais lentement et comme à regret.

Je voulais qu'il se livrât complètement à moi et sans arrière-pensée, et je devais pouvoir l'exiger au point où en était son éducation. Alors, je ne restai pas longtemps sur deux pistes. Pour corriger d'une manière fructueuse, il ne faut pas que le cheval soit de travers. La ligne droite est indispensable. C'est ce que j'appelle : « Aller

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chercher l'ennemi dans ses derniers retranchements ».

Je redressai donc vivement mon cheval, mais mon éperon droit ne quittait plus son flanc, afin que l'animal connût bien la raison pour laquelle il était corrigé.

Pour le remettre droit je n'avais eu qu'à porter mes mains à gauche. Dès qu'il était droit, je lui faisais sentir vigoureusement les deux éperons. Ce qu'il faisait m'était égal, pourvu que je restasse maître de le pousser en avant. Nous allions presque d'un train de course.

Quand je sentis qu'il ne se retenait plus et qu'il donnait franchement dans la main, je le caressai et le mis au pas. Remarquez que je caressai d'abord et ne le mis au pas qu'ensuite. Ce n'eût pas été la même chose si je l'avais d'abord mis au pas en le caressant après.

C'est dans ces nuances que réside l'intelligence que l'on donne au cheval ou plutôt la manière la plus logique de se faire comprendre. Si j'avais mis Povero au pas en faisant suivre la caresse, il aurait dû logiquement prendre cette caresse comme récompense pour s'être mis au pas. Or c'était précisément le contraire.

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Je le caressais chaque fois que mes éperons avaient produit leur effet, c'est-à-dire chaque fois qu'il remontait sur la main à leur approche. C'est pour cette raison que tous mes chevaux acceptent l'éperon sans crainte. Comme récompense, je mettais Povero au pas.

Ces nuances, de savoir caresser instantanément pendant que le cheval obéit et non pas lorsqu'il a déjà obéi, ont une grande influence.

D'abord, c'est le seul moyen de lui prouver qu'il a bien fait, puis cela lui inspire confiance. Enfin c'est le chemin le plus direct pour arriver à sa mémoire : par conséquent le meilleur moyen de se faire comprendre.

Si je suis toujours prompt à l'attaque, je le suis encore plus à la caresse. C'est pour cette raison que je n'ai jamais poussé un cheval au désespoir. Je n'ai jamais couché un cheval sur la paille, ni ne l'ai mis hors d'état de reprendre son service le lendemain. Avec ma méthode, jamais un cheval n'est sorti de sa leçon épuisé ni même essoufflé.

Je ne passe ni ne pardonne rien, parce que, ayant affaire à des êtres primitifs, je dois les conduire comme des enfants. Je suis certain d'être

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l'écuyer le plus despote ou au moins le plus radical qu'il y ait, mais je suis encore plus certain d'être celui qui emploie les moyens les plus doux, car dans aucun cas je ne me sers d'autres aides que les mains et les jambes.

Ceux qui pardonnent beaucoup, soit pour faire acte de patience, soit qu'ils manquent de vigueur, sont forcés, à un moment donné, s'ils veulent être les maîtres, de se servir d'instruments barbares. Comme le cheval a pris l'habitude de ne pas céder, ces luttes sont longues et très fatigantes. Le plus souvent après ces luttes, le cheval est perdu. Si l'on cède, alors le cheval reste le maître.

Il y a deux manières bien distinctes de faire l'éducation du cheval. La première, que je préconise et emploie, est une discipline de tous les instants : cela dure trois jours, trois mois, six mois, voire même une année. Tout cela dépend du point où on a l'intention de pousser l'éducation du cheval. Cela dépend aussi de ses aptitudes et de son caractère. Après ce travail, le cheval reste aimable toute sa vie. Il n'est plus battu ni rudoyé. Il jouit de l'existence comme un enfant bien élevé.

La seconde manière est de laisser faire. Alors le cheval, qui n'a nullement appris à bien

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faire (ce qui n'est pas sa faute), ne plaît ni ne convient à personne. Il change de maître à chaque instant. Chacun veut et est bien forcé d'essayer de le soumettre. Le cheval est battu et rudoyé, pendant toute son existence, pour une faute qu'il n'a pas commise, absolument comme l'enfant mal élevé qui n'obéit qu'à ses instincts : enfant et cheval sont les souffreteux de la vie, faute d'une bonne direction dès leur naissance.

Je reviens à ma leçon, interrompue par cette digression. Après obéissance de la part de mon cheval, je repris les deux pistes, mais cette fois encore elles ne donnèrent aucune satisfaction. Povero se livra mieux, mais pas complètement. Alors je repris mes attaques en ligne droite au grand galop, et ainsi de suite, alternant des deux pistes à la ligne droite jusqu'à l'obéissance complète du cheval.

Il paraissait bien décidé à me tenir tête le plus longtemps possible. Il me fallait donc jouer au plus entêté. Je dus attaquer à plusieurs reprises très vigoureusement, afin de le forcer à se livrer franchement. Ce ne fut que lorsque j'eus amené une goutte de sang sur son flanc droit, qu'il comprit que j'étais bien décidé à résister autant que lui.

C'est là la question principale dans toute lutte.

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Si cette lutte fut vigoureuse, elle fut aussi de courte durée, elle dura dix minutes environ. Je pus passer à un autre exercice, mais Povero était toujours de mauvaise humeur et il me le prouva bien lorsque je pris le galop. Pour le calmer, je dus le galoper, pendant assez longtemps, sur chaque jambe. Je pris toutes sortes de mouvements qu'il faisait avec facilité dans l'espoir d'apaiser son irritation. Je croyais avoir réussi, car en apparence mon cheval était calme. Mais le feu couvait sous la cendre.

Les pur sang se ressemblent tous à cet égard. Lorsqu'ils se sont irrités pour une cause quelconque, il faut beaucoup de temps pour les calmer. Les autres races de chevaux se calment à la première caresse.

Aussi, lorsque je voulus prendre les changements de pied à chaque deuxième foulée, Povero se montra-t-il intraitable. L'ayant longuement tranquillisé et caressé, et prenant le travail avec de grandes précautions, afin d'éviter toute irritation, j'étais en droit d'espérer plus de sagesse. Je ne fus pas récompensé pour le mal que je m'étais donné. Il convient d'admettre qu'ayant demandé depuis quelques jours des changements de pied chaque foulée, le cheval pouvait confondre. Mais, depuis quelque temps, je prenais les chan-

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gements à chaque foulée et à chaque deuxième foulée sans qu'il les confondît. Je n'eus pas un instant de tranquillité. Povero me devançait en changeant avant ma demande, ou il restait en retard, ne changeant pas sur ma demande. J'étais obligé de le rappeler à l'ordre par des mouvements d'ensemble. Il se fàcha en bondissant et en cherchant à se sauver.

Dans ce cas, il ne fallait pas corriger. Povero se trompait, s'embrouillait, mais ne se défendait point contre les aides. Si je l'avais corrigé, j'aurais achevé de le dérouter tout à fait. Il faut, en pareil cas, démontrer au cheval qu'il a tort, ce qui est relativement facile, puisque nous avons le raisonnement pour nous.

Dans ce but, je repris tout simplement les départs au galop, —ressource suprême dans toutes les difficultés que l'on rencontre à propos des changements de pied. Je tins le cheval assez longtemps sur chaque pied. Chaque fois qu'il voulait changer par lui-même, je le forçais à revenir et à rester sur le pied que je voulais.

Par ce travail le calme revint : pas aussi complet que d'habitude, mais assez pour qu'il me fût possible de reprendre les changements de pied à chaque deuxième foulée, ce que Povero exécuta passablement.

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La leçon se termina, et je ne demandai pas les changements à chaque foulée. Cela eût été trop exiger. La lutte ayant eu lieu pour les changements à chaque deuxième foulée, il fallait terminer par là.

Je sais qu'il existe un moyen propre à calmer les chevaux qui s'irritent : c'est d'arrêter ou de mettre au pas et de caresser. J'emploie ce moyen pour les chevaux de promenade, de chasse, etc., et pour tout cheval que je dresse pour des particuliers. Mais, à ceux-là, je ne demande qu'une obéissance relative. Pourvu qu'ils cèdent, c'est tout ce que je désire. Peu m'importe que ce soit quelques secondes plus tôt ou plus tard.

Il en est tout autrement du cheval d'école, qui doit céder instantanément aux demandes et aux exigences.

Nombre d'écuyers s'empressent d'arrêter et de caresser lorsque le cheval devient entreprenant. Je conviens que c'est plus facile, et qu'on peut arriver à un certain résultat. Mais c'est un palliatif qui ne peut donner qu'une obéissance relative. De jour en jour, le cheval devient plus entreprenant, parce qu'il y est encouragé par les concessions. En se servant de ce moyen, on ne devient jamais le maître. Puis, il répugne à ma nature de caresser lorsqu'un cheval fait mal, car

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il doit forcément prendre ces caresses pour de l'approbation. En caressant le cheval, avec l'espoir que ces caresses le feront céder, on arrive à une obéissance qui dépend de son caprice. Si, un jour, il est bien disposé, il cédera. Le lendemain, ce sera le contraire. Puis, il cède à sa manière, en boudant, il est mou et morne, ce qui est l'opposé de la bonne équitation dont l'idéal est : « le plus de brillant possible dans une obéissance absolue ».

Dans tous les désordres ou désobéissances produits par le cheval, j'ai l'air de pousser davantage au désordre. En réalité, c'est le contraire. Quoi que fasse le cheval, je le pousse en avant et dans la main. Si, dans ce mouvement en avant, il cherche à augmenter le désordre en bondissant, en se jetant de côté, tête à queue, etc., j'augmente mes attaques au fur et à mesure. Je déjoue également ses ruses, parce que, ayant l'impulsion, j'ai forcément aussi l'animal sur la main. Cette leçon est à deux fins : d'abord, elle empêche le cheval de se défendre comme il le voudrait, ensuite c'est le progrès, puisqu'on pousse en avant et dans la main. Enfin, chose précieuse, la lutte est forcément de courte durée, puisque l'on tient l'animal en mouvement. Cinq minutes de bon galop suffisent pour s'en rendre maître. Deux heures de défenses sur place produisent le contraire.

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Ici-bas, en toutes choses, le phénomène est le même : on est souvent forcé de jeter le désordre pour pouvoir rétablir l'ordre. En temps de révolution, on tend à jeter des masses contre d'autres masses : c'est un moyen de pouvoir refaire l'ordre.

Certainement mon système d'équitation est plus fatigant, parce qu'on est obligé de se dépenser beaucoup. Mais, au moins, lorsque j'ai ramené par mes attaques mon cheval au calme, j'arrive à posséder cet idéal d'équitation : un moral calme avec une grande énergie physique.

En caressant au moment du désordre, on arrive au point opposé : le moral du cheval vous échappe, vous êtes sans autorité sur lui. Au physique, il se meut mollement comme il l'entend et comme à contre-cœur. On n'ose pas lui communiquer l'énergie physique nécessaire, précisément parce que l'on craint d'irriter son moral.

Chaque lutte doit être profitable pour l'avenir. Il ne faut pas s'imaginer que ce mot de « lutte » sous-entende des coups. On lutte ici pour réaliser des progrès tout comme on est obligé de le faire pour les armes, la musique, la peinture, etc. La plus grande satisfaction qu'il soit donné à l'homme d'éprouver est dans le danger encouru volontai-

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rement pour l'accomplissement du devoir. En ce qui me concerne, je l'avoue, mon plus grand plaisir est d'attaquer le cheval quand il est en pleine défense, parce qu'on ignore ce qui arrivera. C'est toujours du nouveau et de l'inconnu, car cela change avec chaque cheval. Le cavalier qui n'a jamais attaqué dans la défense ne connaît pas le bonheur.

Les luttes ne sont qu'une suite d'oppositions et de translations de poids. Un cheval porte la tête et l'encolure basses, et, par ce fait, est lourd à la main. On relève l'encolure et la tête avec les rênes du filet, et avec celles du mors on essaie de lui placer la tête verticalement. En agissant ainsi, on fait simplement une translation de poids en reportant sur les reins le surplus qui était sur les épaules. Dans ce travail il est nécessaire d'avoir les jambes près du cheval, afin d'éviter que ce poids ne dépasse les reins et ne se répercute sur l'arrière-main.

Si le cheval ne se livre pas au trot ou ne se porte pas en avant, c'est que son poids est trop sur l'arrière-main. Ici ce sont les jambes du cavalier qui sont chargées de porter le poids en avant, les mains, à leur tour, doivent empêcher ce poids de tomber sur les épaules. Il y a toujours lutte pour une translation de poids.

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Si le cheval ne se retient pas trop et qu'une poussée de jambes suffise pour le porter en avant, le poids passe alors doucement et le cheval reste presque en équilibre horizontal. Mais si, au contraire, il refuse d'avancer et que les jambes soient impuissantes à produire le mouvement voulu, on doit avoir recours aux éperons et à la cravache, quelquefois à la chambrière. Dans ce dernier cas, le départ est brutal et le cheval jette, ou plutôt on le force à jeter brusquement trop de poids en avant. Il se trouve alors dans la position du premier cas (tête et encolure basses). On jugera évidemment préférable d'avoir le poids sur le devant que sur le derrière : on peut au moins avancer. Mais, chez un animal vert, le poids passe trop brusquement d'une extrémité à l'autre. La lutte des mains et des jambes contre ce poids est continuelle, et le but est de le conserver définitivement sur le dos et les reins, afin que le cavalier puisse le porter, à sa volonté, en avant pour les allures vives, et en arrière pour les allures lentes.

Si l'on agit avec plus de mains que de jambes, il passe trop de poids en arrière. Si c'est le contraire il y aura trop de poids en avant. C'est donc une lutte continuelle pour des translations successives de poids.

Si le cheval, en marchant, se porte du même

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côté (supposons qu'il se couche à droite), c'est la preuve que le poids est trop de ce côté : on doit se servir de la rêne du filet et de la jambe droite pour repousser le poids à gauche. Il en est de même pour le cheval qui ne veut galoper que d'un côté.

Le 4 décembre. — Depuis quelques jours, nous avions des difficultés pour les changements de pied à chaque deuxième foulée. Je dus terminer les leçons sur ces exercices en employant le même système, c'est-à-dire caresses lorsque Povero faisait bien et avec calme, attaques lorsqu'il montrait de la mauvaise volonté ou qu'il obéissait mollement.

Nous étions arrivés à une très bonne exécution, aux deux mains, tant que nous restions au mur. Mais quand je quittais le mur pour demander ces mêmes changements sur la ligne du milieu, les mêmes difficultés se représentaient et je fus forcé de recommencer, au milieu de la ligne, le travail que j'avais accompli en suivant le mur. Cependant, les difficultés étaient moins grandes, parce que le cheval était plus avancé dans ses connaissances, ce qui le rendait plus obéissant. Il saisissait plus facilement mes intentions et il éprouvait plus de confiance.

Pour faire comprendre au cheval la faute qu'il

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commet, il suffit, le plus souvent, de trois ou quatre leçons consécutives, surtout s'il y a eu lutte, mais à la condition de terminer sur l'obéissance que cette lutte aura produite, et de ne pas demander d'autres exercices pendant ces mêmes leçons. On peut fort bien recommencer plusieurs fois la même chose : cela n'embrouille pas le cheval. Mais il ne faut pas demander autre chose si la première lutte a été longue : ce serait trop exiger pour les forces et l'intelligence de l'animal.

Beaucoup d'écuyers s'imaginent le contraire et veulent « profiter de la fatigue », se figurant qu'elle empêchera le cheval de se défendre. Mais faites attention qu'on se trouve précisément alors au moment où le cheval devient le maître en opposant la force d'inertie amenée par la fatigue. Cette force d'inertie, il la possède en lui, mais il ne connaît pas l'emploi qu'il peut en faire. On vient de lui indiquer la manière de s'en servir, et l'on est perdu si l'on pousse l'animal à l'inertie par la fatigue ou les mauvais traitements. Dès qu'il se sera rendu compte que, par cette défense, il devient le maître, il y aura toujours recours.

Le 8. — Pendant les quelques jours que j'eus à lutter pour obtenir les changements de pied à chaque deuxième foulée, je dus m'opposer à ce que Povero changeât à chaque foulée, afin qu'il

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ne confondît pas les changements. Je réussis ainsi à confirmer ceux de chaque deuxième foulée dans la ligne du milieu et dans les changements de direction.

Je repris aussi les changements à chaque foulée. Il se produisit une assez longue confusion, à laquelle, du reste, je m'attendais. Depuis quelques jours j'empêchais Povero de changer à chaque foulée parce qu'il devançait mes demandes et cherchait à changer de son initiative personnelle. On comprendra facilement qu'il fut surpris, maintenant que je lui demandais précisément ce que je lui avais défendu. J'avais bien été forcé d'agir ainsi pour arriver à régler définitivement les changements à chaque deuxième foulée. Je comprenais fort bien que demander aujourd'hui ce que je défendais hier devait forcément embrouiller la cervelle d'un pauvre cheval. Quel autre moyen aurais-je pu employer pour l'empêcher de continuer à confondre et à mêler les changements à chaque deuxième foulée avec les changements à chaque foulée?

Il faut avoir soin de continuer les mêmes demandes pendant quelques jours. Si l'on exige aujourd'hui un air et demain un autre, le cheval est obligé de confondre. On doit absolument confirmer les changements à chaque deuxième foulée

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avant d'entreprendre les changements à chaque foulée. Malgré toutes ces précautions, le cheval les confond et les mêle pendant un certain temps. Dans ce cas, il faut, pendant plusieurs jours consécutifs, donner la leçon des changements qu'il exécute mal, mais uniquement de ceux-là.

Le 11. — Au bout de trois jours Povero m'avait compris. Nous étions revenus à faire deux changements à chaque foulée. Nous les avions déjà faits, mais j'avais dû les abandonner pour pouvoir confirmer les changements à chaque deuxième foulée. C'était donc pour lui presque du nouveau.

Le 13. — Je voulus pousser plus loin afin d'essayer d'obtenir un troisième changement de pied. Povero parut très surpris de ce que je ne l'arrêtais pas après le deuxième, comme d'habitude. Il s'était habitué aux caresses et à l'arrêt après avoir fait les deux. Mais, il fallait bien progresser et cela amène toujours un semblant de lutte.

Son ralentissement, qui provenait d'une retenue de forces, compromettait l'impulsion, et alors il ne pouvait changer sur des aides légères. Bien que le sachant d'avance, je n'en commençai pas moins en solliciteur, c'est-à-dire avec une grande légèreté d'aides. Je voulais éviter toute surprise

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et surtout ne pas effrayer le cheval par ma nouvelle demande. Il sera toujours temps d'augmenter mes aides. C'est ce que je fis d'ailleurs, après que Povero m'eut manqué deux fois de suite le troisième changement. Sur des aides plus vigoureuses il changea, mais il s'irrita, se pressa et s'étendit.

Voilà précisément ce qu'il faut empêcher à tout prix, car en s'étendant, les jarrets s'éloignent du centre, ce qui rend l'avant-main lourde, et dans cette position, le galop est plus rapide qu'il ne doit être.

Il n'y a qu'un moyen d'y remédier, si l'on veut rester dans le vrai, c'est de pousser en avant avec beaucoup de jambes jusqu'à ce que les jarrets reviennent sous le centre. Lorsqu'ils y arrivent, on le sent de suite par l'élévation de l'encolure et la légèreté subite de l'avant main.

On doit aussitôt caresser et mettre au pas, les rênes abandonnées. Cela permet au cheval de souffler, s'il en éprouve le besoin, et de se rendre compte de ce qui vient de se passer. Après un repos de deux ou trois minutes, on recommence.

Quand le cheval s'étend, on peut employer deux autres moyens, mais à tort. Le premier, est

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de caresser. Cela calme bien le cheval, qui ralentit ou s'arrête, mais rien dans ces caresses ne parle à son intelligence, et ne lui indique que les jarrets doivent rester sous le centre. Le second moyen, que j'ai toujours vu employer, et que moi-même j'ai utilisé pendant des années faute d'expérience, est d'arrêter brusquement et de reculer. Examinons les résultats. Ce brusque arrêt peut bien faire comprendre au cheval que, lorsqu'il veut aller trop vite, on possède le moyen de l'en empêcher, mais en agissant ainsi on lui abîme la bouche. Si, pendant la même matinée, on est obligé d'avoir souvent recours à ce moyen, la bouche deviendra tellement insensible qu'il n'est pas certain qu'on arrive à arrêter le cheval.

Rien n'est plus mauvais que de faire des forces sur la bouche du cheval, c'est le vrai moyen pour qu'il bourre et s'emporte. A la suite de ces leçons brutales, le cheval a besoin d'un mois ou six semaines de repos pour que la bouche revienne dans son état normal, en supposant que les blessures occasionnées soient de celles qui se guérissent, ce qui n'est pas toujours le cas.

Le reculer est plus absurde encore, c'est un non-sens. En reculant on rejette les jarrets en arrière, on a l'air de dire au cheval que c'est dans ce sens que les jarrets doivent se diriger.

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Dans ces deux cas, rien n'indique au cheval qu'il doit pousser ses jarrets sous le centre, ni que tout le mal vient du manque de vaillance dans l'arrière-main.

Le cheval cherche toujours à s'étendre, parce qu'en agissant ainsi il soulage son arrière-main. Dans cette position, les jarrets ne font que pousser et ne supportent pas leur part de la masse. Le moment où les jarrets s'éloignent du centre correspond à celui de l'affaissement de l'encolure avec perte de légèreté dans l'avant-main. Les supports manquent et l'édifice s'écroule.

Mais revenons à la leçon. Je laissai mon cheval se reposer en faisant plusieurs tours de manège au pas, puis je repris les changements de pied. Le moment où il chercha à prendre trop d'appui sur la main m'indiqua que les jarrets s'éloignaient. Je poussai de suite en avant avec toute la force de mes jambes, l'éperon n'intervenant que si mes jambes étaient impuissantes à ramener les jarrets. Je maintins Povero au galop en cherchant à le rassembler et en le tenant sur le même pied où l'appui sur la main s'était fait sentir. Je recommençais de même chaque fois qu'il s'appuyait trop sur la main. De cette façon, je parlais plus clairement à son intelligence et lui faisais comprendre où se trouvait la faute.

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En me voyant travailler ainsi, un de mes bons élèves me dit : « Vous avez résolu le problème d'avoir des chevaux d'école toujours en impulsion. »

En arrêtant ou en reculant, on indique aux chevaux le chemin de l'acculement. Puis, ils prennent peur de la main : leur tête, toujours en mouvement, le prouve.

Quand un cheval porte la tête tranquille sans chercher à sortir de la main, c'est une preuve d'habileté et de douceur dans la main de l'écuyer, c'est une preuve aussi que le cheval y a confiance. Je parle, bien entendu, du cheval qui est depuis quelque temps monté par le même écuyer. Le cheval ne peut rester tranquille de la tête sous une main dure ou brutale.

Je finis enfin par obtenir, de la part de mon cheval, quatre changements de pied à chaque foulée. Je sautai bien vite en bas et lui prodiguai force caresses.

Le 15. — Résumons les résultats obtenus jusqu'ici :

Les deux pistes au trot d'école ne laissaient rien à désirer. Le trot naturel, raccourci, moyen

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ou à extension, était haut, beau et léger. La serpentine au trot rassemblé était très satisfaisante, cependant plus facile de gauche à droite que de droite à gauche. Le passage était correct et souple sur les lignes droites, mais pas encore assez sur les deux pistes. Le galop était excellent sur les deux pieds, léger dans tous les mouvements. Les deux pistes et les pirouettes étaient parfaites. Les changements de pied étaient très avancés, et le galop rassemblé, qui prépare le galop en arrière, donnait bon espoir. Les tensions étaient excellentes et j'avais obtenu un commencement de trot espagnol.

Voyons maintenant le laps de temps que j'avais mis pour en arriver à ce point.

J'avais commencé à me mettre sur le dos de Povero vers la fin d'août 1893 et nous étions presque à la fin de 1894. En apparence, je travaillais ce cheval depuis seize mois, mais, si j'en déduis les voyages et les maladies, on trouvera une forte diminution.

Du 20 juillet 1893 à fin décembre 1894, je donnai des représentations dans différentes villes de la France, de la Belgique, de l'Allemagne et de la Suisse. Je fis onze voyages. En admettant une perte de travail de huit jours par voyage, cela

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fait déjà onze semaines. Mon cheval eut deux attaques de gourme qui l'empêchèrent de travailler pendant six semaines, puis l'influenza qui dura deux mois. Voilà dejà six mois à déduire. je n'avais donc travaillé Povero que pendant dix mois. Mais ce travail, à chaque instant interrompu, était loin de lui profiter comme un travail suivi.

Après chaque voyage, quelques jours étaient nécessaires pour le ramener au point où il en était avant le départ. Puis, après chaque maladie, on ne pouvait que le promener en attendant le retour des forces. Si tout ce temps était employé à entretenir la santé du cheval, il ne servait pas au progrès. J'estime que si mon cheval a eu sept mois de travail en vue du progrès, c'est tout.

Le 18. — Nous exécutions tous les matins les mêmes exercices ou à peu près, touchant à peine ou même pas du tout aux choses déjà sues, afin de pouvoir insister davantage sur les changements de pied au temps, ainsi que sur le trot espagnol.

Je négligeai cependant ce dernier pour pouvoir insister davantage sur les premiers. A certains jours, je pouvais travailler les deux sans occasionner de fatigue : c'étaient ceux où je ne rencontrais pas de difficultés dans les changements de

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pied. Comme, dans ces cas, Povero était assez frais, je pus le pousser dans le trot espagnol.

Cependant, là encore, il y a encore une nuance à observer. Les leçons au cours desquelles je rencontrais des résistances, ne se terminaient que sur l'obéissance. Si je ne demandais pas autre chose, ce n'était pas parce que mon cheval était trop fatigué : je n'allais jamais jusque-là. Mais c'était afin d'éviter une deuxième lutte qui, forcément, devait amener la fatigue. On me dira : « Mais vous pouviez cesser quand il vous plaisait. » Ah! non. Une fois la lutte engagée, il faut aller jusqu'au bout et toujours éviter qu'une deuxième lutte ne se greffe sur une première : d'abord parce qu'on arrive à la fatigue, surtout parce que cela embrouille l'intelligence du cheval.

Le 20. — Les changements de pied ayant été faciles, j'en profitai pour en demander six et Povero les exécuta fort bien.

Le 23. — Je poussai plus loin, car depuis quelques jours il exécutait facilement les six changements de pied. Mais il était déjà habitué à s'arrêter après le sixième, preuve que le cheval se routine rapidement, et c'est ce qu'il faut éviter. Il manqua le septième plusieurs fois de suite, restant sur son pied gauche.

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Dans ce cas, on doit faire comprendre au cheval la faute qu'il vient de commettre. Elle consistait, dans l'espèce, à ne pas changer de gauche à droite. Je mis donc le cheval au galop sur le pied droit en ne lui demandant que deux changements, soit gauche-droite. On recommence huit ou dix fois la même chose, en attaquant lorsqu'il n'y revient pas. Personnellement, je termine souvent la leçon par cet exercice : cela dépend de l'état de santé de mon cheval et du temps que cette petite lutte a duré. C'est ce que je fis avec Povero. Comme il était vigoureux, j'en profitai pour lui demander d'abord quatre, puis six changements de pied à chaque foulée, arrêtant toujours sur son pied droit et le caressant après. De cette façon, j'en obtins aisément huit.

Règle générale. — Lorsqu'un cheval fait huit changements à chaque foulée, on peut lui en faire faire tant que l'on veut, mais cela n'est vrai que des chevaux qui prennent froidement ce travail. Au contraire, avec ceux qui s'animent à mesure qu'ils font des changements, il faut forcément en réduire le nombre jusqu'au moment où ils les prennent avec un certain calme.

Avec Povero, c'eût été folie de vouloir persister à en faire un grand nombre. Du reste, c'eût été tout à fait impossible, et il fallut les augmenter progressivement.

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Je ne l'arrêtais ni ne le caressais quand il s'animait. Au contraire je le maintenais au galop, et sur le pied où il s'était le plus animé. Je n'arrêtais et caressais que lorsqu'il devenait calme et léger.

Moralement et physiquement, la différence était grande entre caresser le cheval pendant qu'il s'animait ou lorsqu'il était calme.

Moralement, parce qu'il devait prendre les caresses pour de l'approbation, et, physiquement, parce qu'étant animé, il n'obéissait qu'à moitié.

Admettons qu'il eût cédé en s'animant : le physique seul faisait alors la concession. Il était à peu près dans le cas d'un homme qui ne cède que contraint, en jurant de se venger à la première occasion, tandis que s'il cédait en restant calme, le moral serait d'accord avec le physique et il céderait alors complètement et sans arrière-pensée.

Enfin caresser, lorsque le cheval fait mal, c'est procéder au rebours du dressage.

Povero me donna la preuve qu'il me comprenait, car, après trois jours de ce travail, il fit douze changements à chaque foulée, tout en restant calme et léger. Sans doute, je ne pro-

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gressais que bien lentement. Mais, du moment qu'il y avait un progrès presque tous les jours, si minime qu'il fût, j'étais certain d'atteindre le but.

Pendant que je travaillais ces changements de pied, je ne négligeais pas le reste du travail. Les jours où j'étais forcé d'insister longuement sur une chose particulière, j'étais bien obligé de ne demander que peu des autres exercices, quelquefois même pas du tout. Aussi j'avais soin de réserver pour la fin de la leçon l'exercice dans lequel je prévoyais le plus de résistance. Il était très rare que la leçon durât une heure, jamais davantage, et, sur ce temps, je faisais, au moins, vingt minutes de pas.

Le 24. — Le galop rassemblé, qui était déjà presque sur place, était loin de présenter le même caractère sur les deux pieds. Ainsi, au galop à gauche, les membres antérieurs se posaient bien l'un après l'autre avec souplesse, tout en gardant entre eux les distances voulues. Mais les membres postérieurs se posaient parfois sur la même ligne et souvent tous deux à la fois. C'était presque un saut de pie : de toute manière c'était une faute[1]. La raison en était que le


  1. Il est bon de dire que je n'ai jamais personne pour m'indiquer la position des pieds de mes chevaux. Je ne recours pas davantage à l'aide d'une glace, comme font certains « dresseurs ». L'assiette doit tout sentir. Elle ne peut arriver à ce degré de ↩︎

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membre postérieur gauche, qui aurait dû se poser en avant de son congénère, n'était pas encore arrivé au degré de force et de souplesse voulu pour pouvoir se pousser assez sous le centre et porter davantage de la masse. Le cheval soulageait ainsi la jambe gauche en la posant plus en arrière, à côté de la jambe droite, ce qui répartissait le poids entre elles.

La seule manière de faire comprendre au cheval la faute qu'il commettait et de l'en corriger, était de le pousser en avant en prenant un peu plus de terrain, afin de forcer le membre gauche postérieur à s'éloigner du membre postérieur droit, en gagnant du terrain en avant et en se reposant sur le sol devant le membre droit. Dans ce but, il fallait activer le galop pour rendre les hanches plus vaillantes. Ne pas confondre activer avec allonger !

Ce travail exige de la part du cavalier une grande énergie des deux jambes, car l'intervention de l'éperon n'apprendrait rien au cheval, qui commet une faute sans le savoir. Il serait même nuisible, parce qu'il amènerait le désordre avant

finesse que si l'écuyer compte uniquement sur lui-même. S'il attend d'autrui ou d'un artifice quelconque tout renseignement sur la position des pieds de son cheval, c'est la marque infaillible que le tact de l'assiette n'existe pas.

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que le pauvre animal eût compris ce qu'on lui veut.

Lorsque plus tard il aura compris, on devra se servir des éperons pour attirer et surtout pour maintenir cette jambe sous le centre.

Dans ce même galop rassemblé, à droite, c'était tout le contraire. L'arrière-main fonctionnait juste, tandis que les membres antérieurs se posaient quelquefois sur une même ligne et souvent même tous deux à la fois. Povero piquait du devant, les jambes restaient raides, les genoux ne pliaient pas dans leur mouvement ascensionnel, et c'était laid.

Allez donc établir des règles générales pour le dressage, lorsqu'il se présente chez un cheval tant de différences dans le même air ! On voit que dans le galop raccourci à gauche l'arrière-main péchait, tandis que dans le galop à droite c'était l'avant-main. Telles sont les difficultés qui font aimer l'équitation[1].

Pour corriger le galop à droite, j'employai le même moyen qui consistait à pousser en avant, afin de forcer la jambe droite de devant à se poser devant la jambe gauche.


  1. Voir à l'appendice : IV. Équitation diagonale dans le mouvement en avant. ↩︎

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Le 26. — Je commençai à apprendre à Povero le galop sur trois jambes à droite. Comme jusqu'à présent mon cheval avait appris à lever, tendre et poser une jambe après l'autre, cet exercice, qui est tout opposé, le surprit et surtout le confondit. Il ne comprenait pas du tout ce que je voulais et je procédai avec précautions, plutôt en solliciteur qu'en maître.

Il est très difficile de faire comprendre à un cheval que ce qui lui a été appris pendant longtemps ne compte pas et ne sera même plus toléré. Je parle ici du trot espagnol, qu'il faut absolument abandonner pendant la période de l'apprentissage du galop sur trois jambes. Ainsi, on a appris au cheval à tendre une jambe immédiatement après l'autre, et si une jambe est restée en retard ou ne s'est pas tendue de suite, on a dû avoir recours à l'éperon pour forcer à l'obéissance. Enfin, après la période des hésitations et des luttes, le cheval a fini par comprendre et obéir. Alors on vient lui dire : « Non, ce n'est plus cela, désormais tu ne tendras que la droite, la gauche devant rester à terre pour porter le poids de l'avant-main. Quant à la droite, elle devra rester tendue pendant toute la durée du mouvement. Si tu tends la gauche, je serai obligé de t'en empêcher. »

Il est évident que le cheval ne chercherait

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pas à tendre la gauche si on ne lui demandait pas de se porter en avant, mais ce mouvement est indispensable pour éviter qu'il ne prenne l'habitude de s'arrêter aussitôt après la tension de la droite.

C'est dans de telles confusions que naissent les défenses sans que l'animal en ait la moindre envie. C'est aussi dans ces cas qu'il faut faire preuve d'une patience inépuisable, et je puis me reconnaître cette qualité. Bien qu'étant très nerveux et impatient dans la vie ordinaire, je sais être d'une patience angélique lorsque les circonstances l'exigent. Je dirai même plus : je m'identifie tellement avec mon élève que je sens tout ce qui se passe en lui, et, comme cette patience est la condition même du travail, je n'ai nul besoin de me l'imposer.

Quand le cheval se défend parce qu'il ne comprend pas, cela prouve que l'écuyer est au bout de son savoir et qu'il n'a pas découvert le moyen de parler à l'intelligence de l'animal. Si l'on caresse, il prend ces caresses pour de l'approbation, et en cela il est logique puisqu'on l'a toujours caressé pour lui faire comprendre qu'il faisait bien. On a donc tort, et la prochaine fois qu'on lui fera la même demande, il s'empressera de recommencer les mêmes défenses, croyant mériter des caresses.

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Si l'on corrige, on a encore plus tort, car on n'a pas su lui faire comprendre ce qu'on voulait et les coups ne peuvent rien lui apprendre.

A mon avis, en équitation il y a toujours un joint : il ne s'agit que de le trouver.

Voici deux anecdotes qu'on me permettra de donner à l'appui.

M. le duc de la Trémoïlle vint me dire un jour :

— Faites-moi donc le plaisir, monsieur Fillis, de monter un de mes chevaux qui me joue des tours. Je ne comprends rien à ce diable d'animal : il se comporte sagement à la chasse, à la promenade et partout, sauf quand il s'agit de passer le pont qui est sur la petite rivière du champ de courses d'Auteuil. Il s'y refuse absolument et se défend avec tant de vigueur par des bonds et des « tète-à-queue », que depuis quinze jours, il me décroche tous les matins de ma selle, au même endroit.

Le duc ajouta :

— Vous savez que nous ne craignons pas une tape de plus ou de moins. Plusieurs de mes amis ont essayé de faire passer ce fameux pont au cheval, mais ils n'ont pas été plus heureux que moi.

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Rendez-vous fut pris pour le lendemain à l'hôtel du duc, rue de Varenne. Bien entendu, les amis de M. de la Trémoïlle faisaient partie de la cavalcade.

Aussitôt en selle, je pris le cheval entre les mains et les jambes, et je sentis immédiatement les causes de sa défense. Il se retenait à l'approche des jambes, et ne se portait en avant qu'à la condition d'avoir la tête et l'encolure complètement libres.

Pendant le trajet de l'hôtel à l'avenue du Bois, je ne pus tâter beaucoup l'animal, à cause du terrain. Mais, une fois là, j'entamai tout de suite la lutte. Pour moi, le problème se posait ainsi : le cheval se retenait pendant le parcours afin de conserver toute son énergie pour le moment de la défense : il s'agissait de démolir son plan de bataille. « Je t'assure, mon ami, pensais-je en moi-même, que lorsque tu arriveras tout à l'heure à l'endroit où tu fais tes farces, tu n'auras pas envie de te défendre ! »

Je mis immédiatement mon projet à exécution. Après m'être assuré que le cheval ne se portait pas en avant sur la pression des jambes, je l'attaquai des éperons et du stick très brusquement.

Il essaya bien de bondir sur place et de faire

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« tète-à-queue ». Mais l'attaque avait été trop brusque : il n'eut pas le temps de s'orienter. Je le menai à fond de train jusqu'à l'entrée du Bois, puis je revins, au pas, au-devant de M. de la Trémoïlle et de ses amis. Le duc me dit :

— Mais, monsieur Fillis, ce n'est pas ici que le cheval se défend d'habitude. C'est là-bas!

Je répondis que le cheval ne s'était pas défendu, et que c'était moi, au contraire, qui l'avais forcé à se livrer.

Avant d'arriver au pont, je fis quatre fois la même manœuvre, avec, chaque fois, des attaques moins brusques et des courses moins longues. En arrivant au pont, une pression des jambes me suffit pour pousser le cheval en avant et le tenir droit. J'avoue que cette pression était puissante et de force à tenir le cheval en respect, mais elle n'aurait eu aucune influence si je n'avais pas auparavant attaqué l'animal avec les éperons.

Il passa le pont sans bouger, mais il devint blanc d'écume. Et le duc de s'écrier :

— J'ai chassé des journées entières sur ce cheval sans pouvoir le faire transpirer, et Fillis le met en nage en le tenant au pas!

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Je fis passer et repasser le cheval sur le pont avec les rênes maintenant tout à fait lâches, et en le caressant fortement partout. Le duc me dit alors :

— Voyons s'il passera avec moi?

Je répondis :

— Non, si vous le montez ici. Oui, si vous le montez ailleurs.

Tout le monde croyait que je plaisantais. Pas du tout. Il fallait que le duc fit comme j'avais fait.

Nous échangeâmes nos chevaux plus loin, et je persuadai au duc de pousser le sien (que je venais de monter) en avant sur la main, même en usant des éperons s'il le fallait.

Quand je vis le cheval s'appuyer sur le filet, je fus certain de son obéissance, et nous retournâmes au pont, que l'animal passa tranquillement.

Ce cheval n'avait aucun vice : il était plutôt bon enfant. Seulement, il était, comme nous disons en terme du métier : « dans le vide », c'est-à-dire qu'il ne voulait pas se mettre en contact avec la main. Il devenait alors impossible d'empêcher les

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« tète-à-queue ». Il n'y avait donc qu'une chose à faire : le pousser en avant, jusqu'à ce qu'il prît un appui sur le filet.

Mme la baronne Alphonse de Rothschild avait acheté en Angleterre une jument alezane de pur sang, qui trottait à ravir. Elle l'avait payée 15.000 francs. La bête les valait par ses allures, sa beauté et sa franchise. Son trot était surtout remarquable : haut, vite, léger et élégant. Après avoir donné satisfaction pendant trois années, voilà que, tout à coup, la bête ne put, ou ne voulut plus trotter du tout.

Tous les écuyers, et même les écuyères de la capitale essayèrent de la remettre au trot, mais sans résultat. On eut, alors, recours aux vétérinaires, qui conclurent à une maladie des rognons. M. de la Trémoïlle vint me mettre au courant et me dit :

— Il n'y a que vous qui puissiez nous tirer de là. Nous ne voulons pas condamner la bête sans avoir votre avis.

Nous partîmes de suite ensemble, rue Marbeuf, où se trouvaient alors les écuries de Mme Alphonse de Rothschild. Je fis mettre la jument nue dans la cour. Après l'avoir bien examinée et m'être

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assuré par une « pincée » qu'elle avait les reins flexibles, je la fis seller et amener au Cours-la-Reine.

Aussitôt monté, je mis la jument au pas allongé. Elle se livra de bon cœur, et j'eus la preuve qu'elle ne ressentait aucune souffrance. Puis, je voulus lui faire prendre le trot : tout à fait impossible! Mais j'étais fixé. Je la mis alors au galop, à fond de train, sur 500 ou 600 mètres, puis je revins à la même allure. En passant, le duc me cria :

— Mais nous voulons du trot!

— Moi aussi! répondis-je, tout en galopant.

Je fis faire à la jument environ 1,800 ou 2,000 mètres, à fond de train, en trois reprises, l'attaquant et la caressant tout le temps. J'attaquais pour que la bête se portât en avant, je caressais pour la récompenser du mouvement.

A la quatrième reprise, le poids étant passé en avant, et la jument ayant retrouvé son équilibre d'autrefois, elle se mit au grand trot, avec ses magnifiques allures d'antan.

La baronne de Rothschild monta sa jument le lendemain et s'en servit pendant des années sans que l'animal retombât dans le même défaut.

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A peine en selle, j'avais compris ce qui empêchait la jument de trotter. Elle avait été montée tout l'été par un groom haut comme une botte, et dont les éperons, n'arrivant qu'à mi-côtes, chatouillaient agréablement l'animal. La jument s'était mise au petit galop en s'acculant, puis ce défaut devint une habitude presque impossible à corriger.

Le seul moyen était de mettre la bête à fond de train pour chasser le poids en avant. Mais si la jument avait pris cette allure à sa guise, le poids n'aurait pas suffisamment passé en avant dans une seule séance. J'avais donc été forcé d'attaquer vigoureusement des éperons pendant le grand galop, parce que l'animal n'arrivait pas sur la main. Or, tant qu'un cheval n'arrive pas à supporter le moindre contact avec la main, il y a retenue ou acculement.

Mes éperons avaient donné à la jument l'impulsion qui lui manquait, et j'avoue avoir eu une goutte de sang qui perlait au bout de mon éperon. Mais aux grands maux les grands remèdes !

Dans le cas qui nous occupe, il n'y a que l'attaque brusque et vigoureuse qui puisse vaincre l'acculement. Il est évident, néanmoins, qu'en me servant d'aides moins vigoureuses, je pouvais arriver au même résultat, en y mettant le temps

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voulu. Mais je suis prime-sautier, et j'aime les solutions immédiates. Et puis, dans tous les essais de ce genre, il subsiste toujours un doute : je sentais bien que j'allais gagner la bataille, mais il restait à le prouver.

Je fais plus de cas de ces sortes d'épreuves que du dressage d'un bon cheval d'école. On éprouve une grande satisfaction en découvrant ce que d'autres n'ont point vu. Pour arriver à cette finesse de perception, une condition sine quâ non est d'avoir poussé le cheval sur la main, dans le rassembler.

Donc pour en revenir au galop sur trois jambes en évitant les défenses, voici ma façon de procéder.

Je mets mon cheval au galop sur le pied droit, puis j'arrête et lui fais tendre la droite antérieure. Ceci fait, je caresse, mais aussitôt que la droite touche terre, le cheval veut tendre sa gauche : c'est ce qu'il faut empêcher. On y parvient facilement en rendant tout, en poussant en avant au galop, mais toujours sur le pied droit et en caressant en même temps.

Certes, nous étions loin du galop sur trois jambes, mais, en commençant, ainsi j'évitais les

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luttes et la fatigue, j'étais certain d'atteindre le but parce que je parlais au cheval un langage qu'il comprenait.

Je continuai ce travail de départs sur le pied droit, temps d'arrêt et tension de la jambe droite jusqu'à ce qu'ils devinssent faciles. Car, tout au commencement, les arrêts étaient forcément longs parce que le cheval ne tendait pas sa jambe instantanément; Mais à mesure que les tensions se faisaient plus vite, je diminuai d'autant mes temps d'arrêts.

Puis je ne fis plus que des demi-arrêts, qu'au bout d'un certain temps je supprimai à leur tour en cherchant à obtenir la tension au moment où je ralentissais le galop.

Lorsque le cheval arrive à tendre la jambe sur le ralentissement du galop, il suffit de le tenir dans cette position, avec une certaine vigueur des jambes pour obtenir une foulée de galop sur trois jambes. Il faut arrêter de suite, prodiguer force caresses et se contenter d'une seule foulée pendant quelque temps.

Les changements de pied à une ou à deux foulées étaient bien confirmés tant que nous restions près du mur, et en le suivant je pouvais pro-

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longer ce travail tant qu'il me convenait. Povero ne s'en irritait plus.

Quand je voulais ces changements de pied dans les changements de direction ou sur la ligne du milieu, tout s'embrouillait. Povero ne s'irritait plus autant ni aussi souvent que par le passé, et ne cherchait plus à se sauver. Il devançait mes demandes, et, si je l'avais laissé faire, cela serait devenu sous peu une routine. Pour lui faire comprendre qu'il ne devait pas prendre l'initiative, je le trompai en prenant des voltes et des doublés, au lieu des changements de pied. Chaque fois qu'il cherchait à changer de pied par lui-même, je le forçais à rester sur le même pied en employant au besoin l'éperon.

Quand je tournais à droite, par exemple, galopant sur ce pied, s'il cherchait à changer, je n'avais qu'à faire sentir plus vigoureusement ma jambe gauche, dans le but de le maintenir sur son pied droit. Je continuai ces exercices jusqu'à ce qu'il ne cherchât plus à changer par lui-même. Quelquefois trois ou quatre exercices suffisent, d'autres fois il en faut davantage. Une fois l'ordre rétabli, cela ne peut suffire, car il faut progresser et pour cela recommencer.

En reprenant les changements de pied loin du mur, le cheval fut surpris puisque je venais de

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l'empêcher de les faire. Il a dû se dire : « Mon maître ne sait pas ce qu'il veut. Quand je veux changer, il ne veut pas, et lorsque je ne cherche pas à changer, il m'y force. »

Si le cheval a fait cette réflexion, il était dans le vrai. Seulement il ne se rendait pas compte qu'il devait attendre mes ordres.

Lorsque je redemandai le premier changement de pied en tournant à droite, Povero se raidit. Je ne pouvais plus continuer. Il fallut maintenir le galop en poussant le cheval dans la main, puis recommencer, et ainsi de suite.

Il se présentait deux hypothèses : la première c'est que Povero ne cédant pas assez à ma jambe droite, ne changeait pas et restait sur son pied droit. Je ne pouvais pas le faire revenir à droite puisqu'il y était resté. La seconde hypothèse, c'est que Povero, cédant trop à ma jambe droite, se jetait trop à gauche tout en exécutant le changement. Dans les deux cas l'équilibre était rompu.

Dans le premier cas, je me trouvais dans la position du galop à gauche, tandis que mon cheval était resté dans la position du galop à droite, donc il y avait désaccord. Dans le second cas, le cheval s'étant jeté trop à gauche, l'impulsion s'était

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perdue. Je n'avais même plus la direction puisque nous étions sortis de la ligne droite que je voulais parcourir.

Il fallut recommencer jusqu'à ce que le premier changement de pied fût bien exécuté.

Il y en a qui passent outre et continuent quand même. Examinons les conséquences. D'abord, rien ne vient avertir le cheval qu'il a mal fait, et il doit considérer ce silence comme une approbation. Ensuite, pour être à même de continuer, il faudrait employer les éperons avec force, — voire avec violence — ce qui jetterait la croupe à droite et à gauche en lui faisant faire de grands écarts. Cela est fort laid, et désormais tout est perdu au point de vue de la bonne équitation : les écarts ont éteint l'impulsion et, sans l'impulsion, il ne peut plus y avoir de direction, de légèreté, ni de mise en main.

Dès que le cheval a contracté cette mauvaise habitude, il est impossible de la faire disparaître et de pousser les jarrets sous le centre où les empreintes des pieds postérieurs doivent se trouver en ligne directe avec les pieds antérieurs. Le cheval en profite parce qu'il soulage naturellement ainsi son arrière-main qui reste haute ou de travers. Il est libre d'en faire ce qu'il veut

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puisqu'on ne peut pas la placer où elle devrait être : en ligne directe. Arrière-main haute, signifie avant-main basse et le cheval est alors forcé de piquer son galop.

Le point principal c'est que, l'impulsion étant compromise, la position du cheval se modifie : il peut s'étendre, bourrer à la main ou se jeter de côté. Non seulement il devient impossible de lui faire faire des changements de pied, mais on ne le dirige, pour ainsi dire, plus. S'il n'y a pas d'impulsion, il ne peut y avoir de direction, parce que l'impulsion ne peut exister que si l'arrière-main fonctionne dans la ligne directe. Si on fait jeter au cheval les hanches à droite et à gauche, on l'accule, et c'est l'éperon, le principal agent de l'impulsion, qui vient détruire l'impulsion parce qu'il a été mal employé. Car l'éperon droit ayant forcé le cheval à jeter les hanches à gauche, on est obligé de faire violence avec l'éperon gauche pour lui faire rejeter les hanches à droite. Dans ces circonstances, si l'on a affaire à un cheval mou, il s'arrête. Si au contraire l'animal est vigoureux, il force l'une ou l'autre jambe en se jetant brusquement de côté. Il faut donc savoir tout sacrifier pour conserver la ligne droite. Elle seule donne l'impulsion qui permet la bonne exécution. On ne doit pas toujours se servir des deux éperons à la fois, mais toujours des deux jambes.

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Il n'y a qu'un moyen! C'est de recommencer ce premier changement de pied, vingt, trente, cinquante fois s'il le faut: on ne doit jamais chercher à faire le second alors que le premier n'a pas donné entière satisfaction.

Si, dans les changements de direction, je n'avais demandé à mon cheval que des changements de pied, soit à un ou à deux temps, il aurait compris plus facilement, mais je les voulais à ma disposition, soit à un ou à deux temps et c'est ce qui le trompait.

Parfois il s'attendait à ce que je les lui demandasse à deux temps, d'autres fois il se figurait que je les eusse voulus à un temps, et il faisait ses préparatifs en conséquence. La vérité était que je voulais qu'il ne se préparât ni aux uns ni aux autres. A aucun prix je ne voulais de cette routine. D'abord on n'est jamais certain de ce qui arrivera. Ensuite on dépend trop du cheval et pas assez de soi-même.

Si j'avais désiré prendre les changements de pied à un ou à deux temps, et que le cheval s'apprêtât à les exécuter à chaque deuxième foulée, alors que je les aurais voulus à chaque foulée, nous ne pouvions être d'accord. Dans le cas contraire, le gâchis serait resté le même. La

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seule bonne équitation est d'amener le cheval à attendre les demandes de son maître pour y obéir. Afin d'éviter toute routine, on ne doit pas exécuter le travail dans un ordre constant, ni prendre les changements de pied ou de direction aux mêmes endroits.

Un cheval dressé doit toujours être prêt à tourner où l'on veut et à changer de pied à n'importe quel moment. Il ne doit jamais prendre l'initiative. Il doit attendre les ordres du maître qui lui sont communiqués par les aides (jambes et mains).

S'il prend l'initiative, l'écuyer doit non le châtier, mais le mettre dans l'impossibilité de recommencer. Je suppose que je quitte le mur, étant au galop sur le pied droit, le cheval, croyant que je vais lui demander un changement de pied, devance cette demande et cherche à changer de lui-même. Si, à ce moment, l'éperon gauche se soutient énergiquement, il force le cheval à rester sur le pied droit. A vrai dire, ce n'est pas une correction, mais cela suffit à faire comprendre au cheval que l'initiative lui est défendue.

En ce qui me concerne je ne tolère ni habitudes, ni routine. D'ailleurs le travail de mes chevaux est toujours trop compliqué pour per-

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mettre rien de pareil. Si je tolérais la moindre routine, tout le travail serait compromis.

Pour rester dans la question des changements de pied, il m'arrive, en traversant le manège, de ne prendre qu'un changement de pied. D'autres fois j'en prends trois à chaque deuxième foulée ou bien trois à chaque foulée ou même pas du tout. Je mêle tous ces changements en forçant le cheval à rester sur le pied que je veux, seul moyen de l'habituer à attendre mes ordres. Si je laissais la moindre place à la routine, tout s'embrouillerait.

Pour empêcher le cheval de changer de pied avant la demande, il y a un moyen bien simple. C'est d'exagérer la position du galop en plaçant le cheval de travers. Les hanches débordant du côté où le cheval galope, il ne lui vient pas à l'idée de changer. Du reste cela lui serait impossible. CE REMÈDE EST PIRE QUE LE MAL. Malheureusement bien des écuyers l'emploient. Au commencement cela paraît faciliter le travail et c'est précisément cette facilité qui les fait persister dans leur erreur.

En traversant les hanches à droite dans le galop à droite, et à gauche dans le galop à gauche, le premier « massacre » venu peut faire un

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semblant d'équitation. Il peut même faire un simulacre de changements de pied que nous appelons des « renversements », et qui n'ont rien de commun avec la bonne équitation. Tout le monde comprend que ces changements de pied ne peuvent être justes. Tantôt c'est l'arrière-main qui change, précédant l'avant-main, tantôt c'est le contraire. Le plus souvent les deux pieds postérieurs restent ensemble à droite et à gauche. Dans ce cas le cheval jette la croupe à droite et à gauche, mais ne change pas de pied.

Plus le cheval est tenu droit, plus il est prêt à changer de pied. Plus on le redresse, plus on approche de l'obéissance absolue. C'est pour cette raison que le cheval devance souvent les ordres.

Mais quelle différence entre les changements de pied d'un cheval tenu droit d'avec le même mouvement chez le cheval poussé de travers ! Chez le premier, les jambes seules se meuvent, le corps reste immobile, la tête et l'encolure sont bien placées : c'est l'harmonie de tout l'être.

Regardons maintenant le cheval qui a été habitué à galoper de travers. Il ne change de pied que pour se rattraper et ne pas tomber. On tire la tête, l'encolure et les épaules à droite en jetant les hanches à gauche, et vice versa. La bonne posi-

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tion de la tête et de l'encolure devient impossible, parce que, en sortant de la ligne droite, on a tué l'impulsion. Dans ces conditions, on peut travailler toute sa vie en rétrogradant toujours. La ligne droite seule permet le progrès, parce qu'elle donne l'impulsion.

Le 30 décembre. — Je repris le trot espagnol, et là je rencontrai bien des difficultés.

Povero tendait bien les jambes de devant l'une après l'autre avec vigueur et hauteur, mais il fallait considérer qu'il conservait trois appuis pendant les tensions. Pour le décider à se porter au trot en avant, je devais lui faire perdre l'habitude d'avoir les deux postérieurs en même temps à l'appui. Le trot espagnol étant à deux temps par bipèdes diagonaux, tout comme le trot ordinaire, il faut donc qu'un seul membre postérieur se pose en même temps que le membre antérieur qui forme la diagonale. Cela est assez facile si l'on n'est pas trop exigeant sur la hauteur à laquelle devront aller les jambes antérieures ainsi que sur la position de la tête et de l'encolure.

Si l'on veut pousser en avant sans exiger une grande hauteur des membres antérieurs et négliger la mise en main, les battues diagonales deviennent faciles, parce que l'on s'approche du trot

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ordinaire. Seulement, l'exécution, comprise ainsi, n'est pas brillante et n'a pas grande valeur. Puis, si le cheval sait faire du passage, il retombe presque forcément dans cet air, et on ne sait plus exactement ce qu'il fait.

Il convient de remarquer que, dans le passage, le cheval doit être rassemblé le plus possible. Les quatre membres doivent s'élever et se trousser en gagnant le moins de terrain possible [1]. Dans le trot espagnol, le cheval doit être moins rassemblé pour qu'il puisse gagner plus de terrain. Il doit tendre ses membres antérieurs aussi haut et avec toute l'énergie que l'écuyer peut lui communiquer. Si l'on ne marque pas profondément la différence entre ces deux airs, ils se confondent et deviennent nuls. Ou bien le cheval n'est pas assez rassemblé, et ses jambes ne se plient pas assez pour bien marquer le passage, ou les membres antérieurs ne s'élèvent ni ne se tendent assez pour que cela soit du trot espagnol. C'est une allure bâtarde, entre les deux, qui n'est complètement ni l'une ni l'autre, et, par conséquent, n'a pas de nom en équitation.

D'autre part, si l'on exige une grande hauteur avec tension égale de chaque membre antérieur,


  1. Voir les planches IV et V : Povero sur deux pistes au passage. ↩︎

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dont le sabot devrait arriver au niveau de la naissance de l'épaule, ce sont alors les jarrets qui ne fonctionnent plus avec régularité. La faute en est, dans ce cas, au manque de vaillance de l'arrière-main. Il faut pousser vigoureusement en avant au moyen des éperons, afin de communiquer assez d'énergie au cheval pour qu'il tende haut du devant et chasse vaillamment de l'arrière. Cet air est alors régulier, cadencé et gracieux. C'est la grande impulsion, produite par la vaillance de l'arrière-main, qui seule permet d'obtenir la mise en main.

Le 5 janvier 1895. — Je commençai un nouvel air, qui consistait à faire une tension de jambe à chaque quatrième pas. Cela peut paraître bien simple et facile, et, en réalité, il en est ainsi à la condition qu'on laisse l'animal s'étendre après chaque tension et faire tout doucement les pas intermédiaires.

C'est bien ainsi qu'il faut commencer. Et même il faut se contenter de faire tendre au cheval la jambe que l'on veut, instantanément et sans hésitation. Il était évident pour ce qui concernait Povero, que les pas intermédiaires ne pouvaient être réguliers dans les débuts. Souvent il en faisait deux ou trois et même quatre ou cinq. Ces fautes provenaient surtout de moi. Si j'avais

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PLANCHE IV POVERO, ÉPAULE AU MUR DE GAUCHE A DROITE, AU PASSAGE AU MOMENT OU LA DIAGONALE GAUCHE SE LÈVE.

PLANCHE IV

POVERO, ÉPAULE AU MUR DE GAUCHE A DROITE,

AU PASSAGE AU MOMENT OU LA DIAGONALE GAUCHE SE LÈVE.

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PLANCHE V POVERO, ÉPAULE EN DEDANS DE DROITE A GAUCHE, AU PASSAGE AU MOMENT OU LA DIAGONALE DROITE SE LÈVE.

PLANCHE V

POVERO, ÉPAULE EN DEDANS DE DROITE A GAUCHE,

AU PASSAGE AU MOMENT OU LA DIAGONALE DROITE SE LÈVE.

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bien dans la tête le mouvement, il ne m'était pas encore passé dans les réflexes : d'où une certaine hésitation de ma part.

Le but à atteindre était d'arriver à faire les trois pas, vite, au trot ordinaire, si possible, et à arrêter en l'air la jambe qui commençait le quatrième pas. Il ne fallait pas que la jambe arrivât à toucher terre au quatrième pas. La suite m'apprit jusqu'à quel point c'était difficile.

Pour le moment, j'étais pressé de monter mon cheval en public et, par ce motif, je ne travaillais que l'indispensable. Je devais régler un travail suivi pour la représentation. Je fus donc forcé d'abandonner, pour l'instant, certaines difficultés que je repris plus tard, telles que le galop sur place et en arrière, le galop sur trois jambes à gauche, le trot espagnol à deux temps, etc. Tous ces airs n'étaient pas indispensables pour les débuts : l'affaire était d'améliorer ce que Povero savait, pour être certain d'une exécution subite et facile de sa part, puis de lier le travail de manière qu'il n'y eût pas de heurts.

Pendant le dressage, j'ai pour principe de ne jamais suivre un ordre de travail ou plutôt un programme. J'exécute par fragments, m'arrêtant plus de temps sur les exercices qui sont encore diffi-

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ciles, et touchant à peine ceux que le cheval fait facilement.

Le travail ininterrompu occasionne un changement assez grand chez le cheval, surtout dans la respiration. Povero supportait admirablement le travail. Jamais il ne montrait de fatigue, même si la leçon était plus longue ou plus dure. Je le retrouvais le lendemain aussi frais que s'il s'était reposé la veille. C'est bien la preuve que je ne vais jamais trop loin.

Le 8. — Je dus lui donner une forte leçon de mise en main et de rassembler. Depuis quelque temps, j'étais forcé de le laisser appuyer assez fortement sur le filet, parce que les changements de pied à chaque foulée étaient trop raccourcis. Je le poussais en avant avec moins de mise en main et plus d'appui sur le filet, afin de l'engager à allonger ses foulées. Ce travail est excellent, mais il ne faut pas en abuser, surtout avec les pur sang, qui ne demandent en général qu'à trouver un fort point d'appui, ce dont ils abusent bientôt.

Cela me réussit parfaitement et les changements de pied s'allongeaient davantage. Ils étaient, par la même raison, moins précipités, mieux marqués et plus visibles. Mais, au bout

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d'un certain temps, le cheval cherche à avoir le même appui dans toutes les allures. Il faut alors revenir aux effets d'ensemble, mises en main et rassembler, à toutes les allures et à tous les airs. C'est ce que je fis, et je me proposai de continuer pendant quelques jours jusqu'à ce que Povero redevint complètement léger.

Il me restait à obtenir les changements de pied à chaque foulée, aussi allongés et marqués par les jambes, mais avec le corps plus rassemblé et presque sans point d'appui sur la main.

Le 12. — Les dernières leçons de mise en main et rassembler portèrent leurs fruits comme je m'y attendais. Pendant ces cinq derniers jours, n'ayant travaillé que le rassembler, mon cheval était devenu léger dans toutes les allures.

Lorsqu'on doit revenir aux leçons de rassembler, — et cela arrive souvent dans le courant du dressage,— il faut savoir tout sacrifier pour l'obtenir aussi complet que possible et ne s'occuper que de cette position du rassembler.

On doit commencer ces leçons par beaucoup de mises en main à pied, puis, aussitôt monté, on continue au pas, et au trot lent, cadencé. Si la légèreté du cheval et sa promptitude à obéir don-

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nent satisfaction, il faut passer aux allures plus vives, trot, galop ou airs d'école. Mais, à la moindre résistance, à la moindre raideur, on doit remettre au petit trot et tenir plus longtemps dans la position du rassembler.

Le dressage se commence, se continue et se termine par les mises en main et le rassembler. C'est le seul travail qui maintienne le cheval dans une bonne position de légèreté, d'équilibre et de souplesse.

Le 15. — Je continuai à demander des tensions de jambes à chaque quatrième pas. Si on le fait doucement, cela n'est pas difficile et n'a aucune valeur. Il en est tout autrement si l'on veut que les pas, entre chaque tension, soient précipités. Si on se sert des éperons pour le pousser en avant, le cheval continue à tendre les jambes de devant, puisqu'on lui a appris à les tendre à l'approche de l'éperon, mais alors on a le pas espagnol et c'est précisément ce qu'il faut éviter. D'autre part, si l'on ne se sert pas d'éperons, le cheval n'avance pas assez vite.

En ce qui concerne Povero, si je l'avais abandonné en le laissant s'étendre, cela lui aurait facilité la marche en avant. Il était indispensable qu'il restât pris entre les mains et les jambes,

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presque rassemblé, afin que je pusse arrêter la jambe au moment où le quatrième pas commençait.

Dans ce travail, il y a des translations de poids très brusques : elles sont d'arrière en avant pour que les pas soient précipités, et d'avant en arrière pour arrêter subitement la jambe. L'exercice présente moins de difficultés, si l'on veut exagérer ces translations de poids, c'est-à-dire jeter brusquement le cheval sur ses épaules pour les pas en avant, et le rejeter de même sur ses jarrets pour soutenir la jambe en l'air. Mais alors, ce n'est plus de l'équitation fine, et cela ne mérite pas le nom de haute école en raison de la brusquerie des mouvements.

Il faut que le cheval soit poussé en avant sans que la position de son corps se trouve changée! Le cheval, n'ayant pas changé de position pour les pas en avant, est resté en bon équilibre pour l'arrêt. Il faut que ces translations ne soient pas visibles : l'écuyer seul doit les sentir. C'est pour toutes ces raisons qu'il faut absolument tenir le cheval la tête et l'encolure hautes et les jarrets sous le centre.

Si on l'abandonne en le laissant s'étendre, pour qu'il se porte plus franchement en avant, il

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ne peut plus être dans la position voulue pour qu'on puisse arrêter instantanément la jambe en l'air, comme sous le choc d'une commotion électrique. Dans ce cas, le cheval a trop de poids sur les épaules, et, si la jambe touche terre au quatrième pas, l'air n'a plus de valeur.

L'idéal est d'arriver à obtenir les trois pas au trot et la tension comme je l'ai décrite.

Le 17. — Le trot espagnol de Povero n'était beau et brillant que pendant six ou sept foulées, et encore j'étais forcé d'employer les éperons. Pendant ces derniers jours, m'étant servi vigoureusement des éperons, je lui avais enlevé quelques poils. Pour éviter de le blesser, j'enveloppai mes éperons avec du cuir, mais ces éperons matelassés ne remplirent pas longtemps les fonctions que j'avais espérées. Pendant les premiers jours, le cheval, ayant conservé l'habitude et le respect des molettes piquantes, se soumit assez facilement aux éperons garnis. Puis peu à peu, il se rendit compte que, même lorsqu'il n'obéissait qu'à moitié, les éperons ne lui faisaient pas grand mal : il finit par obéir, mollement. Puis il devint tout à fait impossible de lui communiquer une grande énergie avec des éperons sans molettes.

Je commençais toujours les leçons avec les éperons rembourrés, et, tant qu'il y répondait fran-

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chement je les gardais. Dès qu'il se retenait ou qu'il ne se rassemblait qu'avec difficulté, je reprenais les molettes ordinaires. Il en vint à se rendre parfaitement compte des deux cas, et à très bien savoir ce qu'il en était, cela même avant d'avoir senti l'éperon.

Je voulais, par exemple, du trot espagnol, et j'employai mes éperons garnis avec force et énergie. Povero s'exécuta, mais à son aise, sans assez d'impulsion de l'arrière-main et sans grande élévation du devant. Tout en restant à cheval, je changeai alors mes éperons. Dès que je plaçai le cheval dans la position du trot espagnol et avant que j'eusse besoin de me servir des éperons, il partit avec entrain, vaillant dans l'arrière-main et jetant ses membres antérieurs aussi haut que possible.

Ceci prouve, une fois de plus, que les bons procédés et la douceur sont insuffisants pour communiquer assez d'énergie au cheval et pour l'avoir à sa disposition quand on veut. Le cheval doit toujours avoir présent à la mémoire que le maître possède des moyens pour le contraindre à se soumettre à sa volonté.

Depuis dix-huit mois que je possédais Povero, il avait beaucoup grandi et s'était bien développé.

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Les muscles surtout ressortaient d'une façon exceptionnelle. Son encolure, qui était autrefois mince comme une tige et molle au point qu'elle avait de la peine à soutenir la tête qui n'en paraissait que plus énorme, était ronde aujourd'hui, pleine, longue et forte, bien sortie à partir du garrot et surtout fortement musclée. Il eût facilement porté son cavalier sur l'encolure. Cette amélioration était due à la gymnastique et à l'élévation de l'encolure dans la mise en main avec pli à la nuque, qui permettait de rendre toute l'encolure ferme depuis les oreilles jusqu'au garrot. Celui-ci était bien saillant. Si, à l'état de stabilité, les rognons paraissaient plus élevés que le garrot, c'est que la nature avait fait Povero plus haut de derrière que de devant, mais grâce au dressage qui avait poussé les jarrets sous le centre avec une grande impulsion, l'avant-main s'était élevée. Les reins étaient longs et mal attachés, il était impossible d'y changer quoi que ce fût, mais j'y avais remédié par le travail, qui les avait garnis de muscles, les avait fortifiés et leur avait permis de fonctionner avec énergie[1]. Puis c'étaient les jarrets poussés sous le centre qui soutenaient les reins pendant le travail et les préservaient de toute fatigue.

Il est aisé de comprendre que, plus les jarrets


  1. Voir planche VI : Povero au repos. ↩︎

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PLANCHE VI POVERO AU REPOS. On peut constater que la croupe est plus haute que le garrot. Ce défaut fait paraître mon cheval ensellé, et cependant il a les reins bien droits.

PLANCHE VI

POVERO AU REPOS.

On peut constater que la croupe est plus haute que le garrot. Ce défaut fait paraître mon cheval ensellé, et cependant il a les reins bien droits.

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arrivent sous le centre, plus les reins se raccourcissent et deviennent forts. Donc, avec des reins longs, plus les jarrets resteront éloignés du centre, plus ils auront à supporter le poids de la masse, plus ils se fatigueront et s'affaibliront. C'est la différence entre une tige longue et une tige courte.

Les épaules, les avant-bras, les hanches et les cuisses s'étaient particulièrement renforcés, chez Povero qui avait des « cuisses de grenouille » (terme usuel pour désigner les cuisses minces). Je ne parle pas des tendons antérieurs et postérieurs, qui étaient bons, mais s'étaient consolidés par beaucoup de pas allongé et de petit trot.

Lorsque l'on veut imposer des efforts à un jeune cheval, avant qu'on ait donné de la consistance aux tendons, ceux-ci « claquent » (efforts de tendon). Combien de chevaux de courses ont claqué faute de ce soin!

Povero était presque prêt à paraître en public et, tout en accomplissant des exercices d'une grande énergie, il n'avait pas la moindre molette. Du reste, je puis constater avec une certaine fierté qu'il en avait été de même pour Germinal et Markir. Ces deux chevaux sont nés en 1885. Je commençai leur éducation en septembre 1888,

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ils parurent en public le 4 mai 1890. Depuis cette époque jusqu'au mois de mars 1898, ils travaillèrent presque sans relâche. Quel travail et que de sueurs en été! Malgré les efforts que je leur demandais, leurs jambes restèrent aussi nettes que celles d'un poulain.

Markir ayant eu un abcès au cou, resta pendant six semaines hors de service. Mon pauvre Germinal travailla pour deux. En 1894, de juin à juillet, par 30 degrés Réaumur, il donna quarante-deux représentations consécutives et je crois bien qu'il était meilleur à la dernière qu'à la première. Il n'y a qu'un pur sang capable d'en faire autant.

Le 20 janvier. — Povero était en train de changer ses dents mitoyennes. Ce fut pour cette raison que je ressentis une certaine résistance que j'avais connue jadis, et qui avait disparu depuis que les pinces d'adulte avaient remplacé les pinces de lait. On ne peut pas dire que Povero se défendait contre la main ou le mors, mais ce qui me faisait croire que ses mitoyennes de lait tomberaient sous peu, c'était la manœuvre qu'il faisait avec la langue.

Depuis qu'il avait changé les dents dites pinces, sa langue restait bien tranquillement à sa place. Mais, depuis peu, il recommençait à faire

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le même manège avec la langue qu'il avait fait jadis lorsque ses pinces allaient tomber. Il était évident qu'il y avait une grande gène dans sa bouche. C'est ce qui expliquait les mouvements de la langue, qui se trouvait, au bord des lèvres à droite ou à gauche, mais que le cheval ne sortait pas.

Le 24. — Je ne me trompais pas en présumant que les mitoyennes tomberaient sous peu. Elles vacillaient et mon cheval s'en amusait absolument comme les hommes lorsqu'une dent est près de tomber.

A proprement dire, il ne désobéissait pas, mais là où il me fallait simplement autrefois une légère indication pour obtenir la mise en main, il me fallait maintenant davantage. D'habitude, j'obtenais les mises en main par une petite pression de jambes et une légère tension des rènes du filet. Actuellement j'avais besoin du mors et des éperons pour obtenir le même résultat.

Le 26. — Le galop sur trois jambes se fit peu à peu en continuant la progression déjà indiquée. En galopant, Povero ne touchait plus terre de la jambe droite, qu'il levait assez haut, surtout de l'épaule au genou. Mais du genou au sabot il ne tendait pas encore assez.

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Du reste, il ne fallait pas espérer obtenir tout à la fois. En se contentant chaque jour d'un peu de progrès, on arrive sûrement au but. Il vaut bien mieux y mettre le temps avec méthode que de procéder brusquement en courant le risque de tout compromettre.

Le 28. — Povero avait une tendance à raccourcir les changements de pied de droite à gauche. Pendant quelque temps, je fus forcé d'abandonner les changements de pied à une et deux foulées afin d'améliorer celui qui laissait à désirer. La difficulté n'était pas très grande. Il suffisait de partir au galop sur le pied droit et de pousser fortement le cheval en avant au moment de changer, quitte à provoquer un bond en avant.

Lorsque l'on a suivi cette marche pendant plusieurs leçons, plus ou moins nombreuses selon les difficultés que le cheval a présentées, celui-ci finit par se porter plus sur la main. Par la même raison, le changement de pied se trouve plus allongé.

Parfois le cheval l'allonge trop. C'est bon signe, car alors, avec des aides plus fines et plus légères, on arrive à obtenir le changement tel qu'on le désire : pas trop raccourci, parce que le cheval craint d'être poussé par l'éperon, ni trop

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allongé, parce que, l'éperon n'intervenant pas, le cheval se jette moins en avant.

Le 29. — Povero était bien calme, au galop, depuis quelque temps. Il y avait cependant des exceptions, et parfois il s'irritait pour un rien. Ces moments étaient pour nous deux très fatigants, car j'étais forcé de le tenir plus longtemps au galop sur le pied ou il s'irritait pour amener le calme. Ce n'était qu'à force de faire des effets d'ensemble qu'il finissait par s'abandonner. Il y avait longtemps que pareille chose ne lui était arrivée. Je crois qu'il faut en chercher la raison dans la gêne que lui causaient ses dents.

Le 31. — Il y eut à enregistrer une nouvelle complication. Povero s'éleva trop haut étant au galop sur trois jambes, et cela à plusieurs reprises. Il me fallut le pousser en avant avec vigueur, afin d'éviter qu'il ne prît l'habitude de pointer. J'allais être probablement forcé de faire de même pendant plusieurs jours de suite. C'est que, Povero, dès qu'il avait senti que j'allais élever l'avant-main pour le galop sur trois jambes, avait pris l'initiative, et comme, dans ce cas, ce n'était plus moi qui dirigeais le mouvement, il s'était élevé trop haut. Dès qu'il s'éleva trop haut, j'attaquai brusquement en rendant la main et il se trouva poussé au grand galop. C'était ce que

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je voulais, et c'était ce qui pouvait arriver de mieux. Le danger eût été que Povero s'arrêtât sur l'éperon.

Après que j'eus corrigé ce défaut une dizaine de fois, Povero se porta plus en avant en s'élevant moins[1].

Le 3 février. — Le galop devint meilleur de jour en jour. Mais que de conditions requises pour qu'il fût parfait et surtout pour éviter que le cheval n'y puisât des défauts! Si on n'élevait pas assez l'avant-main, l'extension de la jambe droite antérieure[2] n'avait pas le temps de se faire. Si, au contraire, on l'élevait trop, c'était la pointe ou la cabrade, au cas où l'animal n'aurait pas été rendu préalablement « perçant », et s'il n'avait manifesté un respect, sans restriction, pour les éperons.

Il faut reconnaître que, pour que le cheval puisse exécuter cet air, on est forcé de lui apprendre à élever l'avant-main. Cet exercice lui indique seulement à pointer ou à cabrer, et, pendant quelque temps, il ne comprend pas autre chose. C'est pourquoi il ne faut jamais com-


  1. Voir planche VII : Povero au galop à gauche sur trois jambes. ↩︎

  2. Nous sommes dans le galop à droite sur trois jambes. ↩︎

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PLANCHE VII POVERO, GALOP A GAUCHE SUR TROIS JAMBES. Le cheval, quoique mal fait, garde la tête dans la position classique, quelle que soit la hauteur de l'avant-main.

PLANCHE VII

POVERO, GALOP A GAUCHE SUR TROIS JAMBES.

Le cheval, quoique mal fait, garde la tête dans la position classique, quelle que soit la hauteur de l'avant-main.

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mencer à lever l'avant-main de terre, sans être certain de pouvoir pousser le cheval en avant, quoi qu'il advienne.

On voudrait qu'il s'élevât juste assez pour être en état de tendre la jambe et la maintenir en l'air, tout en se portant en avant. Mais il ne suffit pas de désirer, le difficile est de le lui faire comprendre. Le seul moyen est celui que je viens d'indiquer : une obéissance absolue aux éperons.

Autre difficulté. Si l'on ne se sert pas de l'éperon gauche avec une certaine vigueur, le cheval ne tend la jambe droite que mollement : dans ces conditions, elle touche terre à chaque foulée. On peut donc dire avec certitude que l'énergie que le cheval emploie dans la jambe droite dépend exclusivement de l'énergie de l'éperon gauche.

Autre écueil. Si l'on abuse de la jambe gauche, on pousse les hanches trop à droite : le cheval se trouve alors de travers et l'arrière-main gagne à chaque foulée du terrain sur l'avant-main. Si l'on persiste, on est forcé d'aboutir à la cabrade, qui est excessivement dangereuse dans la position où le cheval se trouve, car on marche pour ainsi dire à reculons. On n'a pas le pouvoir de pousser en avant, parce que, en quittant la ligne droite, on a perdu toute impulsion. C'est pour ces raisons

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multiples que l'on rend rétifs un grand nombre de chevaux en voulant leur apprendre ce galop sans une préparation suffisante. Si l'on n'a pas eu soin d'avoir le cheval complètement à soi avant de commencer ce galop, on n'arrive jamais à ses fins.

Avec l'impulsion rien n'est dangereux. Je suis obligé de revenir sur la question des hanches qui se traversent vers la droite sous l'emploi exagéré de l'éperon gauche et d'indiquer les moyens qui contribuent à éviter cet écueil. C'est la jambe droite qui est le correctif de l'éperon gauche. On doit se servir des deux jambes avec une force égale : la droite pour donner l'impulsion et tenir le cheval droit, la gauche pour maintenir le galop. L'éperon gauche doit faire sentir une fine piqûre à la fin de chaque foulée au moment où la jambe gauche antérieure touche le sol pour forcer la droite antérieure de se tendre et l'empêcher de toucher terre.

Le 5. — Quelques jours me suffirent, en employant les procédés indiqués ci-dessus, pour que le galop sur trois jambes à droite devînt satisfaisant. Je constatai avec plaisir que Povero ne cherchait plus à élever son avant-main de lui-même, mais qu'il attendait mes ordres. Ainsi, au moment où je poussais ses jarrets sous le centre,

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j'élevais l'avant-main juste assez pour que la jambe droite eût le temps de se projeter et de se maintenir en l'air. Le mouvement se faisait moelleusement d'arrière en avant. Il ne ressemblait en rien aux pointes. Je pouvais élever l'avant-main à mon gré, ce qui dépendait du plus ou moins de soutien que je donnais aux rênes.

C'est surtout pendant ce travail qu'il faut empêcher le cheval de sortir de la main : le tout est de bien conserver la tête dans la verticale.

Voici, du reste, une manière sûre de juger si les enlevés de l'avant-main sont les fruits d'un travail méthodique. Le cheval, qui se défend ou qui s'enlève de son initiative privée, force sa tête hors la main en la renversant. Ceux qui sont mal dressés font ce même mouvement, mais avec moins de violence ou en sont empêchés par une martingale. Ces chevaux n'ont rien de commun avec l'équitation.

Le cheval dressé selon les principes conserve la tête dans la verticale, quelle que soit la position de son corps. Je puis élever l'avant-main de mes chevaux aussi haut que je le veux et obtenir en l'air la mise en main avec concession complète de la mâchoire inférieure. J'en ai donné maintes fois la preuve en présence d'incrédules (voir pho-

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togravures). Cela provient de ce que j'ai toujours l'impulsion à ma disposition, quelle que soit la position de mon cheval.

Le défaut, pour ce galop, est d'être fait de bas en haut au lieu d'arrière en avant. Dans le premier cas, le cheval règle lui-même la hauteur à laquelle il veut aller, puis retombe lourdement sur le sol avec trop de poids sur l'avant-main. La jambe antérieure qui devrait rester en l'air est forcée de se poser pour venir au secours de la jambe antérieure d'appui qui se trouve trop surchargée pour pouvoir soutenir seule tout le poids de l'avant-main. Dans ce cas, la faute est dans les reins et les jarrets qui ne poussent pas assez la masse en avant, ou, pour être plus juste, dans les jambes du cavalier qui, manquant de vaillance, n'ont pu en communiquer suffisamment à l'arrière-main. Ce galop doit se faire, comme tout devrait se faire en équitation, d'arrière en avant. Il doit se glisser et non se faire par soubresauts.

Le 6. — Le trot espagnol resta encore difficile en ce sens, que si je laissais à Povero l'encolure allongée, il tendait bien les jambes antérieures, mais, dès que je voulais plus de mise en main, il retombait dans le passage.

Pour que ce mouvement soit classique, — en admettant qu'il puisse être rangé parmi les airs

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classiques — le corps du cheval doit rester aussi près que possible de la position horizontale, l'avant-main un peu plus haute pour faciliter l'élévation et l'extension des membres antérieurs et l'arrière-main poussant avec vigueur.

Ce trot se fait par battues diagonales, tout comme le trot ordinaire, la tête et l'encolure dans la position de la mise en main, et non pas allongées. Le bout du nez ne doit dépasser que fort peu la verticale.

Je viens de parler du « classique ». Il est intéressant, je crois, de discuter ce que l'on entend en équitation par ce mot.

Seuls, les anciens sont cités comme ayant été « classiques », et il est convenu que tout ce qui est nouveau, bien que supérieur à l'ancien, ne peut être classique. Pourquoi? A ce compte-là, pas de progrès. Baucher, d'Aure ont eu tort de s'occuper d'équitation, et moi de même. Qu'est-ce donc qui est classique?

Il faut mettre en première ligne les allures naturelles, mais elles ne peuvent être classiques que si le cheval reste dans une position académique (rassembler). Nous avons le pas, le trot et le galop d'école, d'où il découle naturellement

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que la position seule est classique et non les allures. Si nous entrons dans le domaine des allures artificielles, ou il faut les accepter en bloc ou les rejeter toutes — je ne parle que de ce qui se fait régulièrement dans le rassembler. Sans cela, on ne s'entendra jamais, car, les uns veulent bien admettre telles allures, tels airs, tandis que d'autres les rejettent.

Baucher a inventé plusieurs airs d'école. En quoi sont-ils moins « classiques » que ceux des anciens, surtout les changements de pied à chaque foulée et à chaque deuxième foulée?

Beaucoup de gens n'acceptent comme « classiques » que le passage et le piaffer. Il y a le pour et le contre. Ces airs sont « classiques » lorsqu'ils sont obtenus le cheval monté et tenu dans le rassembler, parce que, pour faire de l'équitation, il faut être à cheval. Tout ce qui se fait autrement ne peut être du domaine de l'équitation. Ces exercices ne sont pas classiques lorsqu'ils sont appris par d'autres moyens. Mais, me demandera-t-on : « A quoi peut-on reconnaître s'ils sont appris avec les principes établis ou par l'empirisme? » Cela est fort simple, car ils ne se ressemblent pas.

Faites vous-même la comparaison (en consultant mon ouvrage, Principes de dressage et

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d'équitation) de Markir au piaffer, appris de la selle et dans le rassembler, page 310, planche XXIX, avec la planche XXX, page 320, où l'on voit le cavalier à pied apprenant au cheval le piaffer au moyen de la cravache. La différence saute aux yeux des moins clairvoyants. Cette différence existe toujours et dans tous les airs d'école. Les incapables rejettent, bien entendu, toutes les grandes difficultés, quelque « classiques » qu'elles soient, parce qu'ils ne peuvent parvenir à les faire exécuter. C'est toujours la fable le Renard et le Raisin. Leur idéal serait de faire de l'équitation sans monter à cheval. Heureusement, cela est impossible.

L'animal dressé à la cravache n'est bon à rien, si ce n'est à se recroqueviller aux moindres chatouillements de la cravache. Au contraire, le cheval dressé d'après les principes peut faire n'importe quel service du jour au lendemain, sans aucune autre préparation que celle de l'entraînement, chasses, courses ou campagnes.

Ce que j'admire chez les anciens, ce sont leurs airs à moitié relevés, comme les courbettes et pesades, et les airs complètement relevés de croupades, ballottades et caprioles[1]. Cette équitation


  1. Voir appendice V : Les Bonds. ↩︎

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est tout à fait abandonnée, ce qui est regrettable au point de vue de l'art. Mais il est évident que si ces airs servaient autrefois aux anciens dans les combats à l'arme blanche, aujourd'hui leurs airs et leurs chevaux seraient inutiles.

Autant il fallait aux anciens des chevaux solides et lourds pour pouvoir supporter le poids des cuirasses et l'homme bardé de fer de haut en bas, autant il faut actuellement, avec les armes à longue portée et à tir rapide, des animaux vifs, paraissant et disparaissant comme des flèches. Puis la race de ces chevaux types du temps de Louis XIV et de Louis XV est à peu près entièrement disparue. Seul l'Empereur d'Autriche possède un haras où l'on n'élèye que cette race dite « Lippizaner »[1], issue d'étalons andalous et de juments de la haute Arabie. On prétend que depuis deux siècles aucune goutte de sang étranger n'y a été mêlée. Ces chevaux, dont les membres et les articulations plient comme des ressorts d'acier, se prêtent merveilleusement au travail assoupli des manèges, mais ne valent rien pour les exercices à l'extérieur, parce qu'ils sont mauvais galopeurs. Je n'ai pas vu un seul de ces chevaux qui sache galoper légèrement en prenant du terrain. En revanche, ils sont beaux trotteurs et font de magnifiques chevaux d'attelage.


  1. Parce qu'ils proviennent du haras de Lippiza. ↩︎

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Ce que je reproche le plus aux anciens écuyers, c'est de s'être servis et d'avoir souvent abusé des instruments de torture, surtout des piliers, instruments lâches et barbares. Lorsque je vois un pauvre animal emprisonné dans les piliers et massacré par ceux qui l'entourent, cela me produit l'effet d'un homme qui, devant se battre et craignant l'énergie de son adversaire dans la défense, le fait prendre et ligotter par plusieurs sbires et l'assomme en lui criant : « Défends-toi donc, lâche ! » Le pauvre cheval est hors d'état d'user de ses moyens. On peut le tuer sans risquer une égratignure : c'est probablement pour cela que les piliers ont tant d'adeptes.

A mon avis, devrait être déclaré non « classique » tout air et tout mouvement obtenu par le travail à pied ou avec l'aide d'instruments quelconques. De même toutes les contorsions faites sur place, parce qu'elles empêchent le mouvement en avant. Où il n'y a pas de mouvement en avant, il ne peut y avoir d'impulsion. Sans impulsion, pas de rassembler, et, sans rassembler, l'équitation n'existe plus. Non « classiques » les chevaux, dont la tête est fixée par une martingale ou par un enrènement quelconque. De même ceux auxquels on indique ce qu'ils ont à faire par l'intermédiaire de la cravache, quels que soient les airs qu'ils exécutent, car ceci est du

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domaine du dressage en liberté. Cela seul devrait être « classique » que l'on apprend au cheval au moyen des mains et des jambes lorsqu'on est en selle, car cela seul est de l'équitation — et encore à la condition que le cheval ne sorte jamais de la position académique du rassembler. Dès que le cheval sort de cette position, il cesse d'être « classique ».

Pourquoi trouve-t-on « classique » tout ce qui nous vient des anciens ? Parce que les gravures de l'époque nous présentent toujours leurs chevaux dans la position du rassembler. Il ne faut pas oublier que ces gravures ont été faites par des artistes qui les ont tracées d'après un idéal conçu et non par la photographie instantanée qui reproduit la vérité dans toute sa réalité. Il ressort, avec preuves à l'appui, des comparaisons établies d'après les anciens tableaux et les photographies modernes, que tous les grands peintres se sont trompés en ce qui concerne l'exactitude des positions du cheval, et cela depuis les primitifs jusqu'à Raphaël, jusqu'à Géricault, en passant par Rubens, Salvator Rosa, van der Meulen, Oudry, Vernet et tant d'autres, comme en a témoigné M. Max Guérin-Catelin dans son ouvrage : le Mécanisme des allures du cheval.

Si tous ces grands artistes ont commis tant

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d'erreurs, que doivent être les erreurs commises par tant d'autres peintres moins célèbres — pour ne rien dire des statuaires ? Les chevaux qu'on nous représente d'ordinaire étaient exclusivement montés par de grands seigneurs et la courtisanerie, en ce temps là, se donnait libre carrière. Les epithères les plus ronflantes étaient décernées à ces cavaliers, mais, chose bien curieuse, aucune n'avait de rapport avec le savoir équestre de celui qui en faisait parade. « Au très noble et très brave. Au très noble et très généreux. Au très noble et très valeureux. » La plus belle louange, et probablement la plus sincère, se rencontre dans l'ouvrage écrit par Pierre de la Noue en MDCXX :

« Au très illustre et généreux seigneur, monseigneur Georges baron de Stubenberg. »

Ce qui rend sceptique sur les qualités de cavalier de tous ces seigneurs, c'est leur position. Ils sont tous bien posés, ou, pour mieux dire, ils sont très « à la pose ». De fait, tous ont la même position, ce qui prouve que leurs artistes les préparaient tous dans le même moule. Pour pouvoir travailler le cheval, on est forcé d'avoir les genoux un peu pliés, la jambe descendant le long des sangles, plutôt un peu en arrière qu'en avant. Or tous ces cavaliers ont les genoux tendus, les jambes raides et éloignées du cheval, beaucoup trop en avant. S'ils voulaient se servir des éperons

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dans la position qui leur est faite, ils ne pourraient attaquer qu'aux épaules. Il en résulte que, si la position des cavaliers est exacte, celle des chevaux ne peut pas l'être, car ils sont complètement assis, leurs jarrets bien sous le centre. Or les jarrets ne peuvent être ainsi attirés que par les éperons opérant derrière les sangles. La vérité est-elle dans la position de l'homme ou dans celle du cheval ? Elle ne peut être dans les deux à la fois.

Si l'on a tant avantagé l'homme pour qu'il paraisse beau, même au point de détruire la position que l'écuyer est forcé de conserver pour travailler son cheval, on est en droit de se demander si l'on n'a pas fait la même chose en faveur du cheval en nous le montrant placé d'une façon trop académique? Sans courir le risque de se tromper beaucoup, je crois que l'on pourrait conclure qu'hommes et chevaux affectaient généralement des positions beaucoup moins académiques.

Puisque je parle de la position de l'écuyer, on me permettra d'en profiter pour faire la critique de la mienne. On me reproche, avec juste raison, d'avoir trop de laisser-aller et je tiens à reconnaître l'exactitude de cette observation.

Avant d'entreprendre l'équitation savante,

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j'avais la même position que j'ai aujourd'hui. C'est celle de presque tous les vieux chasseurs anglais, tout le poids du corps reposant sur la selle, le dos un peu infléchi afin d'éviter toute secousse, les genoux chevillés — sans force — à leur place, les étriers complètement chaussés pour le cas de désordres, c'est ce que l'on appelle riding at home (monter à cheval chez soi), position indispensable pour les terrains accidentés, le train et les sauts,

Lorsque j'ai commencé à faire de l'équitation savante, je me suis raidi pour prendre la position « académique », croyant que c'était de rigueur. Reins creux, poitrine bombée, etc., rien n'y manquait. C'est le meilleur moyen de n'être jamais lié aux mouvements du cheval et d'être déplacé à chaque secousse.

Un de mes amis, écuyer de talent, me dit alors :

— Mon cher ami, lorsque vous montez dehors, vous avez l'air d'un homme de cheval souple, ce qui dénote une longue habitude de la selle. Mais, lorsque vous faites de l'école, vous êtes raide comme une bouteille.

Je sentis si bien la justesse de la critique que, sans tarder, je repris ma première position pour

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faire de l'école, avec cette seule différence que j'étais forcé d'avoir les jambes plus près des sangles. J'ajouterai que c'est grâce à la reprise de ma première position que je suis si lié au cheval, tandis que je m'en étais séparé par la raideur. C'est ce qui m'a permis de réaliser des progrès et d'en faire faire à l'équitation. On peut avoir raison lorsqu'on me reproche de me « laisser aller ». Je demande seulement la permission de prendre la critique pour un compliment.

Mais il est dit que l'on ne peut plaire à tout le monde. Dans un salon des Champs-Élysées, on causait cheval. Le baron d'Étreillis soutenait que je montais bien à cheval. « Je n'aime pas l'équitation de Fillis, répliqua une belle dame. Il est tout chauve! »

Ce pauvre Albert Wolff croyait sans doute qu'étant critique d'art, il devait se connaître en équitation. A cette époque montait au Cirque un écuyer de passage à Paris, qui faisait de grands mouvements. Il était continuellement déplacé à droite et à gauche, en avant et en arrière. Un soir, Wolff dit au vieux Franconi : « A la bonne heure ! vous avez là un écuyer qui m'a empoigné. Il n'est jamais sur la selle : tantôt sur l'encolure et tantôt sur la croupe, on dirait qu'il va culbuter à chaque instant. Cela produit un grand effet sur

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le public. Combien je le préfère à votre Fillis qui ne bouge pas, et qui a l'air d'une momie. »

Pour en revenir à ce que je disais précédemment, je ne nie pas qu'il y ait des raisons d'avoir des piliers pour dresser les sauteurs dans les écoles militaires[1], car cela donne de la solidité et de la confiance au cavalier, bien qu'on puisse très bien tenir sur un cheval dans les piliers et non sur un cheval libre qui se défend à sa guise. D'abord on s'habitue aux bonds dans les piliers, parce que, quelle que soit sa violence, le bond est toujours le même, tout y est prévu. Si l'on est déplacé par un bond, on s'arrête, on se remet bien d'aplomb dans la selle et l'on recommence. Puis on n'a à penser qu'à une chose : tenir. Le malheur est que tout cela devient une routine.

Avec le cheval libre, tout change. S'il a la chance de vous déplacer, il ne s'arrête pas. Au contraire il redouble de violence avec l'espoir de vous sortir complètement de la selle. Ici il faut penser à tout : le mener, l'empêcher de se défendre, parer aux défenses, éviter les accidents et finalement devenir vainqueur. Dans les piliers, il n'y a pas de casse à craindre, mais, en revanche, il y en a souvent quand le coquin est libre. C'est


  1. Voir appendice VI : Les Écoles de cavaleries d'Europe. ↩︎

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la leçon d'armes comparée au duel sur le terrain. Le coquin libre rend plus de services et coûte moins cher : on en trouve assez pour presque rien.

A Saumur, on a aussi des sauteurs dans les piliers qui servent à donner et à entretenir la solidité des cavaliers. Mais je crois que le but principal est de montrer ces bondisseurs dans les représentations de carrousels. J'avoue que le spectacle de ces douze sauteurs est du plus bel effet et je ne leur ménage pas mon enthousiasme. Mais, avant tout, une école doit avoir des principes. Sinon, elle tombe dans l'empirisme. Au nom de quels principes fait-on ces bonds ? En équitation, tout bond doit conserver la position d'où découle son nom et je me demande quels noms on peut donner aux bonds des chevaux de Saumur ? Au point de vue de l'art, cela est nul. Ces chevaux sautent comme ils veulent ou comme ils peuvent, selon leur énergie et leurs aptitudes.

Le 8 février. — Je reviens au travail de Povero. Les tensions des jambes à chaque quatrième pas se confirmaient. Les trois pas intermédiaires étaient assez précipités, les tensions se faisaient instantanément et étaient bien soutenues.

Le trot espagnol était très beau, haut et bril-

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lant. Il n'était pas cependant aussi près de la perfection que je l'eusse désiré. Comme j'exigeais une grande hauteur des membres antérieurs, le nez était peut-être d'un centimètre plus avant qu'il n'aurait dû l'être et les jarrets pliaient encore un peu trop. J'aurais dû faire des concessions en exigeant un peu moins de hauteur. J'aurais pu faire baisser un peu plus le nez et alors l'arrière-main serait arrivée plus près de la position horizontale. Pour cet air, je n'aime pas que le cheval soit trop assis. Si j'avais permis à Povero de dépenser moins d'énergie dans les jambes de devant, cela aurait pu devenir chez lui une habitude invétérée, et je n'étais pas certain de retrouver plus tard la hauteur que j'avais acquise, tandis qu'en continuant à exiger cette hauteur, j'étais persuadé d'arriver plus tard à faire très bien fonctionner l'arrière-main. Il fallait le temps nécessaire pour que Povero prît des forces, car le sujet était encore bien jeune. Tout était prêt pour qu'il pût débuter dans un laps de temps très rapproché. Il me restait cependant à lier tous les airs et mouvements, c'est-à-dire à suivre un programme, plus pour moi que pour mon cheval. Un soir de début, on a suffisamment à faire pour arriver à une bonne exécution, et l'esprit est assez occupé sans qu'il soit besoin de le mettre à la torture pour se rappeler l'ordre dans lequel le travail doit être exécuté.

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Quel que soit l'ordre du travail, le cheval doit toujours être en état de s'y conformer. S'il faut suivre un ordre de travail, c'est l'orchestre qui l'exige. Tel air de musique se marie admirablement bien avec tel air d'école, tandis qu'il serait en parfait désaccord avec un autre exercice.

Mes chevaux travaillent à la note, tout comme les chanteurs, mais par mon fait, non d'eux-mêmes. Je ne demande au chef d'orchestre que l'accélération ou le ralentissement du rythme. J'avais trente-deux mesures de galop pour les changements de pied à chaque deuxième foulée, et trente-deux à chaque foulée. On dit que mes chevaux suivent bien la musique. C'est qu'ayant trente-deux changements à faire, je n'en fais jamais trente et un ni trente-trois : d'où l'accord parfait avec l'orchestre. J'ai seize mesures de piaffer et seize de trot espagnol, huit de piaffer et un point d'orgue pour la courbette, tout cela s'entremêlant. On voit que le cheval doit exécuter aussi rapidement que la pensée.

J'eus un heureux événement à constater : les dents mitoyennes de lait, qui vacillaient depuis quelque temps, venaient de tomber à peu d'intervalle l'une de l'autre.Le cheval devint plus aimable de la bouche.

Voici quel fut le travail de Povero :

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1° Deux pistes au trot rassemblé, trot allongé, serpentine ;

2° Deux pistes et serpentine au passage ;

3" Galop huit de chiffre, voltes ordinaires et renversées, pirouettes à droite et à gauche ;

4° Galop sur trois jambes à droite ;

5° Tension des jambes à chaque quatrième pas ;

6° Changements de pied à deux temps et un temps, en changeant de main ;

7° Trot espagnol.

Le 4 mars, il y eut répétition avec l'orchestre, le début devant avoir lieu le 6.

Povero travailla avec la musique et se comporta bien au point de vue de l'obéissance. La musique l'anima à tel point qu'elle lui communiqua une impulsion qui lui fit exécuter son travail avec une facilité exceptionnelle. Tout le problème est de créer et d'entretenir l'impulsion. Mes jambes ne me servirent qu'à tenir mon cheval droit : il ne fut pas nécessaire de le pousser en

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avant. Je n'eus qu'à diriger et à me servir du gouvernail, sans avoir recours aux rames : c'était un vrai délice.

Le 5. — Repos complet. Le 6, je donnai une petite leçon d'assouplissement sans fatigue. Je tiens à avoir mes chevaux frais pour le soir.

A la représentation, Povero travailla avec la sagesse et l'obéissance d'un vieux troupier. Seuls, les applaudissements provoquèrent quelques petits bonds de gaieté.

Je lui laissai prendre le plus de repos possible pour réparer ses forces. Je constate avec un certain orgueil que Povero parut en public avant d'avoir atteint sa quatrième année. Il naquit le 22 mars 1891 et débuta le 6 mars 1895. Je commençai à le monter, pour la première fois, le 10 octobre 1893. J'avais donc mis dix-sept mois à le dresser, y compris les maladies et les repos forcés.

Le 30 mars. — Povero venait de prendre un repos complet de trois semaines après trois représentations consécutives les 6, 7 et 8 mars. Pendant ce temps, il fut seulement promené à la main pour ne pas le laisser tout à fait inactif. En le montant à nouveau, je me réjouissais

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d'avance de trouver un animal bien disposé au travail, plein de force et se livrant avec plaisir. Quelle déception ! Autant j'avais laissé Povero aimable de la bouche et obéissant aux jambes, autant je le retrouvai rebelle à tout. Non seulement le physique s'était raidi — ceci se comprend et devait forcément arriver faute de gymnastique, — mais le moral même était porté à la résistance : chose toute nouvelle chez ce bon animal. Il était devenu complètement récalcitrant à l'éperon, surtout du côté droit. Comment l'expliquer? Je ne lui avais pas demandé grand'chose pendant les premiers jours. Comme d'habitude, j'avançais progressivement, et, malgré cela, les résistances étaient fortes.

Pendant le dressage, lorsque les résistances se présentent, on les sent s'accentuer tous les jours davantage : on peut et on doit les combattre au fur et à mesure qu'elles se produisent. En les négligeant, elles augmentent. Mais ici quelles raisons de la résistance? Je n'en trouvais pas. C'était la première fois depuis bien des années que je ne pouvais préciser le pourquoi et le parce que.

Que Povero me soit revenu raide de partout, je m'y attendais après ce long repos. Avec quelques jours d'assouplissements, j'aurais pu espérer le ramener au point où je l'avais laissé.

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Mais je me trouvais en présence d'une résistance ouverte contre ma jambe droite. C'était aussi la première fois qu'un cheval me revenait récalcitrant. Habituellement, après un bon repos, mes chevaux revenaient toujours gais et dispos au travail. Il en fut tout autrement avec Povero et je fus forcé, pour le faire céder, d'amener une goutte de sang au bout de mon éperon. Puis la résistance ne se trouvait pas localisée dans tel ou tel mouvement : elle s'accentuait à l'approche de l'éperon droit.

Comme d'habitude, je commençai les leçons par des assouplissements à pied durant quelques minutes, puis je continuais les mêmes exercices, monté. Je les prolongeai plus ou moins selon le degré de raideur. Après, je mis Povero au petit trot rassemblé. Tout marchait bien tant que je tenais le cheval en ligne. Mais, dès que je voulais prendre l'épaule en dedans de droite à gauche, je sentais tout de suite une résistance très accentuée à ma jambe droite.

Or, du moment qu'il y a de la résistance chez un cheval déjà dressé, il n'y a que l'énergie du cavalier qui puisse la vaincre. Dans le cas qui nous occupe, si j'avais employé les caresses, que j'appellerai « les armes du poltron », et si j'avais fait seulement semblant de me servir de la cra-

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vache ou des éperons, « l'arme des fanfarons », j'aurais sûrement amené des défenses. Il faut attaquer à fond ou descendre. Choisissez!

Pour parvenir à obtenir les deux pistes de droite à gauche avec la même facilité qu'avant le repos, je mis huit jours, les leçons durant une heure, et ne comprenant que des assouplissements et les deux pistes de droite à gauche. Nous eûmes trois fortes luttes avant que Povero cédât.

Le 8 avril. — Le trot restait bon, parce que le cheval était en ligne droite. La serpentine était facile de gauche à droite et difficile de droite à gauche. Cependant les résistances étaient moins fortes, grâce aux leçons que le cheval recevait depuis huit jours.

Le passage restait bon tant que je tenais mon cheval droit, mais il avait perdu toute élasticité dans les deux pistes.

Le galop était bon à droite, raide à gauche, toujours pour la même cause : manque de soumission complète à ma jambe droite. On ne pouvait pas dire que Povero n'y obéissait pas, mais c'était sans se livrer complètement, d'où l'impulsion, qui seule donne cette grande facilité d'exécution, était bien moindre.

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Je ne pouvais rien demander de plus avant que Povero redevînt aussi facile et souple qu'il était avant le repos.

Le 12. — Povero alla beaucoup mieux et se livra de bonne volonté. Le galop était égal sur les deux pieds.

Je repris les pirouettes au galop. Celle de droite à gauche, il la faisait très bien. Son jarret gauche, qui formait pivot, restait bien souple et vaillant sous le centre. Il n'en était pas de même de gauche à droite, parce que le jarret droit était moins souple et cherchait à échapper à la mission pénible qui lui incombait : celle de servir de pivot. Aussi, au lieu de porter et de maintenir le jarret droit sous le centre où il devait supporter la plus grande part de la masse, Povero rejetait ce membre vers la droite, ce qui le soulageait et faisait partager le poids du corps avec le jarret gauche. Cela était laid, et, en même temps, c'était une faute. Le jarret droit s'éloignant de la ligne droite, il devenait impossible de faire remonter le cheval sur la main, parce que la déviation du jarret faisait perdre l'impulsion nécessaire. En augmentant la pression de ma jambe droite, j'empêchai le jarret droit de dévier à droite. Povero eut alors recours à un autre subterfuge : celui de poser le pied droit à côté du pied gauche. Il cher-

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chait même par moments à le placer derrière le pied gauche, alors que le pied droit aurait dû être devant. Cette position, c'est l'acculement.

Dans le cas actuel, il n'était pas aisé de faire comprendre au cheval qu'il commettait une faute, en déplaçant de quelques centimètres vers la droite ou en arrière le pied qui fait pivot. Si l'écuyer ne dispose pas de toute sa tension d'esprit pour surveiller les petits déplacements des membres, il ne s'aperçoit de rien, à moins que le manège ne soit pourvu de grandes glaces. L'écuyer habile sent tout de suite lorsqu'un jarret dévie, parce qu'au même moment le cheval cesse d'être sur la main. En penchant la tête du côté vers lequel on tourne, on peut voir la jambe lorsqu'elle s'écarte ou reste en arrière. Mais il est plus difficile de la voir lorsqu'elle reste à sa place sous le centre. Pour y parvenir, on est obligé de pencher la tête de côté, ce que l'on peut faire sans déranger l'équilibre de l'homme et du cheval. Il faut avoir grand soin de ne pas déplacer l'assiette. Il faut seulement tourner la tête sans bouger le corps. Si peu que le corps bouge, l'assiette n'est plus en place et l'équilibre se trouve rompu, de même que la main perd sa justesse.

Pour avancer avec plus de sécurité, il me fallut rétrogràder. Je repris simplement les pi-

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rouettes au pas et les enseignai de nouveau au cheval, comme je l'avais fait dans les commencements.

En équitation, tout se tient tellement que la désobéissance du cheval à ma jambe droite lui rendit les changements de pied difficiles. Il changeait facilement de gauche à droite, parce qu'il obéissait sans restriction à ma jambe gauche. Il n'en était pas de même de droite à gauche, où il me fallut l'aide de l'éperon pour le décider à changer. Sur l'intervention de l'éperon, il changeait, mais avec plus de brusquerie : le désordre commençait. Mieux vaut le désordre que la désobéissance : le désordre cesse dès que l'obéissance se produit. Le tact consiste à savoir mesurer la vigueur de l'éperon, dont il faut diminuer l'effet au fur et à mesure que le changement se fait plus facilement.

Si l'on continuait l'attaque vigoureusement lorsque le cheval est disposé à bien exécuter sur une aide légère, il serait mal récompensé de sa bonne volonté. Puis, en continuant avec trop de vigueur, le cheval finirait par prendre peur des changements de pied. On peut alors abandonner l'espoir de les faire à la deuxième foulée et à chaque foulée. Après avoir exigé que le cheval change de pied par la vigueur, il faut diminuer

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celle-ci peu à peu, afin d'arriver à obtenir une bonne exécution avec les aides les plus légères.

Mais, lorsque le cheval devient négligent, c'est-à-dire lorsqu'il ne change pas avec des aides légères, l'éperon vigoureux doit toujours être prêt à intervenir, de même qu'il doit disparaître dès que l'exécution est satisfaisante, et ce, pour faire place à l'éperon doux.

Pour être vigoureux, l'éperon doit être donné en pointe comme une épée, et, pour être doux, ne s'appuyer que légèrement sur les flancs et à la suite des talons. Les chevilles doivent être souples, afin que le cavalier puisse facilement tourner les pieds dans tous les sens sans avoir besoin de déplacer les jambes. Le tact des talons est presque aussi subtil que celui des mains. Pour agir avec douceur, la pointe du pied doit être dans la direction de l'épaule (presque droit), et, si le cheval n'obéit pas comme on le désire, il faut tourner la pointe du pied un peu plus en dehors, afin d'avoir à son service l'éperon vigoureux.

Pour toutes les difficultés que je rencontre dans l'exécution des changements de pied, je reviens toujours aux départs, qui sont, sans contredit, la meilleure des préparations, surtout lorsqu'ils se font avec facilité et légèreté. Puis je

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reprends les changements de pied, mais à intervalles éloignés, toutes les dix ou douze foulées, en tenant mon cheval bien droit et rassemblé.

Comme Povero était plus facile de gauche à droite, je ne lui demandais presque pas de changement de ce côté. J'embarquais mon cheval sur le pied droit, et je profitais du moment où il était bien léger pour changer de pied. S'il obéissait, je le caressais et l'abandonnais. Puis je recommençais. Au bout de quelques jours de ces exercices, les changements de pied devinrent également faciles des deux côtés.

Le 15 avril. — Povero avait presque complètement oublié le trot espagnol. Il faisait deux ou trois pas, puis pliait les genoux et retombait dans le passage.

Dans ce cas, il faut alternativement arrêter et faire tendre les jambes de devant ou pousser en avant au grand galop. Pour obtenir un bon résultat, la combinaison de ces deux moyens est indispensable. Si le cheval plie les genoux, il faut arrêter et faire tendre les membres antérieurs, afin qu'il comprenne ce qu'on lui veut. Mais si on continuait pendant longtemps, le cheval manquerait bientôt de l'impulsion indispensable à ce mouvement et chercherait à s'arrêter pour tendre les

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jambes. Dans ce dernier cas, c'est l'arrière-main qui manque d'énergie : il faut donc lui en communiquer en poussant vigoureusement en avant sans s'occuper de l'allure. Pourvu que le cheval se porte en avant sur la main, le but est atteint.

Il faut bien discerner le moment où il faut employer de préférence l'arrêt ou la poussée. On doit employer l'arrêt et faire tendre les jambes lorsque le cheval se presse trop et ne prend pas le temps nécessaire pour les tendre d'une façon convenable, et de même lorsqu'il plie les genoux. En revanche, au moindre signe de ralentissement, il faut pousser ferme en avant et ne jamais attendre que le cheval ait le temps de former un temps d'arrêt.

Ici, comme dans toute équitation, on est certain d'atteindre le but lorsque le mouvement en avant est à la disposition du cavalier. Si on attend que l'arrêt se soit produit, c'est la preuve d'un manque de tact. Il fallait prévenir l'arrêt et l'empêcher.

Règle générale : les défenses sérieuses ne se produisent que lorsque le cheval a pu s'arrêter de sa propre volonté.

Admettons le ralentissement et voyons la différence des difficultés que l'on se crée lorsque

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l'on n'ose pas se servir des jambes en temps opportun. Le cheval essaie d'abord timidement de ralentir. Si, chaque fois qu'il se retient, les deux éperons arrivent aux flancs avec vigueur, il est prévenu, et au bout de peu de temps, n'osera plus ralentir. Mais si on le laisse s'arrêter, il lui est facile de se défendre à sa guise. Tout lui est possible : pointes, cabrades, ruades, reculer, etc. Du moment qu'il a pu, malgré vous, s'arrêter, il peut faire toutes ses défenses. Dans cette situation, on est obligé de jouer son « va-tout », ou comme disent les Anglais : « Neck or nothing », attaquer jusqu'au sang s'il le faut et rendre tout pour que le cheval se porte en avant. Cela suppose jambes énergiques et mains douces, c'est-à-dire une parfaite indépendance des aides qui est difficile à réaliser[1]. Il n'est plus question de trot espagnol ni d'aucun air, il s'agit d'enlever le cheval bon gré mal gré. Ou il faut employer la vigueur ou renoncer à être maître. C'est toujours la question de l'offensive et de la défensive. Si on prend l'offensive à chaque ralentissement, on reste le maître. Si, au contraire, on reste sur la défensive, on arrive aux arrêts avec toutes leurs conséquences.

Le 18. — Povero finit par se remettre au point où il en était lorsqu'il débuta. Maintenant la


  1. Voir appendice VII : L'indépendance des aides. ↩︎

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pirouette au galop de gauche à droite s'exécutait avec autant de légèreté que l'autre[1]. Tout le travail était bon, sauf le trot espagnol qui laissait encore un peu à désirer dans la position de la tête, mais non dans l'exécution du mouvement. La tête du cheval aurait pu être un peu moins haute et le nez un peu plus dans la verticale : cela devait forcément venir lorsque les jarrets auraient poussé davantage.

Pour le moment, les jarrets pliaient encore un peu trop, ils fonctionnaient trop de bas en haut, ce qui ne me surprenait nullement. Cela provenait de ce que, ayant appris à s'en servir ainsi pour faire du passage, Povero continuait de même dans le trot espagnol. Vraiment, je me plaignais de ce que la mariée était trop belle, car on ne se plaint jamais que les jarrets soient trop flexibles chez un cheval d'école. Mais, dans le trot espagnol, les jarrets doivent pousser plus d'arrière en avant que de bas en haut. Mon cheval avait pour excuses la jeunesse et le manque de forces. La cause principale était qu'il ne se livrait pas aux éperons avec un complet abandon.

Comme, depuis quelques jours, j'étais obligé d'intervenir vigoureusement au moyen des épe-


  1. Voir planche VIII : Povero. Pirouette au galop à droite. ↩︎

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rons, afin de communiquer l'énergie nécessaire au mouvement, Povero conserva une certaine crainte, qui, à la longue, devait disparaître lorsque je ne serais plus forcé de me servir aussi sévèrement des éperons. Du reste, il s'améliorait tous les jours. Cependant, il pouvait encore se perfectionner.

Le 21. — Les flancs étaient restés très sensibles par suite des attaques réitérées de ces derniers temps. Aussi, je ne me servais que d'éperons rembourrés pour tout le travail. J'étais malheureusement trop souvent forcé d'avoir recours aux molettes, afin de donner au trot espagnol tout le brillant et l'énergie qu'il était susceptible d'atteindre. L'éperon rembourré ne communiquait pas assez d'énergie pour obliger Povero à tendre ses membres antérieurs aussi haut que possible, et, en même temps, pour faire chasser vigoureusement l'arrière-main. Ceci prouve que le cheval, quelque bon qu'il soit, a besoin d'être persuadé qu'il a affaire à une volonté supérieure à la sienne, et que cette volonté dispose de moyens auxquels il ne peut se soustraire.

Je commençais la leçon de trot espagnol avec l'éperon rembourré. Le cheval levait bien un peu les jambes, mais sans conviction. Il ne se portait que mollement en avant, et j'avais beau attaquer avec vigueur, cela n'amenait pas un chan-

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Planche VIII POVERO PIROUETTE AU GALOP A DROITE. Le cheval, malgré ses mauvais reins, s'assied bien sur ses hanches, est aussi rassemblé qu'on peut le désirer et ses imperfections disparaissent à l'œil dans le rassembler.

Planche VIII

POVERO PIROUETTE AU GALOP A DROITE.

Le cheval, malgré ses mauvais reins, s'assied bien sur ses hanches, est aussi rassemblé qu'on peut le désirer et ses imperfections disparaissent à l'œil dans le rassembler.

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gement notable. Du moment que ma vigueur n'amenait ni douleur ni crainte de douleur, Povero continuait ce même train qui n'était pas du passage, puisque les membres antérieurs se tendaient un peu, ni du trot espagnol, parce qu'ils ne se tendaient pas assez. C'etait une allure intermédiaire qui, en équitation, ne signifie absolument rien. Dès que j'arrêtais et que je mettais des éperons ordinaires, tout changeait. Les membres antérieurs se tendaient avec vigueur, hauteur et énergie, les jarrets poussaient la masse en avant avec vaillance. J'arrêtais au bout de quelques foulées et caressais longuement le cheval. Povero aurait bientôt dû savoir à quoi s'en tenir et manifester plus d'énergie sans attendre que je fusse forcé de lui en communiquer. Il préférait attendre. Le but est que le cheval donne son maximum d'énergie, tandis que le cavalier se réserve pour le jour où l'animal manque d'énergie. On dirait que le faux éperon porte avec lui le faux trot espagnol. C'est toute l'histoire des cavaliers qui ont des éperons et n'osent pas s'en servir.

Le 23. — Povero se montra difficile dans les changements de direction au galop : non dans les changements simples, mais dans les changements compliqués. Les simples sont ceux dans lesquels on ne demande qu'un changement de pied, tandis que dans les compliqués, on en demande plu-

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sieurs. Le cheval se routinait vite au changement de main avec un seul changement de pied, mais alors il était dans la routine, et non à la disposition du cavalier. Certes, on peut faire un travail à peu près avec un cheval routiné, à la condition que ce soit toujours au même endroit et que le cavalier soit à la disposition du cheval, mais gare à l'homme s'il est distrait, ou s'il dérange l'animal dans ses habitudes. Dès que l'on fait appel à la routine, il faut forcément compter avec l'humeur du cheval, sa digestion, sa bonne ou mauvaise disposition au travail, etc. Enfin, le cheval s'appartient, mais ne vous appartient pas. Si on veut avoir le cheval à soi, il faut combattre toute routine. Il y a presque la même différence entre un cheval routiné et un cheval dressé, qu'entre un perroquet et un enfant. Le premier se routine à dire quelques mots sans en comprendre le sens, le second finit par comprendre la valeur et la signification des mots et parvient à tenir une conversation.

Dans son travail, mon Povero avait deux reprises de galop à exécuter, l'une au commencement et l'autre vers la fin. Comme on doit toujours aller du simple au composé, la deuxième reprise doit être plus compliquée pour avoir plus d'attrait. Dans la première reprise, Povero était souple, obéissant et léger, surtout très aimable dans la

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bouche, parce que, n'ayant pas de difficultés à vaincre, il se laissait guider par les aides et ne se préparait à rien. Dans la deuxième reprise, c'était tout le contraire : comme il ne savait pas au juste ce que j'allais exiger, il se préparait à tout. Dans le parcours d'un changement de direction, je prenais quelquefois trois changements de pied à chaque deuxième foulée. D'autres fois, j'en prenais trois à chaque foulée. De là une confusion dans l'esprit du cheval parce qu'il ignorait le moment auquel je prendrais les uns ou les autres, et je ne voulais pas qu'il le sût, afin d'éviter toute routine. C'était l'inquiétude de l'imprévu qui causait sa raideur prématurée.

Il fallait qu'il parvînt à exécuter tout ce qui me passait par la tête sans préparation de sa part, seul moyen d'avoir toujours le cheval à ma disposition. A la première reprise, il n'avait aucune appréhension lorsque je quittais le mur : aussi était-il souple et aimable. A la deuxième, il se raidissait dès que je faisais le même mouvement, non pour résister à ma demande, mais pour se préparer à exécuter ce qu'il croyait que j'allais lui demander. C'est là que se trouvait la faute. Le cheval ne doit pas faire de préparation. C'est l'affaire de l'écuyer.

On peut m'objecter que lorsqu'un cheval se

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prépare à bien exécuter, il faut le laisser faire, que c'est un indice de bonne volonté de sa part. En apparence, on a raison, mais non en réalité parce que, en laissant au cheval l'initiative de sa préparation, tout devient chanceux.

Par hasard, le cheval peut se préparer précisément pour ce que l'on veut lui demander : alors, c'est à souhait. Mais combien de fois en sera-t-il ainsi? Il fera presque toujours ses préparatifs à faux. Pour que le cheval soit considéré comme « bien fini », il faut qu'il soit toujours prêt à l'obéissance avec calme et souplesse et qu'il ne pense qu'à exécuter les demandes du maître qui lui sont transmises par les aides.

Pour déjouer les calculs de Povero, je le trompais en ne faisant jamais la même chose. Je lui demandai d'abord beaucoup de changements de direction sans changer de pied : il reprit alors confiance et devint souple. Je les recommençai avec les changements de pied, seulement lorsqu'il quittait le mur avec légèreté et souplesse, car rien n'est plus mauvais que de permettre au cheval de se préparer. Quand le cheval se prépare de lui-même, il ne se rassemble pas. C'est le cavalier qui doit le préparer en le mettant au rassembler. Le cheval est alors léger et à la disposition de l'écuyer. Je demandai à Povero toutes

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sortes de mouvements : doubles voltes, demi-voltes, changements de main simples, etc. Il s'abandonnait alors sans penser à ses préparatifs. Je profitai de ce moment pour obtenir le changement de main avec plusieurs changements de pied qu'il exécuta avec facilité sans la moindre raideur, parce que, ne s'y attendant pas, il ne s'y était pas préparé.

Quand je lui demandai de quitter le mur après ce changement de direction compliqué de changements de pied, il se raidit de nouveau, craignant que je ne lui demandasse encore une chose compliquée. Je m'en gardai bien : c'eût été le désordre amené par la raideur. Il faut d'abord combattre cette raideur qui empêche toute bonne exécution. Je le fis en maintenant le cheval au galop et en lui faisant recommencer les mêmes mouvements décrits plus haut, et en le poussant de plus en plus dans le rassembler. Puis, lorsqu'il fut redevenu léger et qu'il s'abandonna complètement à moi, je repris un changement compliqué. S'il était satisfaisant, je caressais et mettais le cheval au pas.

Je continuai de la sorte, en lui demandant les changements compliqués lorsqu'il restait souple. Dès qu'il se raidissait, je le châtiais en le tenant plus rassemblé dans des mouvements simples, et

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il en fut de même jusqu'à ce qu'il ne se raidît plus, quelles que fussent mes demandes.

Le 24. — Je commençai le galop sur trois jambes à gauche et, comme toujours, je me contentai de peu. Je lui fis faire des départs au galop sur le pied gauche, puis, temps d'arrêt et tension de la jambe gauche antérieure, suivant ainsi la même progression que j'ai décrite pour le même exercice sur le pied droit.

Le 27. — Je consacrai trois leçons entièrement au galop rassemblé et raccourci à droite et à gauche, afin d'assouplir davantage les reins et les hanches.

Le 28. — Depuis quelques jours Povero marchait à ravir. Non seulement il était revenu au point où il en était lorsque je débutai avec lui, mais il l'avait dépassé. Non qu'il sût beaucoup plus, mais il exécutait tout avec une plus grande facilité parce qu'il était assoupli davantage.

Il avait déjà compris le galop sur trois jambes à gauche et il m'exécuta deux temps de galop, la jambe gauche en tension. Je pensai que la suite irait sans difficulté : ce n'était cependant que la quatrième fois que je le lui demandais.

Les galops rassemblés devenaient meilleurs de jour en jour, et si je ne m'abusais pas, nous

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étions tout près de pouvoir galoper sur place. Le mouvement rétrograde, alors, n'était pas loin.

Le 30. — Povero fit une résistance dans les changements de pied à chaque foulée. Comme il était plus facile sur le pied gauche, c'était à celui-là qu'il fallait donner plus de difficultés pour soulager le pied droit qui était moins adroit. Pour donner plus de facilité à la jambe droite, je faisais exécuter ces changements étant à main droite. Le pied droit se trouvant en dedans, les difficultés étaient moins grandes. Si la piste est ronde, le pied droit se trouve avantagé à chaque foulée. Si au contraire on est dans un manège carré, le pied n'est avantagé qu'aux passages des coins.

Lorsque plus tard ces changements de pied seront devenus plus faciles, il faudra bien que le cheval les fasse aux deux mains. Pour que son éducation soit complète et qu'il puisse aborder des mouvements plus difficiles, il faut qu'il parvienne à exécuter ces changements partout aux deux mains, loin du mur, et surtout dans les tournants.

Par ces moyens, on arrive à pouvoir faire des voltes et des changements de direction en changeant de pied à chaque foulée. Il fallait donc que je les obtinsse étant à main gauche, et c'est ici que je trouvai la jambe droite postérieure du cheval très en retard, ce qui m'avait été démontré

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par le nombre de fois qu'il manquait de revenir sur cette jambe, lorsqu'elle se trouvait en dehors. Changeant de l'avant-main, il ne changeait pas de l'arrière-main. En revanche, il ne manquait pas un changement lorsque la jambe postérieure droite se trouvait en dedans.

Le seul moyen de corriger ce défaut était de partir au galop sur le pied droit, étant à main gauche, et d'y tenir le cheval jusqu'à ce qu'il devînt très léger, puis de lui demander seulement deux changements de pied gauche-droite et rester pendant quelques foulées sur ce pied. Lorsque le changement de pied à droite n'a pas donné satisfaction, ce qui peut arriver de plusieurs manières, il faut maintenir le cheval dans la position de ce galop, l'y rassembler le plus possible et continuer la pression de la jambe gauche, au besoin en venir à l'attaque de l'éperon qui finit toujours par forcer le cheval à changer. Aussitôt le changement obtenu, il faut caresser, rendre la main et laisser marcher le cheval au pas : cela lui fait comprendre que c'est bien de cette manière qu'il doit céder.

Plus haut, je constatais que le cheval pouvait manquer son changement de pied de plusieurs manières. Étant sur le pied gauche, par exemple, il peut ne revenir à droite que du membre anté-

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rieur droit : dans ce cas, il reste désuni de derrière. Le remède est tout indiqué : donner vigoureusement de l'éperon gauche.

Il peut aussi ne changer que du membre postérieur droit : il est alors désuni de devant. Cela arrive souvent lorsqu'on renverse les épaules à contresens, c'est-à-dire lorsqu'en voulant changer, pour revenir sur le pied droit, on porte les épaules à gauche. Cette faute est trop souvent commise, et le résultat, c'est que le cheval se trouve de travers. L'impulsion est alors arrêtée et empêche l'épaule droite de passer devant sa congénère. Il faut porter les épaules vers la droite : le cheval porte alors le membre antérieur droit en avant afin de recevoir le poids de l'avant-main qui se trouve ainsi porté de gauche à droite. Il faut également pousser des deux jambes jusqu'à ce que le changement de pied s'accomplisse, car ce n'est que par l'impulsion que l'on peut forcer une épaule à passer devant l'autre, et on se trouve dans les conditions voulues, puisqu'en portant les épaules vers la droite, on tient le cheval droit. Dans le cas qui nous occupe, ce serait commettre une faute de se servir avec vigueur de l'éperon gauche, l'arrière-main ayant fait son devoir ne doit pas être punie.

Reste le troisième cas dans lequel le cheval

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ne change pas du tout. Il s'agit de l'obliger à exécuter un changement de pied complet. Puisque nous admettons que le cheval est resté sur son pied gauche, ce changement doit être exigé cette fois avec plus de vigueur, d'abord pour avoir la certitude de l'obtenir, ensuite pour punir le cheval de sa négligence à obéir à la première demande. On doit toujours pousser des deux jambes et de l'éperon gauche sur la main avec décision, et cela, jusqu'à ce que le changement s'accomplisse. Mais il faut aussi caresser et mettre au pas chaque fois qu'il se fait correctement. Surtout il faut tâcher de caresser au moment précis où le cheval change, et de terminer la leçon par un changement de pied bien exécuté de gauche à droite.

Le 10 mai. — Je repris le travail après un repos de dix jours rendu nécessaire par la fatigue d'un voyage. Aucun profit. C'était extraordinaire comme mon cheval se raidissait après quelques jours de repos. Sa conformation le voulait ainsi, car il avait plutôt l'air d'un cheval de steeple-chase que d'un cheval d'école[1]. Je trouvais moins de raideur dans les exercices faciles, mais lorsqu'il restait deux ou trois jours sans assouplisse-


  1. Le cheval de steeple-chase est long, anguleux, plus haut de derrière que de devant. Le cheval d'école doit être plutôt court, arrondi, haut de devant. ↩︎

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ments, je rencontrais des résistances pour le pousser dans le rassembler.

Dans le galop, le côté droit était toujours le plus difficile[1], et je voyais bien qu'il faudrait encore beaucoup d'assouplissements pour qu'il devînt aussi facile qu'à gauche. Cette difficulté me forçait à employer souvent plus d'éperon que je ne l'eusse désiré, car les jambes seules ne suffisaient pas et l'éperon irritait évidemment Povero. J'avais donc à combattre deux choses à la fois : la raideur et l'irritation.

Les mises en main et le rassembler pouvaient seuls vaincre ces défauts. Je fis des mises en main et du rassembler au pas, puis au galop, et je continuai ainsi jusqu'à ce que j'en devinsse maître.

Le trot espagnol ne me satisfaisait qu'à moitié, parce que le cheval n'était pas assez dans la main. La tête et l'encolure auraient pu être mieux placées. Cela prouvait que Povero ne remontait pas assez sur la main.

Pour que les jambes antérieures pussent atteindre avec énergie toute la hauteur possible,


  1. Un cheval peut très bien être facile des deux côtés au galop et se retenir d'un côté dans la pirouette ou le changement de pied. ↩︎

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il eût été nécessaire que le cheval prît un petit appui sur le filet. Mais cet appui ne doit se faire qu'en conservant la position de la mise en main. La faute en était à l'arrière-main qui ne fournissait pas assez d'impulsion : elle manquait d'énergie. Ce n'était pas étonnant : les reins étaient si mal faits (longs et mal attachés) ! Chose remarquable, Povero commençait sa transpiration aux rognons, tandis que les chevaux la commencent d'habitude à l'encolure. De plus, il avait la peau entamée par l'éperon, ce qui lui causait de l'irritation, et ces petites égratignures le décidaient plutôt à se ratatiner sur l'attaque qu'à se porter franchement sur la main.

Aussi je fus forcé de reprendre les éperons rembourrés, mais c'était toujours la même chose : ils ne communiquaient pas assez d'énergie, surtout lorsqu'on les employait plusieurs jours de suite. Mon cheval finit même par en faire à peine cas, tant il y cédait avec mollesse. Afin d'éviter qu'il se retînt, je fus obligé de reprendre de temps en temps les éperons ordinaires. J'eus alors plus d'énergie et d'impulsion avec moins de calme.

Le 13. — La même situation subsistait : on n'avance en équitation qu'avec lenteur. Cependant j'avais le sentiment que des progrès se réali-

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saient, et cela, avant qu'ils se fussent manifestés. Pour le moment, rien à l'œil n'indiquait le progrès, mais ce qui me prouvait que nous avancions, c'était surtout la facilité avec laquelle Povero restait dans le rassembler.

Depuis quelques jours le galop s'était beaucoup amélioré. Il était bien égal sur les deux jambes, dans tous les mouvements. Les changements de pied, à un et deux temps, étaient tout à fait satisfaisants en ligne droite. A mesure qu'ils devinrent plus faciles, j'en profitai pour progresser. Je cherchais maintenant à faire le changement de main en changeant de pied à chaque deuxième foulée. Povero y était déjà préparé par les changements de pied, que je lui avais souvent demandés en l'éloignant du mur et en passant au milieu du manège.

Le galop rassemblé se perfectionnait peu à peu. C'est surtout dans ce galop où l'on veut arriver à reculer, qu'il faut aller sagement, afin d'éviter l'acculement. Les jambes seules doivent reculer, le corps doit rester dans la position du galop ordinaire très rassemblé et ne pas être incliné en arrière. Le cheval doit être sur la main, les rênes légèrement tendues. Il est indispensable que le cheval recule par l'assiette du cavalier, qui, à chaque foulée, doit le tirer en arrière. Pendant

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ce temps, les jambes du cavalier doivent pousser en avant, d'abord pour maintenir les jarrets sous le centre, et ensuite pour garder le cheval dans la main. Si l'on voulait reculer par les effets des rênes, on repousserait les jarrets loin du centre en surchargeant trop l'arrière-main, ce qui amènerait la cabrade. Et cela se comprend, les membres postérieurs restant fixés au sol par la surcharge et ne pouvant se dégager, l'avant-main serait bien forcée de s'élever si on tirait sur les rênes.

Sur place nous galopions assez aisément, et je sentais qu'en le voulant, j'aurais pu obtenir un petit mouvement rétrograde. Mais il ne fallait pas être trop gourmand. Il fallait attendre que le fruit devînt mûr.

Seul, le trot espagnol laissait encore à désirer, en ce sens que j'étais forcé de me servir trop souvent des éperons. Povero le faisait de suite et correctement lorsque j'avais les éperons ordinaires. Mais avec les éperons rembourrés il ne tendait pas assez ses membres antérieurs, et alors cela ressemblait à un passage très élevé. Les éperons rembourrés ne donnaient pas assez d'énergie pour obliger les genoux à se tendre. Povero aurait déjà dû faire ce trot avec des aides légères.

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Le 15. — Povero savait et faisait bien tout ce que je lui avais appris : le moment de pousser plus loin était venu. Le galop à gauche sur trois jambes n'était pas tout à fait fini. Povero cherchait trop d'appui sur le filet et poussait trop ses épaules vers la droite. Je dois reconnaître que j'en fus en grande partie la cause. Afin de maintenir la jambe gauche antérieure en l'air et de forcer le cheval à soutenir le galop, je fus obligé de me servir, plus que je ne l'aurais voulu, de la rêne gauche du filet et de l'éperon droit. Ces aides de la diagonale gauche étaient trop prononcées et forçaient l'épaule droite hors de la ligne directe en la poussant vers la droite. Cette résistance, qui ne provenait pas du cheval, était destinée à disparaître dès qu'il serait en état d'exécuter plus facilement cet air, car alors je n'aurais plus besoin de forcer les aides de la diagonale gauche, et je pourrais me servir davantage des deux jambes et des deux rênes, ce qui donnerait plus d'impulsion en forçant le cheval à se tenir droit.

Le 20. — Je commençai à lui apprendre le trot espagnol à deux temps, où la jambe droite (c'est par elle que je commençai) devait s'élever, se tendre et rester dans cette position pendant qu'il faisait deux temps de trot à terre sur sa jambe gauche. A l'origine, ces deux temps ne sont jamais semblables ni bien exécutés. Mais il ne faut pas

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prétendre à la perfection d'abord. On doit se trouver satisfait de les obtenir, quitte à les améliorer à force de travail. Pourvu que la jambe droite antérieure ne touche pas terre et que le cheval avance bien sur la jambe gauche, on doit s'en contenter pour les premières fois.

Ces deux temps obtenus, j'ai l'habitude de mettre au pas et de caresser, puis je recommence avec la même jambe en l'air, et ainsi de suite, aussi souvent que possible sur la même jambe et selon les difficultés plus ou moins grandes.

Puis j'exécute le même travail, la jambe gauche antérieure en l'air. Si une jambe présente plus de difficultés, je travaille uniquement cette jambe pendant plusieurs jours de suite. On doit continuer assez longtemps ce travail de chaque jambe séparée, entremêlé de pas. Ce n'est que plus tard, lorsque le cheval fera facilement le travail des deux jambes, que l'on peut penser à lier les deux mouvements.

Au commencement, on est obligé de rester longtemps au pas après avoir obtenu les deux temps, sur l'une ou l'autre jambe, car il faut se servir de l'éperon pour obtenir ce deuxième temps et il est bien naturel que le cheval s'irrite. La demande est nouvelle pour lui et il ne comprend

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pas encore. Tant qu'il ne comprend pas la raison pour laquelle on l'éperonne, il prend cela pour un châtiment. C'est pour calmer cet énervement qu'il faut le tenir longtemps au pas.

Il n'en sera plus de même dès qu'il aura compris ce que l'on désire : il saura alors que l'éperon n'intervient qu'à titre d'indicateur, et qu'on supprime l'éperon dès que le cheval obéit.

Cet air se décompose ainsi : jambe droite, deux temps de soutien en l'air, puis de même pour la gauche. Mais un repos assez prolongé est nécessaire entre chaque demande. Après avoir obtenu, par exemple, les deux temps de la jambe droite, on caresse en laissant tomber les rênes. Ainsi abandonné à lui-même, le cheval peut mieux se rendre compte du travail demandé. Dès qu'il redevient calme, on reprend les mêmes mouvements pour la jambe gauche, puis de nouveau on le caresse en le mettant au pas.

Plus tard, il est assez difficile de lier ces temps entre eux, c'est-à-dire de passer de la jambe droite à la gauche et vice versa sans interruption et tout en supprimant les pas intermédiaires. Cela s'accomplit en diminuant progressivement le nombre de ces pas.

Mon cheval exécutait déjà le galop à gauche sur trois jambes. Je n'eus besoin que de douze

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jours pour l'amener à comprendre et à exécuter ce galop.

On me demandera la raison pour laquelle j'ai mis des mois à lui apprendre ce galop sur la jambe droite, tandis que, sur la jambe gauche, je l'avais obtenu en douze jours. La réponse est bien simple : c'est parce qu'il était plus avancé dans toute son éducation, plus souple et plus obéissant, par conséquent plus apte à saisir mes intentions, et qu'étant mieux équilibré, il lui était plus facile de les exécuter.

Nous commencions à pouvoir un peu reculer au galop rassemblé. Tous les matins nous arrivions à faire deux ou trois foulées. Je n'en demandais pas davantage et je portais Povero immédiatement en avant afin d'éviter toute tentation d'acculement, et cela, sans arrêt, restant au galop dans la même position et surtout sans rendre la main.

Ici il y a un point important à noter : c'est qu'il faut pouvoir porter le cheval en avant au moyen des jambes et sans rendre la main, mais surtout sans prendre plus de rênes. Si l'on rend la main, le cheval se porte en avant, mais en s'étendant. Si au contraire la main conserve sa fonction, qui consiste à garder le cheval le plus possible dans

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la main, et qu'il soit porté en avant par les jambes, il avance alors, tout en restant rassemblé : c'est ce que j'appelle faire remonter le cheval sur la main. Lorsqu'on peut le faire remonter sur la main sans rendre et seulement par un surcroît des jambes, le cheval peut être considéré comme dressé. Toute bonne équitation se trouve renfermée dans cette phrase.

Pour le moment, je demandais ce travail à mon cheval en restant près du mur. Dès qu'il saura l'exécuter avec facilité, il aura à le faire au milieu de la piste.

Le 25. — Le trot espagnol à deux temps réalisait des progrès tous les jours. Mais le pauvre animal s'embrouillait entre ces différents temps de tension des jambes antérieures. Ainsi, pour les tensions de jambe à chaque quatrième pas, il fallait qu'il tendît une jambe et partît tout de suite, sans tendre l'autre. Tandis qu'au trot espagnol, il n'avait qu'à tendre alternativement une jambe après l'autre.

Au galop sur trois jambes, il y avait encore du changement. Dans cet exercice, Povero devait garder indéfiniment en l'air la jambe qui lui avait été indiquée. Là-dessus était survenu le trot espagnol à deux temps qui différait de tout ce qu'il

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avait appris, puisqu'il fallait alors faire deux temps sur chaque jambe. Voyez la difficulté de faire comprendre au cheval les différences minimes que ces airs ont entre eux. Plus ils se ressemblent, plus il est difficile de lui en faire saisir les nuances.

Joignez à ces difficultés que je ne me sers que des rênes et des jambes sans aucune aide : même pas d'une cravache comme indicateur. Alors on comprendra que, si l'on ne va pas doucement et surtout avec méthode, le cheval confondra nécessairement tout ensemble, et l'on ne parviendra pas à obtenir un seul de ces airs juste et réglé.

Nous en étions à la fin de son éducation, le galop en arrière était bon sur les deux pieds. Voici comment je le réglai : étant arrêté au centre, je partais au galop sur le pied gauche. Je faisais huit foulées en avant et huit en arrière, changement de pied sur place, puis huit foulées en avant et huit en arrière sur le pied droit. Je crois que c'est ce que l'on a fait de plus difficile jusqu'à présent en équitation.

Le trot espagnol à un temps était surtout devenu hors ligne et Povero y mettait une ardeur exceptionnelle. L'arrière-main poussait avec vaillance et lui donnait une telle impulsion qu'il m'était facile de le tenir dans la main, tête et

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encolure bien placées, pendant que les jambes de devant se levaient et se tendaient avec une vigueur et une hauteur rares. Tout se faisait avec tant de facilité et de légèreté de sa part qu'on aurait dit qu'il ne touchait pas terre : c'était tellement élastique que l'on pouvait dire de lui qu'il glissait, mais n'appuyait pas.

Le trot espagnol à deux temps était terminé et le cheval l'exécutait correctement et avec facilité. Du reste, mon Povero possédait de rares qualités, malgré sa mauvaise conformation, pour faire du rassembler. Il apprenait avec difficulté, du moins pour arriver à la complète exécution. Mais, dès qu'il avait bien compris ce qu'il devait faire, il y apportait tant d'ardeur et de bonne volonté qu'il parvenait à exécuter tout son travail sans que j'eusse besoin d'intervenir. Un coup d'éperon n'était pas nécessaire pour le stimuler. Quel bonheur de monter ce cheval qui semblait toujours avoir le diable aux jambes ! Tous les éloges que je pourrais faire de son excellent caractère seraient au-dessous de la vérité. C'était un ange !

Pour conclure, je tiens à faire ressortir les différences entre les deux enfants de Flavio : Ossun II et Povero.

Physiquement, Ossun II était mieux doué pour faire un cheval d'école : son moral était un obs-

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tacle difficile, mais non insurmontable. Il était un peu méchant, soupçonneux, irascible et s'affolait facilement.

Physiquement, Povero était mal fait pour être en état de supporter le rassembler, mais, par contre, il possédait un moral excellent.

Le premier était toujours prêt à la rétivité, le second plutôt disposé à l'emballement[1].

La devise d'Ossun aurait pu être : « Ne céder que par la force ». Celle de Povero : « Souffrir, pour vaincre ».

Après avoir exécuté, pendant quelques mois en public, les galops en arrière, je les supprimai du programme, parce qu'en les y maintenant j'eusse été obligé de les faire exécuter tous les soirs, et je craignais que cela ne fatiguât trop Povero. Je ne les exécutai, depuis lors, qu'en présence de connaisseurs.


  1. Voir appendice VIII : Des chevaux emballés auxquels on bande les yeux. ↩︎

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MAESTOSO

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MAESTOSO

Je croyais avoir fait toutes les équitations et avoir traversé toutes les étapes, — ayant passé par l'épreuve des marchands, chez qui l'on monte presque toujours des chevaux verts, voire même parfois des coquins — pour passer à la chasse, aux courses à plat, en obstacles, même au trot, et finalement à l'équitation de haute école.

Je m'étais trompé, car, à Vienne, je vis l'ancienne École des grands maîtres et je me passionnai pour elle avec la même ardeur que j'ai eue, dans le cours de mon existence, pour toutes les autres branches de l'équitation.

Me voilà aussi emballé à soixante-trois ans que je l'étais à vingt.

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L'École de Vienne, appelée également École espagnole, probablement parce que les chevaux sont originaires d'Espagne, est un domaine privé de l'Empereur, de même que le haras de Lippiza où ces chevaux sont nés et élevés. Le manège est certes l'un des plus beaux de l'Europe et tenu sur le pied des anciens manèges royaux.

Il est regrettable que tous les États n'aient pas suivi cet exemple, car les personnes qui ont l'intention de s'instruire auraient pu établir des comparaisons et se rendre compte des progrès réalisés dans les différents pays. On pourrait cependant reprocher à cette École d'être en retard sur les anciens écuyers qu'elle se vante de représenter, car elle prétend nous présenter les continuateurs de La Guérinière, Pluvinel et de toutes les célébrités du temps passé.

Les anciens employaient leurs chevaux à tout faire : école, chasses, promenades, tournois et guerres. A présent, les chevaux de Lippiza ne sont capables de quoi que ce soit en dehors du manège. Aucun ne sait exécuter un travail d'école complet, chacun ne sait faire qu'un air d'école ou un saut.

Dans leur travail, et par suite de la manière dont leur éducation est faite, ces chevaux n'ont

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ni pas, ni trot, ni galop. C'est-à-dire qu'ils possèdent bien ces trois allures naturelles, qui sont innées, mais on les empêche de développer leurs qualités pour des raisons qui, selon moi, sont absolument fausses.

Les écuyers s'efforcent d'empêcher ces chevaux d'utiliser ce que la nature leur a donné. On commence leur éducation en les attachant dans les piliers — deux poteaux distants l'un de l'autre d'environ deux mètres — puis on les enrène solidement et on augmente le plus souvent possible cet enrènement d'un cran, ce qui emprisonne la tête et l'encolure. Le nez en vient à toucher le poitrail : les chevaux sont encapuchonnés. Ils ne peuvent être dans la main, aucun travail préparatoire n'ayant été accompli dans ce but. Tout ce qu'on désire c'est qu'ils pèsent à la main[1] et il faut reconnaître qu'ils y réussissent à merveille. Ces chevaux ne tirent pas à la main, car il ne faut pas confondre tirer avec peser. Du reste ils n'ont aucune raison pour tirer, puisqu'ils ne cherchent pas à aller de l'avant.


  1. On se demandera peut-être quelle différence il peut y avoir entre tirer et peser à la main. Le cheval qui « tire à la main » tire pour aller en avant. Généralement il tire plus fort aux grandes allures. Au contraire, le cheval qui « pèse à la main » fait porter le poids de son encolure et de sa tête par le cavalier, même au pas, et même arrêté. L'un tire en avant; l'autre, en bas. ↩︎

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Le cheval est attaché dans les piliers de manière à ne pouvoir faire un pas en avant. Puis on pousse l'arrière-main à coups de chambrière : comme le pauvre animal ne peut s'étendre, il se raccourcit. On comprend aisément que lorsqu'un cheval a passé des mois et parfois des années à se contorsionner pour se raccourcir, tout mouvement d'extension lui est totalement inconnu.

Monté, son instruction se continue de même dans les piliers où il est toujours fortement enrèné. Lorsqu'on le sort des piliers, il reste aussi emprisonné qu'avant.

Les rênes du filet sont bouclées à la selle. Malgré cela les écuyers n'ont pas grande confiance dans leurs propres moyens. Ils n'auraient qu'à donner un peu de liberté de tête et d'encolure pour que leurs chevaux, qui sont très doux, deviennent aimables. Car, en outre de ces enrênements, qui rendent tout jeu de la bouche impossible, on boucle aussi les rênes du mors à la selle, puis ces rênes passent par les anneaux des branches du mors pour revenir ensuite à la main. Pour se servir de tels freins, il faut que les écuyers craignent terriblement de ne pouvoir tenir leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'ont pas l'air de vouloir se sauver : à moins que ce ne soit pour fuir la souffrance.

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On peut facilement se rendre compte de la puissance des rênes du mors qui agissent comme si elles passaient par une poulie. Joignez à tout cela le caveçon tenu par un homme à pied et cela, pour empêcher les chevaux de s'allonger dans les allures naturelles. Pour se justifier, les écuyers prétendent que si l'on permettait aux chevaux de tendre leurs genoux, selon leur nature, dans les trois allures naturelles, les pauvres bêtes ne voudraient ou ne pourraient plus assez les plier dans le passage, le piaffer, les courbettes, les pesades, etc.

Afin d'éviter toute discussion, je fis semblant d'entrer dans la manière de voir des écuyers. Cependant, je leur montrai qu'avec mes chevaux j'obtenais du passage et du piaffer, genoux bien pliés, ce qui ne m'empêchait pas de m'en servir pour la promenade et la chasse et même de les étendre dans le grand train. Ils répondaient que cela pouvait s'obtenir avec les pur sang, mais non avec leurs chevaux. J'étais loin d'être convaincu. En dehors de la théorie, j'exige des preuves matérielles, car en équitation je n'apprécie que les faits. Il n'y avait qu'un seul moyen de me rendre compte de la valeur des affirmations des écuyers de l'École de Vienne, c'était de me procurer un de leurs chevaux, de me mettre au travail, et de constater les résultats. Mais ce n'est pas chose

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aisée que de se procurer un cheval de la Couronne. Cependant, grâce à l'amabilité du prince de Lichtenstein, grand maître des écuries, je parvins à en obtenir un, Maestoso. On ne put malheureusement me donner qu'un cheval de trois ans. A cet âge ces chevaux n'existent pour ainsi dire pas : ils ne sont en pleine maturité qu'à l'âge de neuf ans. Le mien était si mou qu'un coup de vent l'eût renversé. Aussi, à son premier voyage, il attrapa l'influenza qui le terrassa pendant bien longtemps.

Cette maladie laisse toujours des traces derrière elle. Généralement elle se porte sur les voies respiratoires. D'autres fois c'est sur les reins. Chez mon cheval elle s'était portée sur les articulations. Il serait trop long de dire toutes les fois qu'il a été boiteux, sans qu'il y eût rien d'apparent aux boulets, aux genoux, à la pointe des épaules, aux jarrets ou aux paturons. Cela ressemblait beaucoup à des rhumatismes articulaires. Enfin ce cheval, tombé malade en avril 1894, ne se remit qu'au commencement de 1897. Je le soignai pendant trois ans, sans désespérer, alors que tous les vétérinaires prétendaient qu'il ne se remettrait jamais. Un jeune cheval se remet presque toujours, si on lui prodigue les soins nécessaires et si on lui donne du temps.

Pendant ces trois années, il eut des périodes

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sans boiteries et j'en profitai pour le travailler. Mais il n'est jamais resté un mois d'aplomb. Son dressage commença en 1897. Je n'ai pas l'intention de refaire pour lui un journal de dressage qui ressemblerait au précédent. Je le dressai en employant les mêmes principes que pour mes autres chevaux, et il fournit la preuve que ces chevaux, dressés par une méthode raisonnée, peuvent, tout comme leurs confrères des autres races, s'étendre et se rassembler, c'est-à-dire tendre les genoux et les trousser selon les besoins.

Voici quel était son travail, auquel j'ai donné le nom d' « Équitation de la Guérinière[1] » :

1° Le cheval de promenade : équilibre horizontal ;

2° Le cheval de guerre : équilibre instable ;

3° Le cheval d'école : équilibre rassemblé.

Dans le cheval de promenade, j'ai voulu montrer, l'équilibre étant horizontal, que le cheval se soutenait dans toutes les allures, presque sans aides (mains et jambes), et que les genoux se tendaient au grand trot[2].


  1. Avec costume et harnachement de l'époque — notamment la selle à piquet — par curiosité de reconstitution. ↩︎

  2. Voir planche IX : Maestoso au trot ordinaire. ↩︎

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Dans le cheval de guerre, j'ai voulu montrer l'instabilité de l'équilibre. Dans la charge[1],

La planche X montre le cheval au galop de charge sur le pied droit. Il a été pris au quatrième temps de la foulée, puisque l'on reconnaît que ce galop est en quatre temps : ce temps a pour unique soutien le pied antérieur droit. On peut voir que le postérieur gauche se rapproche et va former le premier temps de la foulée suivante. Le second temps sera marqué par le postérieur droit, lequel projettera le cheval en avant aussi loin que possible sur l'antérieur gauche, qui est tendu de toute sa longueur et qui marquera le troisième temps. Tel est le galop de charge ou de course. C'est entre le deuxième et le troisième temps que le cheval fait sa plus grande projection en avant. Je tiens mon cheval pleinement sur le mors où il prend un fort point d'appui, la position des branches en témoigne. Je ne touche pas aux rênes de filet, le mors seul devant servir pour ce qui nous occupe.

Je tiens à prouver qu'un cheval d'école dressé comme il doit l'être donné autant dans la main qu'un cheval de course (on peut voir, planche XIX, le même cheval au passage, les rênes à peine tendues). Je prétends montrer encore qu'avec le cheval d'école on peut arrêter et tourner quand et comme on veut.

La position du cavalier est, je crois, la seule logique pour le galop de charge. En général, l'homme se penche complètement sur l'encolure, sa tête arrive presque au niveau de celle du cheval, et, comme c'est au galop de charge qu'on aborde l'ennemi, il me semble que l'on ne saurait rien faire qui soit plus nuisible, parce que :

1° Le cheval de troupe est déjà, par sa nature, trop sur ses épaules, et le dressage qu'il subit dans la cavalerie française ne l'améliore pas : au contraire;

2° Il faut compter avec la fatigue du cheval, car on ne charge pas en sortant de l'écurie;

3° On ne peut prendre sans danger la position de course, cela n'est bon que sur un terrain lisse. Ici, il faut s'attendre à


  1. Voir planche X : Maestoso, galop à droite ; planche XI : Maestoso, galop à gauche. ↩︎

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ERRATUM

Par suite d'une erreur de clichés, les planches X et XI ne représentent pas l'attitude décrite dans le texte correspondant.

L'attitude du cheval qui répond aux explications de la page 354 est la suivante :

L'attitude qui répond aux explications de la page 356 est celle-ci :

La présente feuille rectificative sera adressée sur demande aux détenteurs de cet ouvrage qui ne l'auraient pas trouvée intercalée dans leur exemplaire.

S'adresser à la librairie Flammarion.

(Note de l'Auteur.)

JOURNAL DE DRESSAGE, par James FILLIS.

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PLANCHE IX MAESTOSO AU TROT ORDINAIRE. Le cheval est au trot ordinaire dans l'équilibre horizontal, se soutenant et portant son cavalier par l'équilibre acquis. Peu d'aides. Trot allongé. La position des branches du mors indique combien peu je me sers des rênes qui sont légèrement tendues.

PLANCHE IX

MAESTOSO AU TROT ORDINAIRE.

Le cheval est au trot ordinaire dans l'équilibre horizontal, se soutenant et portant son cavalier par l'équilibre acquis.

Peu d'aides. Trot allongé.

La position des branches du mors indique combien peu je me sers des rênes qui sont légèrement tendues.

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PLANCHE X MAESTOSO, GALOP A DROITE.

PLANCHE X

MAESTOSO, GALOP A DROITE.

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l'équilibre est sur les épaules (poids en avant),

des secousses diverses comme sur les terrains variés. L'animal a toutes les probabilités d'une chute et on vient encore surcharger son avant-main du poids du cavalier. On dirait que l'on augmente à plaisir cette probabilité, car ce n'est qu'en restant bien assis que l'on peut arriver à temps pour rejeter vivement le haut du corps en arrière, ce qui est la chance unique de relever ou d'empêcher le cheval de tomber.

La seule position pour la charge est celle que l'on prend pour le saut, tout le poids du corps sur la selle, les étriers chaussés et ne portant que le poids des jambes.

Il faut encore remarquer que le choc produit par l'abordage projette les cavaliers en avant, et ceci, non seulement aux premiers rangs, mais jusqu'aux derniers. Donc, avec le corps en avant, si on a la chance que le cheval ne tombe pas, on risque d'être séparé de lui par le choc.

On doit avoir les jambes bien descendues pour envelopper l'animal de toute leur longueur et afin d'éviter d'être déplacé par des secousses diverses impossibles à prévoir et à éviter. Si on est tant soit peu déplacé, il est impossible de se servir avantageusement de son arme.

Il est évident que mon cheval n'est pas placé pour pouvoir gagner une course, mais il est assez allongé pour la charge, où la grande difficulté consiste pour chacun à pouvoir garder sa place. L'officier qui peut fournir, avec sa troupe, une charge par monts et par vaux, sautant, dans un même train, tous les petits obstacles que l'on rencontre en terrain varié, et arriver comme un seul homme sur l'ennemi sans avoir égrené ses troupes en route, a presque gagné sa cause d'avance.

L'équilibre de mon cheval est horizontal, le nez est plutôt au delà qu'en deça de la verticale, et la croupe est suffisamment haute pour être libre.

Nous faisons dans la charge un temps d'arrêt sur place, aussi sec et brusque que possible (planche XXVIII), ma main droite tenant un sabre pare censément un coup de tête. J'ai tenu à avoir cette main haute pour ne pas être accusé de m'être servi, pour l'arrêt, des deux mains. On peut voir que mon corps n'a pas

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tandis que dans les demi-tours et dans les pi-

bougé. Je n'ai pas eu à subir la moindre secousse et les fesses restent immobiles à leur place.

Je suis l'ennemi de tout déplacement de corps qui enlève les fesses de la selle.

Dans les cavaleries, on enseigne généralement à se placer debout dans les étriers et à porter le corps le plus possible en avant : cela pour pointer. On demande ensuite de se pencher à droite et à gauche pour porter des coups. Il me semble que la moindre réflexion suffit pour démontrer que les coups ne peuvent être portés avec précision que si le corps reste d'aplomb : autrement, on donne des coups de bâton et non de sabre.

Quiconque a un peu étudié l'escrime sait que la condition principale, pour que les coups arrivent à destination, est que le corps reste en équilibre parfait. Puis, si on se déplace pour porter un coup à droite, il faut se replacer, ce qui occasionne deux déplacements bien inutiles. Si, pendant ce temps, un adversaire s'approche à gauche, on est livré sans défense.

Mes jambes seules ont changé dans ma position : je les ai rapprochées pour amener l'arrière-main (lisez les jarrets) sous le centre. La tête du cheval s'est encapuchonnée sous la secousse du mors. D'après la position du cheval, je n'ai qu'à rendre la main pour obtenir instantanément l'allure que je veux.

C'est avec connaissance de cause que j'emploie les mots « secousse du mors », que l'on ne devrait jamais employer en équitation. Mais ici, il s'agit du cheval de guerre, et selon moi, le talent consiste à amener ce cheval à tout supporter : à-coups de mains, brusques coups d'éperons, bousculades des autres chevaux, etc.

Planche XI. — Sur une pression des deux jambes, j'ai mis mon cheval au galop de charge sur le pied gauche.

On peut voir planche XXVIII, temps d'arrêt, que le pied droit postérieur est plus engagé sous le centre que le gauche, ce qui force le cheval à prendre le galop à gauche, puisque le jarret droit en forme le premier temps.

Le cheval, dans le galop de charge sur le pied gauche, est pris au quatrième temps de sa foulée, tout comme à droite.

Voir encore planche XII : Maestoso, dérobade à gauche,

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PLANCHE XI MAESTOSO, GALOP A GAUCHE.

PLANCHE XI

MAESTOSO, GALOP A GAUCHE.

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PLANCHE XII MAESTOSO, DEROBADE A GAUCHE, PREMIER TEMPS DU SAUT. PLANCHE XIII MAESTOSO, DEROBADE A GAUCHE, DEUXIEME TEMPS DU SAUT.

PLANCHE XII

MAESTOSO, DEROBADE A GAUCHE, PREMIER TEMPS DU SAUT.

PLANCHE XIII

MAESTOSO, DEROBADE A GAUCHE, DEUXIEME TEMPS DU SAUT.

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rouettes[1], il est sur ses hanches (poids en arrière).

premier temps du saut; et planche XIII : Maestoso, dérobade à gauche, deuxième temps du saut.

Ces planches indiquent des surprises qui n'étaient pas destinées à être reproduites. Le photographe avait placé une planche par terre pour indiquer la limite jusqu'à laquelle je pouvais aller, mais mon cheval en eut peur, et comme je chargeais, étant au galop sur le pied droit, il sauta la planche en voulant se dérober à gauche, et, portant son poids de ce côté, il changea de pied. C'était le premier temps du saut. Je l'attaquai fortement à gauche afin de l'empêcher de m'amener de ce côté, puis nous recommençâmes. Cette fois il n'osa pas se jeter à gauche, mais il sauta de nouveau la planche.

La planche XIII a été prise au deuxième temps du saut.

On peut remarquer que la dérobade et le saut n'ont point d'influence sur l'assiette du cavalier, bien qu'ils soient imprévus : avec la position que je préconise, aucune surprise ne déplace.

Je reporte alors brusquement mon poids et celui du cheval en arrière. Par suite de cette translation de poids, l'avant-main se trouve allégée et tourne comme on veut avec facilité. En recevant ainsi l'adversaire à ma droite, il est aisé de lui porter le coup qu'il me plaît ou de parer le sien. Aussitôt le cavalier dépassé, je change de pied en revenant brusquement à droite.

Planche XV. Demi-tour à droite. — Le changement de pied et le tourner se font en même temps en deux foulées et je me trouve derrière mon adversaire. Il est alors à ma merci, à moins qu'il n'ait un cheval qui tourne aussi facilement que le mien. (En bonne équitation, on doit changer de pied en tenant le cheval droit pour tourner à la foulée suivante.)

Voir planche XVI. — Le cheval exécutant rapidement une série de pirouettes à droite au galop, afin que le cavalier entouré puisse faire face partout.

En bonne équitation, les pirouettes doivent se faire lente-


  1. Voir planche XIV qui représente un brusque demi-tour à gauche. — Je me suppose poursuivi par un adversaire me gagnant de vitesse et cherchant à m'attaquer sur la gauche. On sait que tout cavalier attaqué à sa gauche est bien compromis, sinon perdu. ↩︎

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Dans le cheval d'école — les deux pistes[1], le passage[2], le piaffer[3], les courbettes[4] et les

ment. Mais ici il ne s'agit pas d'équitation fine. Ce que je tiens à démontrer, c'est qu'avec un cheval bien dressé on peut tout se permettre.

Dans le demi-tour à gauche, le cheval est pris presque de face; dans le demi-tour à droite, de trois quarts. Dans la pirouette, de profil. La position des pieds est sensiblement la même. Le cheval d'école est au rassembler complet.

Dans la ligne droite, le cheval est rassemblé au plus haut degré, les rênes sont à peine tendues, les branches du mors forment à peine un angle de 45 degrés. Quel contraste avec les planches X et XI, où je fais appuyer fortement le cheval sur la main !

Le cheval est pris au moment où le passage se trouve à son zénith. Il est impossible de désirer un passage plus correct à tous les égards : les deux diagonales ont la même distance entre elles à un millimètre près.

Dans le passage sur deux pistes, le cheval est pris épaule en dedans, au moment où la diagonale droite se lève.


  1. Voir planche XVII : Maestoso, épaule en dedans de gauche à droite; et planche XVIII Maestoso, épaule au mur de droite à gauche. ↩︎

  2. Voir planche XIX : Maestoso, passage en ligne droite; et planche XX : Maestoso, épaule en dedans, de gauche à droite au passage. ↩︎

  3. Voir planche XXI : Pirouette à droite au piaffer. — L'avant-main formant la grande circonférence, les pieds postérieurs doivent marquer leurs battues toujours à la même place. Pour que cet air soit juste, il faut que les battues diagonales soient rythmées comme dans le piaffer droit, pour que les pieds postérieurs restent toujours en ligne directe avec les antérieurs. Pour en obtenir l'exécution, il faut que, lorsqu'un pied antérieur gagne quelques centimètres à droite, le pied postérieur ne gagne que quelques millimètres : ce sont là de grandes difficultés. ↩︎

  4. Voir planche : XXII Courbette. — On peut faire plu- ↩︎

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PLANCHE XIV MAESTOSO, DEMI-TOUR A GAUCHE.

PLANCHE XIV

MAESTOSO, DEMI-TOUR A GAUCHE.

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PLANCHE XV MAESTOSO, DEMI-TOUR A DROITE.

PLANCHE XV

MAESTOSO, DEMI-TOUR A DROITE.

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PLANCHE XVI MAESTOSO, PIROUETTE DE VITESSE AU GALOP A DROITE.

PLANCHE XVI

MAESTOSO, PIROUETTE DE VITESSE AU GALOP A DROITE.

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PLANCHE XVII MAESTOSO, EPAULE EN DEDANS DE GAUCHE A DROITE. Peu de rassembler pour montrer le cheval plus près de l'équilibre horizontal que de l'équilibre rassemblé. PLANCHE XVIII MAESTOSO, EPAULE AU MUR DE DROITE A GAUCHE. Peu de rassembler pour montrer le cheval plus près de l'équilibre horizonta

PLANCHE XVII

MAESTOSO, EPAULE EN DEDANS DE GAUCHE A DROITE.

Peu de rassembler pour montrer le cheval plus près de l'équilibre horizontal que de l'équilibre rassemblé.

PLANCHE XVIII

MAESTOSO, EPAULE AU MUR DE DROITE A GAUCHE.

Peu de rassembler pour montrer le cheval plus près de l'équilibre horizontal que de l'équilibre rassemblé.

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PLANCHE XIX MAESTOSO, PASSAGE EN LIGNE DROITE.

PLANCHE XIX

MAESTOSO, PASSAGE EN LIGNE DROITE.

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PLANCHE XX MAESTOSO, ÉPAULE EN DEDANS, DE GAUCHE A DROITE. AU PASSAGE.

PLANCHE XX

MAESTOSO, ÉPAULE EN DEDANS, DE GAUCHE A DROITE. AU PASSAGE.

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PLANCHE XXI MAESTOSO, PIROUETTE DE GAUCHE A DROITE. AU PIAFFER.

PLANCHE XXI

MAESTOSO, PIROUETTE DE GAUCHE A DROITE. AU PIAFFER.

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PLANCHE XXII MAESTOSO, LA COURBETTE.

PLANCHE XXII

MAESTOSO, LA COURBETTE.

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pesades[1] — j'ai voulu prouver que si, chez le même animal, on peut jeter le poids en avant et

sieurs courbettes au temps, c'est presque comme des foulées de galop très élevées : mais, comme condition, c'est tout l'opposé. Ici, les pieds de devant, comme ceux de derrière, doivent poser toujours ensemble et complètement sur une même ligne.

Les jarrets viennent sous le centre : alors, l'avant-main s'élève et forme la première courbette. Au moment où les antérieurs touchent terre, les postérieurs font un petit saut aussi en avant que possible sous le centre. L'avant-main s'élève de nouveau et forme la deuxième courbette, et ainsi de suite.

Toute la valeur des courbettes se trouve renfermée dans les mots suivants : une courbette doit être exactement semblable à l'autre comme durée et terrain gagné. C'est leur similitude qui prouve les finesses de l'écuyer.

La pesade semble absolument identique à la courbette, et cependant il y a tout un monde entre les deux. On ne peut faire qu'une seule pesade, parce que, dans cet air, le cheval devant rester assis le plus longtemps possible, ne pourrait recommencer sans avoir redressé ses jarrets. La pesade doit être plus soutenue et un peu plus haute que la courbette, mais pas beaucoup. On peut voir la différence entre les deux instantanés. Mais quelle difficulté d'obtenir les deux avec le même cheval, tant la différence est minime !

Les courbettes se font le plus lentement possible. L'avant-main doit rester en l'air le temps nécessaire pour compter bien lentement un, deux, trois : jamais plus, ni moins.

Les membres postérieurs doivent faire chaque fois un petit bond de 0,30 centimètres exactement.

Dans la pesade, on doit tenir l'avant-main en l'air le plus longtemps possible, mais à la condition qu'il y ait immobilité complète. Si le corps, la tête ou tout autre membre se déplace, c'est une faute.

Pour ma part, je confesse que je retenais ma respiration dans la crainte de rompre le charme de cet équilibre. On doit pouvoir rester en pesade au moins le temps de compter très len-


  1. Voir planche XXVI, à l'appendice : Maestoso en pesade. ↩︎

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en arrière, on peut aussi le garder sous le centre

tement jusqu'à six. Si on parvient à aller jusqu'à dix, c'est le sublime : mais si un sabot se dérange, la pesade cesse d'exister.

Les jarrets doivent se pousser en se pliant le plus possible sous le centre : c'est ce qui permet le moelleux et la lenteur de l'avant-main dans ses mouvements d'ascension et de descente.

Le cheval doit quitter terre des deux pieds de devant à la fois. La montée et la descente de l'avant-main doivent se faire si lentement que l'on doit à peine pouvoir remarquer qu'elle bouge. C'est la grande souplesse des jarrets sous le centre de gravité qui permet ces mouvements si lents et si gracieux. Mais une fois arrivé au zénith de la courbette ou de la pesade, il doit y avoir immobilité complète.

On n'a qu'à regarder la physionomie du cheval dans ces deux airs, afin de se rendre compte de son degré d'attention, comme l'indiquent les oreilles piquées en avant.

Malheureusement, ces deux airs de courbette et de pesade ont été pris au moment où ils étaient sur leur fin, et les jambes antérieures préparaient déjà leur mouvement pour atterrir. Lorsque ces airs sont pris à leur zénith, les jambes, des genoux aux sabots, sont entièrement pliées sous le poitrail.

Dans ces deux airs, les pieds postérieurs ne doivent pas être trop écartés. On peut voir que chez mon cheval, les pieds se touchent presque.

N. B. — J'ai joué de malheur pour mes photographies instantanées. D'abord, pendant une longue période, le temps a été défavorable. Ensuite l'artiste n'habitant pas Saint-Pétersbourg, où je demeure, cela fut cause que nous ne pûmes nous rencontrer qu'une seule fois dans la matinée, et il est impossible de réussir de trente à quarante photographies instantanées en une seule séance. Enfin mes chevaux, étant vendus, devaient partir pour le cap de Bonne-Espérance, et comme les départs des bateaux sont très espacés, je ne pus différer ce départ en vue d'une réunion nouvelle. Je crois ces explications nécessaires, afin de faire comprendre la raison pour laquelle les instantanés ne sont pas tous pris au moment où le cheval est au mieux et pourquoi on n'a pas réussi à prendre tous les airs à leur zénith.

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de gravité, ce qui est le rassembler. J'ai enfin voulu faire la preuve qu'on peut travailler dans ces trois équilibres au choix.

J'ai aussi tenu à établir que le même animal pouvait arriver à l'extrême extension des jambes aux allures allongées, et que cela ne l'empêchait nullement de plier et de trousser ses genoux aux allures raccourcies.

Donc, de tout ce que soutenaient les écuyers de l'École espagnole de Vienne, il ne restait plus rien. Mais derrière cette interdiction faite aux chevaux d'étendre leurs membres au trot et au galop, il y a autre chose que l'on se garde bien d'avouer.

Les écuyers dont je parle seraient fort embarrassés de dresser un cheval sans le secours des piliers. Ils ne croient même pas que l'on puisse arriver au rassembler par les seuls effets de mains et de jambes. Ils ont une telle routine et ils abusent tellement des piliers, qu'ils croient impossible d'obtenir le rassembler sans attacher le pauvre animal bien court dans les piliers et sans l'asticoter avec la chambrière. Cela n'est plus de l'équitation. Du moment que l'homme quitte sa selle, il cesse de faire de l'équitation[1]. On peut


  1. A vrai dire, ce qu'on fait là, c'est du travail en liberté. On ↩︎

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donner le nom qu'on voudra à ce genre de travail : pour moi, c'est le massacre des innocents.

Puis quel rassembler obtiennent ces écuyers ? Le faux rassembler, celui qui agit de bas en haut, au lieu du vrai qui agit d'arrière en avant. C'est pour cela que leurs chevaux sont impatients, piétinent et mêlent toutes leurs allures. En disant que ces écuyers ne sont plus à la hauteur de leurs devanciers, je ne crois donc pas m'être trompé.

Ils ont écrit un ouvrage dans lequel, bien entendu, ils célèbrent leurs propres mérites. Ils disent, entre autres choses, que le cheval ne peut apprendre qu'un seul exercice, saut ou air. Je comprends bien que, vu leur manière d'opérer, s'ils essayaient d'apprendre plusieurs choses à leurs chevaux, ces pauvres bêtes finiraient par tout confondre parce que les enrênements, les piliers et les chambrières les abrutissent.

Rien ne vient indiquer au cheval que, pour tel air ou tel mouvement, on emploie plus ou moins les jambes; que, pour tel autre, on donne plus de liberté à la tête ou à l'encolure, et que, par de

pourra m'objecter que, moi aussi, je fais du travail à pied. La différence est capitale. A pied, je ne fais que des assouplissements. Une fois en selle, je ne descends jamais, quelles que soient les difficultés que je rencontre.

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continuelles translations de poids, soit du cheval, soit du cavalier, on parle à sa mémoire. C'est l'homme, plus intelligent, qui peut communiquer au cheval une partie de sa faculté de mémoire et de raisonnement. Cela ne peut se réaliser qu'au moyen des mains et des jambes, qui font comprendre au cheval les demandes du cavalier et qui les lui confirment par des récompenses ou des corrections réitérées, mais données au moment précis. Ceux qui emploient des instruments quelconques ne peuvent dresser des chevaux dans le vrai sens du mot.

A mon premier essai sur les chevaux de Vienne, je suis donc parvenu à obtenir de bonnes allures naturelles, ce qui est la base de toute équitation, parce qu'un cheval ayant bon pas, bon trot et bon galop, peut servir à tout.

Comme airs d'école, j'ai obtenu du passage, du piaffer, des courbettes, des pesades et des caprioles. Mais ce dont j'ai le droit d'être fier, c'est d'avoir atteint ce résultat sans piliers, longes, caveçons ou aides d'aucune sorte.

Je suis le premier qui ait fait cette étude du travail des anciens en restant sur la selle. J'ai accompli ce travail au cirque Krembser pendant l'année 1897, où environ deux cents personnes

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sont employées. Puis au cirque Ciniselli, où je terminai ce travail en février 1898. Dans ce cirque on emploie trois cents personnes. Voilà donc cinq cents personnes qui peuvent en témoigner.

Le point que je tiens surtout à faire ressortir est le suivant : que le cheval soit dressé de n'importe quelle manière, soit à pied avec la cravache, dans les piliers, ou par tout autre moyen, on est arrêté à chaque instant par des résistances imprévues et impossibles à prévoir. On est limité dans ses moyens, parce qu'à chaque instant on commet des fautes dont on ne connaît pas les causes : les principes fondamentaux manquent.

En restant en selle, pas de surprises ni de frontières : le cheval est alors habitué à céder aux effets de mains et de jambes. On est en communication constante avec son cerveau, on peut lui apprendre n'importe quelle quantité d'airs différents sans qu'il les confonde, parce qu'on peut doser ses effets. Chaque pression de jambes ou tension de rênes, si faible soit-elle, contient une indication différente. Il y a donc un intérêt dans tout effort pour parvenir à la véritable équitation. Pour l'écuyer en selle, rien ne peut borner l'horizon. Ceux qui se servent de n'importe quel autre moyen ne peuvent arriver à se faire com-

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prendre du cheval, parce qu'ils ne parviennent jamais à parler à son intelligence, par la raison bien simple qu'ils remplacent les mains et les jambes par des instruments. Ils substituent des aides mortes aux aides vivantes.

A cheval, et non à côté du cheval, nos nerfs et les siens vibrent à l'unisson. Nous sentons non seulement ce qui se passe chez le cheval, mais encore ce qui va se passer, et nous pouvons déjouer ses caprices avant qu'il ait eu le temps de les mettre à exécution.

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APPENDICES

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I. DE L'EMPLOI DU BRIDON POUR LE DRESSAGE DES JEUNES CHEVAUX

Dans toutes les cavaleries on fait monter les jeunes chevaux pendant six ou huit mois, même quelquefois toute une année, en bridon. En faisant cela, non seulement on ne leur apprend rien, mais on perd un temps précieux à les fatiguer et à leur donner des défauts.

L'emploi du bridon n'est bon que pour les sujets complètement neufs, c'est-à-dire qui n'ont jamais eu quelque chose dans la bouche.

Le bridon est utile pendant les premiers jours pour habituer le cheval à supporter un morceau d'acier dans la bouche, puis pour le promener à la main ou à la longe. Employé au delà, il

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devient nuisible. On prétend assouplir l'animal sans le fatiguer en le faisant monter le plus longtemps possible en bridon. Je prétends tout le contraire et vais essayer de le prouver.

Voyons le cheval dans ses différentes positions de tête et d'encolure. Rendons-nous compte du travail qu'il fait pour combattre les efforts du cavalier, et des résultats.

Prenons le cheval qui porte la tête et l'encolure hautes. Que peut faire l'emploi du bridon dans ce cas? Rien, sinon blesser les commissures des lèvres. Si on rend tout, le cheval continue à porter la tête et l'encolure dans la même position. C'est déjà une mauvaise leçon. Si on tire, la tête se porte de plus en plus dans la ligne horizontale et l'encolure se renverse, car le bridon ne peut agir sur les barres qu'à la condition que la tête soit placée dans la verticale.

Si, au contraire, l'animal porte la tête et l'encolure basses, on est bien forcé d'essayer de les relever. Dans ce cas on blesse encore plus les commissures des lèvres, faute de pouvoir jouer alternativement du filet et du mors. Le cheval, en se débattant de la tête et de l'encolure, apprend à faire des forces contre la main et il arrive souvent à la forcer complètement.

Comme, malgré tous ces efforts, il ne parvient pas à faire cesser la douleur aux commissures des lèvres, il a recours à la langue, qu'il passe entre le mors et le coin des lèvres pour atténuer la souffrance.

Voilà bien des défauts que l'on donne au cheval ! Ces défauts se montreront souvent, sinon toujours. Sans compter la fatigue des reins et des jarrets, qui doivent faire effort pour pousser la machine en avant : sans quoi, elle s'arrêterait[1].


  1. Il faut ajouter que, par la même occasion, le cavalier prend la mauvaise habitude de s'appuyer sur la main. Voyez au Bois la plupart des jeunes gens qui, par chic, croient devoir monter en bri- ↩︎

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En travaillant le cheval avec une bride composée du mors et du filet, on évite tous ces inconvénients. Le mors doit être doux et sans gourmette. On doit n'employer que le filet tant qu'il suffit pour obtenir ce qu'on désire. Le mors doit intervenir chaque fois que le filet n'atteint pas ce résultat.

Il faut tenir les rênes du filet séparées, une dans chaque main, entre le pouce et l'index. Les rênes du mors dans la main gauche, la rêne gauche passant sous le petit doigt, la rêne droite passant entre les doigts majeur et annulaire, les bouts sortant entre le pouce et l'index.

De cette manière, on agit sur les barres en deux points différents : en haut avec le filet, et plus bas avec le mors. En agissant alternativement on empêche le cheval de prendre un point d'appui trop accentué, soit sur le filet, soit sur le mors. Grâce à ce jeu alternatif du filet et du mors, la bouche reste toujours fraîche, on évite l'engourdissement des barres d'où proviennent la plupart des accidents.

Si le cheval porte au vent (tête trop haute, avec nez tendu), il n'y a que le mors qui puisse l'abaisser et le placer dans la ligne verticale.

Si la tête et l'encolure sont basses, on relève avec les rênes du filet, mais généralement le cheval va d'un extrême à l'autre, et après avoir porté la tête trop basse il la rejette trop haut. Ici le mors sert de régulateur pour arrêter la tête au moment où elle passe dans la ligne verticale.

don. Quand le cavalier s'accoutume de s'appuyer sur la main, non seulement il en résulte que sa main devient lourde, incapable de nuances et de finesses, mais il devient, par là même, hors d'état de monter des chevaux dont la bouche est trop fine pour qu'on puisse y prendre un point d'appui. Son assiette, en effet, se trouve plutôt sur sa main que sur son siège. Il compte plus sur sa main pour se tenir en selle que sur ses jambes.

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On empêche, par ce jeu, le cheval de battre à la main. C'est la préparation à la mise en main. En même temps ce travail évite les efforts de l'arrière-main, si nuisible aux jeunes chevaux[1].

Avec un bridon, on est forcé de combattre les efforts de la bouche par la force des bras, et, ce faisant, on apprend au cheval à employer ses forces contre son cavalier, moyens auxquels il aura souvent recours et que son instinct lui indique assez sans qu'il soit besoin de les lui apprendre.

Avec une bride tout se passe en un jeu délicat de doigté, où il est impossible au cheval de trouver un point d'appui de longue durée ou de trop grand poids.

Une des choses principales, c'est de montrer au cheval son impuissance en comparaison de l'homme. On doit lui faire comprendre, dès les commencements, que ses forces ne peuvent lutter contre l'intelligence et l'adresse du cavalier. L'emploi du bridon seul lui donne les moyens d'employer ses forces contre nous avec succès.

La bride l'empêche de se rendre compte de ses propres forces. Avec le bridon employé seul, on ne peut faire des oppositions : de là vient tout le mal.

Je considère qu'il est impossible de bien dresser un jeune cheval avec mors ou filet seulement. Le premier est un abaisseur, le second un releveur, et il faut la combinaison des deux pour parer avec avantage aux mauvaises habitudes prises, ou pour empêcher un sujet neuf de prendre des défauts.


  1. Car, si la bouche s'abîme, c'est l'arrière-main qui fatigue. De deux choses l'une : ou le cheval est forcé de s'arrêter lorsqu'on tire sur le bridon, ou il doit demander à ses reins et à ses jarrets un effort qui lui permette d'avancer. Avec le mors et le filet, on peut changer le point d'appui et retenir, et placer le cheval sans employer de force. Le cheval, ne trouvant rien devant lui qui lui barre la route, peut avancer sans efforts. ↩︎

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Le bridon est excellent pour les chevaux de courses, auxquels il faut apprendre jusqu'à un certain point à tirer à la main.

On pourra m'objecter que les hommes de troupe ont la main trop dure pour pratiquer le jeu alternatif du mors et du filet. Je viens d'en faire l'épreuve avec un personnel non préparé par moi.

Au cours de l'hiver de 1899-1900, on m'a donné quatre-vingts jeunes chevaux de trois ans et demi, complètement verts, n'ayant jamais été sellés ou bridés. Il y avait quarante juments de pur sang du haras impérial pour les cours d'officiers, et quarante chevaux de toute espèce de race et de tout degré de sang, qui ont été dressés par de simples soldats. Le dressage était terminé en cinq mois.

Tous ces chevaux ont bien réussi. Pas un ne porte la tête de travers, ne sort la langue ou ne tire à la main.

Voilà l'avantage de supprimer le travail en bridon. En ceci, je me trouve en parfait accord avec le grand Baucher.

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II. DES FLEXIONS

Comme il ne m'appartient pas d'écrire un ouvrage scientifique, je n'entre pas dans les détails pour démontrer sur quels muscles nous agissons en différentes circonstances, car il faudrait à chaque instant avoir recours à l'anatomie. Cependant je crois utile, dans l'intérêt de ceux qui font des flexions, de donner une indication qui n'est pas sans valeur.

Les flexions directes doivent avoir pour résultat de faire sortir les parotides. Ces glandes sont limitées dans la partie supérieure par les oreilles, dans la partie inférieure par la gorge, en arrière par l'encolure, en avant par les joues (Goubaux et Barrier, De l'extérieur du cheval). Elles se trouvent juste dans le pli entre la tête et l'encolure. On comprend que, placées de cette façon, elles fournissent un signe précieux dans la mise en main d'abord et dans le rassembler ensuite. Elles ont à peu près la forme d'un œuf de poule et sont très dures. Tant qu'elles ne « sortent » pas, c'est-à-dire tant qu'elles ne deviennent pas saillantes à l'extérieur, elles sont un obstacle au pli à la nuque. Il n'y a que la flexion faite avec l'encolure haute et en ramenant le nez dans la ligne verticale qui puisse les pousser au dehors. Chez quelques chevaux cela est assez facile : mais non toujours, et tant que les parotides ne sortent pas, la nuque ne peut céder complètement,

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même avec la bonne volonté du cheval. On peut dire avec certitude que la clef de l'arrière-main se trouve dans la nuque, et réciproquement.

L'écuyer pourrait faire indéfiniment des flexions d'encolure sans faire saillir les parotides si la flexion n'est pas faite à la nuque. C'est pour cette raison que les flexions, faites sans élévation suffisante de l'encolure, laissent les chevaux lourds à la main. Ces chevaux sont derrière ou devant la main, c'est-à-dire qu'ils passent d'une extrême légèreté à une extrême lourdeur, mais ne peuvent s'appuyer ni légèrement, ni constamment sur la main : ce qui, en définitif, est l'idéal.

Pendant tout le temps que je tiens mes chevaux rassemblés, les parotides sont très apparentes et reprennent leur place lorsque je rends la main et que l'encolure s'étend. Elles sont très visibles lorsque l'on fait des flexions directes à la main. On sait qu'alors il faut d'abord relever l'encolure et la tête, puis tâcher de ramener le nez dans la verticale en agissant sur la mâchoire inférieure. En s'ouvrant, celle-ci fait remonter les joues, et c'est la partie postérieure de ces dernières qui, à chaque flexion, pousse peu à peu les parotides en dehors.

A force de faire cette gymnastique, les parotides sortent de plus en plus facilement et, au fur et à mesure qu'elles sortent, le nez s'approche plus près de la verticale, parce que l'obstacle qui gênait, dans l'attache de la tête et de l'encolure, c'est-à-dire dans l'endroit qui doit plier, a disparu. Mais une question sine quâ non, c'est que la tête ne suive pas la concession de la mâchoire inférieure; la tête et l'encolure doivent rester immobiles : seul le nez doit descendre dans la verticale.

Je ne cherche jamais à assouplir les muscles de l'encolure. Au contraire, je désire qu'ils conservent toute leur fermeté, seul moyen de faire fléchir ceux de la nuque. Il est évident que l'on peut rassembler les chevaux jusqu'à un certain point sans la

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flexion à la nuque. Mais comme, dans ce cas, la tête et l'encolure ne sont pas assez hautes, il s'ensuit naturellement que la légèreté n'est pas aussi grande et que les mouvements de l'avant-main sont forcément plus bas et ratatinés. Le cheval ne peut être brillant ni avoir de grands mouvements, parce qu'il ne peut remonter sur la main, ayant l'encolure basse et molle. Dans cette position, il est trop léger tant qu'il reste derrière la main (acculé), et, si l'on veut le sortir de l'acculement, il devient trop lourd. On n'arrive pas à le conserver sur la main avec un léger point d'appui, les rênes à peine tendues.

Dans cette position seulement, il est à son aise et n'a aucune raison pour chercher à en sortir. L'avant-main étant haute est forcément légère, et le point d'appui léger qu'il conserve constamment ne le gêne pas, parce qu'il peut varier la position de son nez de la verticale à deux ou trois centimètres au delà. Mais il lui est impossible d'aller en deçà : le pli, se trouvant uniquement à la nuque, l'empêche de s'encapuchonner.

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III. CRITIQUE D'UN CRITIQUE

J'ai vu, cet été, M. de Saint-Phalle monter deux chevaux de haute école à Saumur.

Si M. de Saint-Phalle n'avait publié un ouvrage sur l'équitation[1], je n'aurais eu que des louanges pour son savoir-faire, car il a un véritable talent d'écuyer, auquel je me plais à rendre justice.

Mais, comme il avait écrit un livre pour s'élever au-dessus de tous les écuyers passés et présents, je m'attendais à voir un écuyer transcendant, et j'ai été un peu déçu.

M. de Saint-Phalle a une bonne main, fine, mais pas savante. Ses jambes sont très bien placées, embrassant bien le cheval de toute leur longueur; il est très sobre de mouvements, mais il ne paraît pas à son aise en selle.

Il tient ses chevaux très droits : ce qui est un bon point ; mais ces chevaux travaillent mollement et sont comme endormis. L'ar-


  1. Dressage et emploi du cheval de selle, par le lieutenant de Saint-Phalle (sans date de publication). ↩︎

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rière-main est haute et raide ; et dans les deux pistes, comme dans tous les mouvements obliques, l'arrière-main fait de grands écarts au lieu de se pousser sous le centre.

Chez les chevaux de M. de Saint-Phalle, l'avant-main remorque l'arrière-main, ce qui est l'opposé de la bonne équitation. Cela découle naturellement de son système, qui consiste à ne pas admettre l'éperon comme une aide. En cela, il est en désaccord avec tous les grands écuyers dont la maîtrise est incontestée.

Baucher a publié en 1840 son premier ouvrage, qui diffère essentiellement de son dernier livre, paru en 1874, à un intervalle de trente-quatre ans.

Dans son premier volume, Baucher préconisait l'éperon jusqu'à l'exagération. Dans son dernier livre, il en recommande un emploi moins vigoureux. Beaucoup en ont conclu que sa dernière manière était supérieure à la première.

La vérité est que c'est avec sa première manière de faire qu'il a dressé ses merveilleux chevaux : Partisan, Capitaine, Buridan, Stades, etc.

Je mets au défi que l'on me prouve qu'il ait dressé un cheval en appliquant sa seconde manière.

M. de Saint-Phalle a eu tort d'écrire son livre avant d'avoir atteint la pleine maturité de son talent, car je lui crois l'étoffe d'un grand écuyer, mais à une condition, sine quâ non, c'est qu'il soit, vis-à-vis de lui-même, d'une sincérité absolue. Or, qu'il me permette de lui dire, sans l'offenser, que son volume, à cet égard, ne me donne qu'une insuffisante satisfaction.

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Par exemple, M. de Saint-Phalle dit, page 85, chapitre III de son livre, cette chose énorme :

« On entend par travail à pied le procédé qui consiste à travailler un cheval en restant à pied au lieu de le monter.

« Le dressage d'un cheval ainsi traité ressemble un peu à celui d'une personne qui voudrait apprendre à nager sans se mettre à l'eau. »

Est-il besoin de faire remarquer à M. de Saint-Phalle qu'il a émis un non-sens ? Dans le dressage du cheval, il s'agit d'apprendre l'obéissance à l'animal, le cavalier n'a rien à apprendre : il enseigne. Le nageur ne peut avoir la prétention d'enseigner quoi que ce soit à l'eau, c'est lui qui est l'écolier. La comparaison de M. de Saint-Phalle est donc fausse.

Nouvelle contradiction : M. de Saint-Phalle dit, page 86 : « Le travail à pied n'est qu'un TRUC par lequel le cavalier supplée à son incapacité. »

Quelques lignes plus loin M. de Saint-Phalle préconise le travail à pied dans deux cas :

« 1° Lorsqu'on a affaire à un cheval nerveux, irritable ou dangereux, etc.

« 2° Lorsqu'on veut corriger un cheval plus énergiquement qu'on ne peut le faire en le montant. »

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Ma réponse à ceci est :

1° Qu'en commençant par le travail à pied on évite précisément les cas signalés par M. de Saint-Phalle ;

2° Je suis contre toute correction à pied. Un écuyer digne de ce nom doit avoir assez de courage pour donner la correction la plus énergique dans sa selle.

Page 120, M. de Saint-Phalle ajoute ceci :

« Dans certaines circonstances, il peut être utile de mettre pied à terre pour infliger une correction. »

Je n'admets pas que cette idée vienne à l'esprit d'un écuyer. Je rougirais de descendre de cheval pour donner plus d'énergie à mes leçons.

Autre chose :

« Il en faut encore venir là lorsque l'énergie dont on peut disposer à cheval reste insuffisante ou lorsque l'on craint d'être désarçonné !! »

Je viens de dire que l'énergie dont on peut disposer à cheval ne doit jamais être inférieure à celle qu'on peut développer à pied. Et, pour ce qui est de la crainte d'être désarçonné, un écuyer digne de ce nom ne peut connaître ce sentiment.

Pages 88 et 89. — Pour le cheval rétif, celui qui a tous les défauts, M. de Saint-Phalle recommande une extrême douceur. Il fait placer, devant l'animal monté, un aide chargé d'une provision de friandises : carottes, avoine, sucre. Il appelle un autre

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aide pour mener le cheval par la figure, et un autre derrière pour le pousser en avant.

Voilà donc une chose entendue : pour le cheval rétif, M. de Saint-Phalle recommande la douceur. Je n'ose appuyer sur le ridicule du tableau qu'il nous présente en attelant quatre hommes, sous prétexte de dressage, à sa monture. Ce sont des moyens qu'aucun écuyer n'acceptera. Je veux croire que dans quelques années M. de Saint-Phalle découvrira que le seul remède à la rétivité est dans l'impulsion en avant, par le moyen des éperons, aidés de la cravache au besoin.

Quand il aura fait cette découverte, il sera tout surpris de s'apercevoir qu'au lieu de se mettre à quatre hommes contre un malheureux cheval, il suffit d'un écuyer qui sache son métier.

Mais pour une pauvre bête (voir page 122), qui n'avait d'autre défaut « que de se recevoir, après l'obstacle, par une série de coups de reins », M. de Saint-Phalle change de tactique. Il se sert, pour corriger le cheval, « de deux brins de fil de fer enroulés, un peu plus longs qu'une cravache et gros, à eux deux, comme la moitié du petit doigt. »

Et voici comment M. de Saint-Phalle narre le résultat de ce traitement :

« Au premier coup le cheval, solidement maintenu, se livra à des bonds furieux qui me prouvèrent que j'avais bien touché. L'arme était bonne, en effet, car, après en avoir donné quelques coups, je vis que la peau se coupait à chaque fois. »

Je suis sûr que si un écuyer comme M. de Contades, ou n'importe quel maître ou sous-maître de Saumur, s'était trouvé à la place de M. de Saint-Phalle, il aurait monté le cheval, l'aurait sauté vingt fois, trente fois, en le poussant vigoureusement en avant après le saut, jusqu'à ce que le cheval eût renoncé à donner des coups de reins.

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Page 248. — M. de Saint-Phalle écrit « que certains auteurs se reconnaissent inaptes à dresser des juments de pur sang. »

Si c'est à moi qu'il a pensé, comme j'ai lieu de le croire, je lui réponds : « Je n'achète, en effet, jamais de juments pour dresser en haute école. Les juments de pur sang sont trop souvent pisseuses ou quinteuses et désagréables pour la clientèle. »

Pages 251 et suivantes. —M. de Saint-Phalle parle du piaffer ballotté, mais il ne l'a pas compris.

Ce piaffer fut inventé par Baucher, et je l'exécute comme lui, c'est-à-dire que le bipède latéral droit piaffe sur place, et que le bipède latéral gauche fait son mouvement en avant et en arrière. Mais la grande difficulté du mouvement, c'est que les battues restent diagonales.

Page 250. — M. de Saint-Phalle me vise encore pour le passage en arrière et le galop en arrière, parce que j'ai dit que je reculais par l'assiette. Il en déduit que mes chevaux sont dans le vide. Il suffit d'être de bonne foi pour voir que mes rênes sont tendues lorsque je recule et que, par conséquent, le cheval donne énergiquement dans la main.

Page 260. — M. de Saint-Phalle prétend avoir imaginé le « pas espagnol doublé », qui consiste à faire lever la même jambe antérieure deux fois étant au pas.

Or, j'ai fait le trot espagnol à deux temps, et je l'ai décrit en

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1890, il y a par conséquent treize ans, dans mes Principes de Dressage et d'Équitation.

Le livre de M. de Saint-Phalle, quoique n'étant pas daté, est postérieur au moins de huit ans à celui que j'ai écrit.

Page 276. — En parlant du galop en arrière, M. de Saint-Phalle, dans sa note, dit « qu'au pas, au trot et au passage, chaque membre se met toujours en arrière de son congénère et qu'il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement au galop. »

Je ne comprends pas qu'un cavalier aussi fin que M. de Saint-Phalle ne sache pas que, dans le galop, le bipède sur lequel on galope doit toujours poser en avant de son congénère. C'est à croire que cette phrase n'a pas été écrite par lui.

M. de Saint-Phalle dit ailleurs, dans son livre, qu'il dresse ses chevaux sans éperons et sans gourmette. L'un découle forcément de l'autre. Là où il n'y a pas d'impulsion (éperons) il n'est pas besoin de frein (gourmette).

Cependant j'ai vu M. de Saint-Phalle travailler deux chevaux à Saumur, avec éperons et gourmette. Comme je m'en étonnais, ses collègues m'ont répondu en riant :

« Nous n'avons jamais vu un écuyer avoir une aussi grande collection d'éperons : il en change très souvent ! »

Dans son livre : Dressage et emploi du cheval de selle, M. de Saint-Phalle déclare :

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Page 274, qu'il fait du galop en arrière ;

Page 283, qu'il obtient du galop sur trois jambes.

Ces airs sont possibles, puisque je les ai obtenus sur différents chevaux. Mais si j'en ai vu parfois la parodie, je ne les ai jamais vus exécuter avec précision. Je retiens surtout, de toutes les affirmations de M. de Saint-Phalle, celle-ci : il dit, page 287 de son livre, obtenir des changements de pied en galopant en arrière !

Moi, qui suis comme saint Thomas, en équitation, je ne crois que ce que je vois. Je voudrais, par conséquent, mettre M. de Saint-Phalle à même de montrer les merveilles qu'il se vante d'exécuter. Mais je crois être tellement sûr qu'il se trompe, que je lui propose un pari dont l'enjeu peut varier entre trente sous et dix mille francs, à son choix.

Comme membres du jury appelé à rendre une décision motivée, je propose : le général Loth; le général de Bellegarde, mon idéal en équitation; les lieutenants-colonels de Contades et Varin, tous anciens écuyers en chef de Saumur; puis les capitaines-écuyers de Monjou et Féline.

J'espère que la composition de ce jury satisfera M. de Saint-Phalle, et qu'il sera fier d'être jugé par ses pairs.

Je demande donc à M. de Saint-Phalle d'exécuter devant ce jury :

1° Galop sur trois jambes ;

2° Galop en arrière ;

3° Changement de pied en galopant en arrière.

Je voudrais croire qu'il acceptera avec empressement.

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IV. ÉQUITATION DIAGONALE DANS LE MOUVEMENT EN AVANT

ALBUM DE HAUTE ÉCOLE D'ÉQUITATION

Par le capitaine J.-B. DUMAS

Sous ce titre, le capitaine J.-B. Dumas a fait paraître un ouvrage contenant de nombreuses photogravures fort bien exécutées, notamment celles qui représentent des sauts d'obstacles où cheval et cavalier conservent les positions idéales du saut. Il y a aussi une étude très intéressante sur la locomotion avec figures à l'appui. Je crois utile de présenter simplement les critiques suivantes :

Page 26, le cheval, dans un pas complet de galop de course, n'a pas la tête et l'encolure placées comme un cheval en course. Le cheval de course a la tête et l'encolure allongées, à la hauteur de l'épine dorsale, parfois même plus bas. Le cheval du capitaine Dumas porte la tête et l'encolure beaucoup trop haut, pour bien indiquer le train de course. Il a l'air d'être dans un bon galop allongé. Mais parcourt-il véritablement dix-huit mètres par seconde, comme le dit le capitaine Dumas? Je ne crois pas que jusqu'à ce jour aucun cheval ait fourni une pareille vitesse : cela dépasse un kilomètre à la minute !

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M. le capitaine Dumas dit, page 3, que ses chevaux sont toujours légers. Alors pourquoi emploie-t-il le filet à poulie que l'on peut voir sur plusieurs des figures? Ce filet ne s'emploie d'habitude que pour les chevaux qui tirent à la main.

Où je suis en complet désaccord avec l'auteur, c'est au sujet du galop en arrière. Ici je ne puis reproduire toutes les figures du capitaine, car, pour ce galop, il n'y en a pas moins de dix. Pour établir un point de comparaison entre son cheval et mon Germinal, je prends ce que le capitaine Dumas appelle le deuxième temps du galop en arrière, parce que mon cheval est aussi pris au deuxième temps. Voyons la différence[1].

Son cheval est à l'appui sur la diagonale droite. Il y a dans l'énoncé deux fautes capitales. La première est que, dans le galop à droite, le deuxième temps est formé par la diagonale gauche. La deuxième faute, c'est qu'il ne peut y avoir de diagonale droite dans le galop à droite. M. le capitaine Dumas ne doit pas l'ignorer, puisqu'il fait une étude sur la locomotion.

Germinal est au galop à gauche, deuxième temps. Tout, dans son attitude, dénote l'allure du galop. Je n'en puis dire autant de l'autre. Chez Germinal, la jambe droite postérieure a formé le premier temps, le deuxième temps est formé par la diagonale droite, qui se compose de la jambe antérieure droite et de la jambe postérieure gauche. Seulement la jambe postérieure gauche devance dans son poser la jambe antérieure droite. Elles sont toutes deux prêtes à toucher terre pour former la diagonale droite du galop à gauche comme dans les galops ordinaires.

Je suis parfaitement d'accord avec M. Dumas quand il dit qu'il y a quatre temps dans le galop en arrière. Mais je ne le suis plus du tout au sujet de l'ordre des posers. Dans mon galop


  1. Voir planche XXIII : Germinal, galop en arrière, Fillis; et galop en arrière, capitaine Dumas. ↩︎

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PLANCHE XXIII GERMINAL, GALOP EN ARRIÈRE (FILLIS). GALOP EN ARRIÈRE (CAPITAINE DUMAS).

PLANCHE XXIII

GERMINAL, GALOP EN ARRIÈRE (FILLIS).

GALOP EN ARRIÈRE (CAPITAINE DUMAS).

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en arrière, j'obtiens absolument les mêmes quatre temps, et dans le même ordre, qu'au galop de course. Ma gravure en fait foi. Savoir, pour le galop à gauche : premier temps, la jambe postérieure droite; deuxième temps, la jambe postérieure gauche; troisième temps, la jambe antérieure droite; quatrième temps, la jambe antérieure gauche.

Le capitaine Dumas trouve, pour le galop à droite : premier temps, la jambe postérieure gauche, ce qui est juste; deuxième temps, la jambe antérieure droite, ce qui est faux, car c'est la postérieure droite qui doit former le deuxième temps comme l'auteur le trouve dans le galop de course; troisième temps, la jambe antérieure gauche. Ce serait exact si la jambe postérieure droite avait formé le deuxième temps, parce qu'alors elles formeraient toutes deux la diagonale gauche du galop à droite. Entre le troisième et le quatrième temps, le capitaine Dumas nous dit qu'il se produit l'échappement de l'arrière-main. Je remarque que le talent de l'écuyer consiste précisément à empêcher l'échappement de l'arrière-main.

Je ne prétends pas que le capitaine n'ait pas trouvé l'ordre des posers tel qu'il le décrit. Je suis même certain qu'il ne pouvait pas le trouver autrement, parce que son cheval est acculé, et chez tout cheval acculé la jambe antérieure précède la postérieure dans le poser de la diagonale. Chez le cheval en impulsion et dans le galop de course, c'est la postérieure qui précède l'antérieure : c'est la différence entre nos deux chevaux.

Dans le galop de course, le capitaine Dumas trouve les temps dans le même ordre que moi. Seulement, tandis que je retrouve les mêmes temps dans le même ordre dans mon galop en arrière, il trouve, lui, un ordre opposé dans son galop en arrière.

Voyez Germinal. Ses jambes antérieures sont restées dans la ligne verticale, les genoux pliés comme dans le galop ordinaire

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devançant un peu le poitrail, le nez un peu en avant de la verticale. Je le tire en arrière par mon assiette et par mes jambes qui me servent en même temps à le tenir rassemblé. Chez le cheval du capitaine Dumas, nous trouvons tout le contraire : les jambes antérieures sont en dedans de la verticale : de là cette position de ratatinement. Le cheval est sous lui. Le cavalier fait des forces avec les rênes, et le cheval, en opposition, fait des forces contre la main. La bouche démesurément ouverte et le nez en dedans de la verticale le prouvent.

Page 87, le capitaine Dumas dit : « On amène assez rapidement un cheval souple et énergique, ayant très bons reins et jarrets, au galop en arrière en le travaillant sur une contre-pente légère (?) à sol élastique et en lui demandant l'ébauche des airs du sauteur hors piliers, sans élévation, mais avec le maximum de rassembler. »

J'avoue ne rien comprendre à ce langage, car c'est supposer plus d'intelligence au cheval qu'au cavalier, puisqu'on lui demande une chose avec l'espoir qu'il en fera une autre.

Le capitaine Dumas répète souvent dans ses figures « Maximum du rassembler sur l'arrière ». C'est l'antipode de l'équitation qui n'admet de rassembler que dans le mouvement en avant. J'emploie les mêmes principes pour le galop en arrière que pour le galop en avant et en poussant toujours sur la main. Le cheval du capitaine a répondu à sa demande, mais non à son espoir. Le cavalier lui a demandé des bonds sans élévation et le cheval les a exécutés. Si, selon les règles, il lui eût demandé du galop en arrière, il l'aurait peut-être obtenu.

En équitation, on doit toujours chercher à simplifier : le capitaine fait tout le contraire. Pour faire marcher son cheval en tendant les jambes antérieures, il appelle cela tantôt d'un nom, tantôt d'un autre : pas espagnol, pas de conscrit, jambette en marchant : c'est de l'enfantillage. Puisque c'est toujours le même mouvement, un nom suffit.

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Je m'empresse d'ajouter que les tensions sont très bien faites et le cheval bien équilibré. Quant au passage, les observations sont identiques, c'est-à-dire bonne exécution, cheval bien équilibré, mais trop de noms pour le même mouvement.

Pour les bonds hors piliers, il n'y en a pas un seul qui, en équitation, mérite un nom. Les chevaux sont horriblement encapuchonnés, ils ont les jambes pendantes et font le gros dos. Ils ont tous la silhouette du cheval qui se défend et non de celui qui obéit.

Tant que le capitaine a expliqué et décrit ce qu'il savait, il était dans le vrai, et les mouvements étaient parfaitement exécutés. Mais, dès qu'il s'est attaché à traiter du galop en arrière et des bonds, il est parti en explorateur.

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V. LES BONDS

En équitation, il existe scientifiquement trois bonds[1], qui sont : la croupade, la ballottade et la capriole.

Dans ces trois bonds, la position de l'avant-main doit rester la même, le cheval bien dans la main, l'encolure rouée[2] et bien appuyée sur le mors. Quand le cheval sort de la main, le bond cesse d'appartenir à l'art. Les genoux doivent se plier, et le bas des jambes, du genou au sabot, doit se coller autant que possible sous le poitrail, où il doit rester tout le temps du saut.

Le cheval doit d'abord savoir faire la courbette : c'est une question sine quâ non du bond classique. Quand le cheval est en courbette, l'avant-main a déjà fourni presque sa part du saut. Mais, comme tout le poids de la masse repose sur les jarrets, il est difficile, dans cette position, de faire produire la détente voulue aux jarrets. Il faut donc que l'arrière-main suive l'avant-main de si près que c'est presque (mais non tout à fait) ensemble que les quatre pieds doivent quitter le sol. Au moment où les


  1. Le passage, le piaffer, etc., sont dits « airs terre à terre » ; la courbette et la pesade, « airs demi-relevés » ; les bonds, « airs relevés ». ↩︎

  2. C'est-à-dire dans la position de la mise en main. ↩︎

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PLANCHE XXIV CROUPADE. BALLOTTADE.

PLANCHE XXIV

CROUPADE.

BALLOTTADE.

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jambes du cavalier enlèvent l'arrière-main, sa main doit soutenir l'avant-main et éviter qu'elle ne descende avant l'arrière-main. La plus grande difficulté est d'arriver à avoir assez de souplesse dans les jarrets du cheval pour obtenir la courbette. Cette souplesse même ne suffit pas si l'on ne parvient pas à amener et à garder les jarrets sous le centre : c'est le rassembler poussé à son extrême degré.

Tous les anciens grands écuyers, sans exception, nous montrent que c'est dans les piliers qu'ils obtenaient la courbette. Je crois être le seul qui ait obtenu le même résultat en dressant mon cheval en selle.

Le saut n'est pas l'œuvre d'un homme de talent si les jambes antérieures s'allongent : ceci est considéré comme étant la faute la plus grave. Seule, l'arrière-main change sa position dans chaque bond, et c'est de sa position que provient le nom du bond.

Dans la croupade, ainsi nommée parce que seule la croupe donne, elle doit arriver à la même hauteur que le garrot lorsque le saut est à son zénith. Le corps se trouve alors dans la même position horizontale qu'il occupe lorsque le cheval est d'aplomb sur ses quatre jambes. Les membres postérieurs se trouvant sous le ventre, les pieds allant vers ceux de devant, on dirait que les quatre fers vont se toucher[1].

Dans la ballottade, les membres postérieurs se troussent comme dans la croupade, mais, au lieu d'aller vers ceux de devant, ils s'en éloignent, montrant leurs fers face en arrière. Le cheval a l'air de vouloir détacher la ruade, mais ne doit pas le faire[2].

La capriole est le même bond, avec cette différence que le cheval doit détacher la ruade, mais seulement lorsque la croupe


  1. Voir planche XXIV : Croupade. ↩︎

  2. Voir planche XXIV : Ballottade. ↩︎

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est dans la position horizontale avec le garrot. Dans aucun cas ni à aucun moment, la croupe ne doit être plus haute que l'avant-main. La hauteur de l'avant-main doit toujours primer[1].

Dans tous ces bonds, le cheval doit descendre à terre, restant dans la position horizontale, les quatre pieds touchant le sol à la fois. Si l'on peut assez soutenir l'avant-main pour permettre aux pieds postérieurs de toucher terre les premiers, c'est parfait.

Il y a donc trois fautes qui empêchent ces bonds d'être classiques. La première se produit lorsque le cheval sort de la main, la deuxième lorsqu'il tend ses jambes antérieures pendant le saut et la troisième lorsque l'avant-main est plus basse que l'arrière-main.

Ces bonds, exécutés par principes, sont moelleux. Saumur présente le contraire, et il faut être bon cavalier et avoir une grande habitude pour pouvoir tenir sur ses chevaux.

Si je critique Saumur, ce n'est certes pas pour le plaisir de lui adresser un blâme. Loin de moi un pareil sentiment. Mais, comme Saumur représente, sans contredit, la première école d'équitation du monde, on ne devrait pas pouvoir trouver le moyen de lui adresser le moindre reproche. Cette école a conservé les traditions classiques dans toute l'équitation. Pourquoi n'a-t-elle pas agi de même pour les bonds? En écrivant ces lignes, je ne puis m'empêcher de sourire : un écuyer qui a monté dans les cirques prêchant les principes à une école de gouvernement, c'est le monde renversé.

Pour en revenir à la question qui nous préoccupe, la grande difficulté est d'apprendre au cheval à bien plier sur les jarrets. Autant que possible, il doit être assis, car c'est là le grand secret


  1. Voir planche XXV : Capriole. ↩︎

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PLANCHE XXV CAPRIOLE.

PLANCHE XXV

CAPRIOLE.

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de l'école des bonds. Si les jarrets restent raides, il n'existe alors aucune différence avec une défense. En tout cas, cela prouve que l'animal bondit comme il veut et que le cavalier n'y est pour rien. Mais comme, en équitation, tout s'enchaîne, si les jarrets plient, le cheval reste dans la main, les ressorts fléchissent ensemble aux deux extrémités, la bouche devant et les jarrets derrière : c'est l'harmonie et l'accord parfait.

Ayant les jarrets raides, le cheval peut placer la tête et l'encolure comme il l'entend, parce qu'il en reste le maître, et, s'il s'enlève un peu trop, il risque de se renverser. Dans le premier cas, il n'y a aucun danger. Le second cas, au contraire, est très périlleux.

J'ai eu la chance de découvrir un album renfermant tout le travail accompli par les trois chevaux célèbres de Baucher : Partisan, Capitaine et Buridan. J'en extrais la gravure où Baucher dit être « en pesade ». Comment un écuyer aussi fin a-t-il pu se tromper à ce point? Si, par nécessité de produire de l'effet sur le public ou pour toute autre cause, il a voulu mettre son cheval debout, il aurait dû dire : « Capitaine en cabrade » et personne n'aurait eu le droit de le prendre en défaut. Mais tomber dans une erreur aussi grossière, j'avoue que cela me surpasse.

A cette époque, les ouvrages des anciens traitant de la pesade existaient et Baucher n'avait qu'à les consulter.

Voyez les jarrets raides et les jambes antérieures tendues de toute leur longueur : on dirait que Baucher avait l'intention de faire ressortir les deux fautes les plus graves. Le seul point qui mérite la louange, c'est que la tête du cheval reste dans la main (bien placée)[1]. Mais n'oublions pas qu'ici le cheval est dessiné d'après l'idéal que le grand écuyer se faisait de la pesade[2].


  1. A Saumur, les chevaux sont en cabrade avec la tête hors de la main. ↩︎

  2. Voir planche XXVI (Baucher) : Capitaine en pesade. ↩︎

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Comparez cette pesade avec celle de la planche XXVI où je suis en pesade sur Maestoso[1].

Au même album, j'emprunte la gravure de Capitaine : temps d'arrêt, et j'avoue que je m'étais fait une autre opinion de Baucher. Je ne saisis pas bien les raisons pour lesquelles l'écuyer a besoin d'un tel emploi de forces, puisque le cheval est dressé. Il est vrai que rien n'indique l'emploi de la force dans la position de l'écuyer, mais en revanche tout la dénonce dans celle du cheval. Ce malheureux cheval a l'air de tomber sur ses fesses. Son avant-main est braquée et ses jambes antérieures repoussent en arrière l'animal de toutes leurs forces. A la suite d'un tel arrêt, il lui serait impossible de faire un pas en avant. A la suite de quelle allure Baucher faisait-il ce temps d'arrêt? Il ne le dit pas, et la position des pieds à terre n'indique rien[2].

Voici le texte que Baucher donne sur son temps d'arrêt. Je le copie textuellement au bas de la gravure :

« L'Arabe, qui se fie à la pureté de l'organisation de son cheval, court ventre à terre, s'arrête brusquement sans se douter des efforts pénibles qu'il occasionne au cheval. Aussi quelle construction, quelle énergie ne faut-il pas à ce dernier pour résister à ces mouvements violents, en dehors de toute saine équitation. »

Baucher ne semble pas se rendre compte que ce qu'il dit de l'Arabe, il pourrait se l'appliquer. Mon idéal de l'arrêt est que les jambes seules s'arrêtent et que le corps reste dans la position de l'impulsion. Afin d'établir une comparaison, j'ai fait prendre le temps d'arrêt de deux chevaux différents : Povero et Maestoso, les deux temps d'arrêt pris dans un galop allongé[3].


  1. Voir planche XXVI (Fillis) : Maestoso en pesade. ↩︎

  2. Voir planche XXVII (Baucher) : Temps d'arrêt. ↩︎

  3. Voir planche XXVII (Fillis) : Temps d'arrêt (Povero), et planche XXVIII (Fillis) : Temps d'arrêt (Maestoso). ↩︎

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PLANCHE XXVI BAUCHER. — CAPITAINE EN PESADE. FILLIS. — MAESTOSO EN PESADE.

PLANCHE XXVI

BAUCHER. — CAPITAINE EN PESADE.

FILLIS. — MAESTOSO EN PESADE.

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PLANCHE XXVII BAUCHER. — TEMPS D'ARRÊT FILLIS. — TEMPS D'ARRÊT (POVERO).

PLANCHE XXVII

BAUCHER. — TEMPS D'ARRÊT

FILLIS. — TEMPS D'ARRÊT (POVERO).

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PLANCHE XXVIII FILLIS. — TEMPS D'ARRÊT (MAESTOSO). J'ai tenu à montrer mon temps d'arrêt sur deux chevaux différents : l'un vu de croupe, l'autre de profil, pour accuser de toutes façons les jarrets droits, en opposition avec les jarrets pliés (jusqu'à l'excès) chez le cheval de Baucher. Celui-ci es

PLANCHE XXVIII

FILLIS. — TEMPS D'ARRÊT (MAESTOSO).

J'ai tenu à montrer mon temps d'arrêt sur deux chevaux différents : l'un vu de croupe, l'autre de profil, pour accuser de toutes façons les jarrets droits, en opposition avec les jarrets pliés (jusqu'à l'excès) chez le cheval de Baucher. Celui-ci est acculé, tandis que les miens, demeurant sur la main, montrent le corps en impulsion arrêté seulement par l'immobilité des jambes.

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J'ai souligné tout à l'heure le mot « assis » parce qu'il exige une explication. Je n'aime pas qu'on dise d'un cheval qu'il est « assis sur ses hanches », ce qui sous-entend une équitation — et, par conséquent, des mouvements — de haut en bas. Mes principes sont tout différents. J'exige que tous les mouvements se fassent d'arrière en avant, le cheval engageant ses jarrets sous le centre pour pousser, avec plus de facilité, la masse en avant. En ce qui concerne les bonds, je suis cependant d'accord avec les anciens maîtres que les bonds se font sur place et, par conséquent, de bas en haut.

Le cheval fait aussi des bonds pour se défendre, tels que la cabrade, la lançade, la ruade et les sauts de mouton.

La cabrade et la ruade ne sont pas des sauts proprement dits, car une des extrémités du cheval reste toujours à terre et c'est précisément là le danger de la cabrade : le cheval étant debout, un rien suffit pour le renverser.

La lançade est un saut en avant dans lequel l'avant-main s'élève à une hauteur très grande et l'arrière-main quitte à peine le sol : elle n'est pas déplaçante.

Le saut de mouton, où le cheval baisse la tête et fait le gros dos en bondissant sur place, est très dur à supporter. Si ce n'était l'amour-propre de vouloir rester quand même en selle, je crois qu'il serait préférable d'être décroché dès les premiers bonds. Car, si cela continue avec violence, le cheval finit par décrocher les reins et l'estomac du cavalier.

Quand on enseigne les bonds aux chevaux, on leur apprend d'abord à élever l'avant-main. L'arrière-main ne vient que plus tard. C'est donc séparément qu'il faut enseigner chacun de ces bonds pour les réunir plus tard en un seul.

On ne saurait prendre assez de précautions dans l'enseignement de l'avant-main. Ceux qui ignorent font lever l'avant-

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main sans une préparation suffisante. Que les jarrets soient raides ou la tête et l'encolure mal placées, peu leur importe, pourvu que l'avant-main s'élève. Dans ces conditions le résultat inévitable est la cabrade avec toutes ses conséquences. L'homme ne dirige rien dans cette position. C'est le cheval qui règle tout, et évidemment ce tout est livré au hasard.

Ceux qui ne peuvent rassembler le cheval jusqu'à sa dernière limite sont dans l'impossibilité d'obtenir la courbette et encore moins la pesade : sans le rassembler, le saut d'art ne peut exister. Le cheval pliant sur ses jarrets, le corps penché en avant, l'encolure rouée et la tête perpendiculaire, ne doit former avec l'horizon qu'un angle de 45 degrés. C'est la pesade parfaite. Lorsqu'elle est bien exécutée, elle présente une merveille d'équilibre. La position du cheval n'est pas sans ressemblance avec celle du kangourou lorsqu'il est assis, sauf que le corps est moins droit et que les pointes des jarrets ne touchent pas le sol.

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VI. LES ÉCOLES DE CAVALERIES D'EUROPE

Il n'y a qu'une seule école en Europe, où l'on trouve le vrai cheval d'école : c'est Saumur. Les chevaux y sont dressés de manière à être aptes à n'importe quel service, parce qu'ils sont bien équilibrés, légers et qu'ils obéissent aux mains et jambes.

Les finesses des chevaux d'école et des écuyers ne laissent rien à désirer : pas de mouvement brusque, pas de sortie de main.

Les écuyers sont sobres de mouvements. Ils sont liés à leurs chevaux par la souplesse et l'aisance qu'ils doivent à leur position et à leur assiette.

Je n'ai jamais vu, à Saumur, d'emplois de force, ni de mouvements heurtés des hommes ou des chevaux.

Enfin, on peut affirmer, sans crainte de commettre une erreur, que l'équitation fine s'est réfugiée à Saumur.

Ce n'est également que là où l'on trouve le cheval d'école comme je l'entends, c'est-à-dire dressé de manière à pouvoir du

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jour au lendemain, sans autre préparation, faire chasse, courses ou campagne.

Je regrette de constater que partout ailleurs le cheval d'école n'est bon qu'à répéter des airs raccourcis ou ratatinés.

En Autriche, l'équitation civile est aussi délaissée qu'en France.

Vienne possède deux écoles, une dite Espagnole, où il y a des chevaux d'école dressés dans les piliers. Ces chevaux ne sont utilisables que dans le manège.

Dans ces conditions, je considère la haute école comme nuisible.

Du moment que les chevaux d'école non seulement ne peuvent servir à tout, mais ne sont pas même les meilleurs parmi les bons, c'est que l'art est faussé.

L'autre école est militaire : pas de chevaux d'école.

Il y a deux écuyers d'élite, à Vienne, qui dressent les chevaux de Sa Majesté l'Empereur : Wagner et Le Chartier.

L'Allemagne possède trois grandes écoles : Hanovre, Dresde, Munich.

A Hanovre, il y a cinq ou six chevaux d'école qui ne brillent pas par leur prestance. Cela manque de finesse et surtout de liant. Mais ce que l'on remarque particulièrement, c'est l'absence complète des mouvements d'ensemble par lesquels l'écuyer rassemble son cheval et le rend si léger.

La cause de l'infériorité de l'équitation allemande, en matière de haute école, provient du manque d'un écuyer transcendant.

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Il y en avait un, nommé Steinbrech, dont on n'a pas suivi les traditions, et le seul élève qu'il ait fait ne semble pas l'avoir compris.

L'équitation française veut que l'on dresse les chevaux par la bouche, l'équitation allemande par l'encolure ! Voilà pourquoi l'équitation allemande a l'air dur et raide auprès de l'équitation française. La bouche, c'est le piano ; l'encolure, l'orgue. Un cheval dressé par la bouche se met dans la main avec un simple fil tenu du bout des doigts. A celui qui est dressé par l'encolure il faut des rênes tendues et même des bras. Voilà pourquoi la première équitation est toute de finesse, et la seconde de force.

Dresde et Munich sont bien inférieurs à Hanovre : là le gant de fer règne et remplace le gant de velours.

En revanche, leur équitation ordinaire, qu'ils appellent équitation de campagne, est fort supérieure à celle des autres pays d'Europe, en ce sens qu'elle est beaucoup plus répandue. En Allemagne, chacun sait assez d'équitation pour pouvoir dresser son cheval sans avoir besoin de professeur. Dans toutes les villes d'Allemagne, il y a de superbes écoles d'équitation en grande quantité. Berlin en a plusieurs qui possèdent entre deux et trois cents chevaux chacune. Berlin est au cheval ce que Paris est à l'escrime, et je crois qu'il y a plus de manèges à Berlin que de salles d'armes à Paris. En un mot, l'équitation civile est aussi répandue en Allemagne qu'elle est délaissée dans les autres pays d'Europe.

Quant à l'équitation militaire, elle y est de tout premier ordre: les chevaux y sont aussi obéissants que les hommes. Je la considère comme une des plus perfectionnées de l'Europe.

En Angleterre, on ne fait point d'équitation d'art : on ne cultive que l'équitation de sport.

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Je ne puis parler de l'Italie, n'ayant pas eu l'honneur de visiter ses écoles.

J'ai habité la Belgique et la Hollande. Comme, dans ces deux pays, on n'élève pas le cheval de selle, on se fournit pour la cavalerie en Irlande.

Bons chevaux et bien dressés, mais pas des chevaux d'école.

Dois-je parler de l'école russe? Nous sommes douze écuyers-professeurs et nous n'avons que douze chevaux pour notre reprise d'école. C'est insuffisant, parce qu'il faut pouvoir remplacer les indisponibles.

Puis nos chevaux servent à tout.

Après les avoir mis en école d'octobre à mai, nous les avons entraînés pendant six semaines. Ils ont couru en juillet (courses militaires) ; en août, ils ont fait un raid de 240 verstes en deux jours, portant 80 kilos; puis, en septembre, ils ont chassé.

Voilà qui prouve l'utilité d'un dressage rationnel, car ces chevaux se sont bien comportés dans toutes ces épreuves.

Mais nous ne pourrons jamais rivaliser avec Saumur et je crains qu'il n'en soit de même de toutes les autres écoles.

Il faut se rendre compte que Saumur possède de 150 à 200 chevaux de pur sang ou anglo-arabe. Tous ces animaux sont choisis, triés entre 1.200 ou 1.500 chevaux que possède l'école et ne servent que pour les représentations équestres que l'école donne tous les ans en public.

Comprend-on avec quel soin on entretient ces chevaux et leur dressage !

Puis, pour être impartial, il faut ajouter que Saumur paye ses chevaux un prix bien supérieur à celui qu'y mettent les

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autres écoles. Enfin, il faut aussi reconnaître que la France est le pays où les ressources en bons pur sang sont supérieures à celles des autres pays.

Mon vœu serait que toutes les écoles d'Europe soient tenues à donner des représentations publiques tous les ans, en disposant des mêmes ressources.

Alors, mais seulement alors, on pourrait établir des comparaisons, et tout cela ne servira pas à atteindre le but si on manque d'écuyers transcendants.

Mais, même en supposant que l'on ait ces écuyers et ces chevaux, il faudra des années pour rattraper l'école de Saumur.

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VII. INDÉPENDANCE DES AIDES

L'indépendance des aides est des plus difficiles, parce qu'elle demande une solidité d'assiette à toute épreuve.

On comprend aisément que si l'assiette est déplacée, les aides s'en ressentent.

Il est impossible de se servir avec justesse des mains et des jambes si l'équilibre est rompu !

C'est précisément lorsque le cheval se défend que l'on a le plus grand besoin de l'indépendance des aides, et c'est aussi précisément à ce moment qu'elle fait le plus souvent défaut. Pourquoi ? Parce que l'on reçoit des secousses qui déplacent la position du cavalier. Dans ces conditions, si on n'a pas une bonne culotte, les mains et les jambes servent au cavalier pour se maintenir et sont des aides de tenue au lieu d'être des aides de combat.

Le cavalier vigoureux et ferme sur sa selle peut disposer de ses rênes et de ses éperons comme il l'entend, tandis que le cavalier qui manque de cette vraie culotte est forcé d'avoir recours aux rênes et aux talons pour rester en selle.

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De là ces coups d'éperon et ces saccades des rênes donnés involontairement, je l'admets, mais qui n'en sont pas moins donnés mal à propos.

Je connais pas mal d'écuyers qui ont du tact, quoiqu'ils manquent de solidité. Mais ce tact fait défaut aussitôt que la défense paraît, parce qu'il faut être très solide sur sa selle pour n'avoir pas même à s'occuper des secousses. Ces écuyers font de l'équitation à l'eau de rose, ou, pour mieux dire, terre à terre et pas brillante.

Presque tous les auteurs disent : « Servez-vous des gras de jambes ». Cette explication manque de clarté, car les cuisses sont généralement plus grasses que les mollets.

On ne doit se servir des cuisses que par exception, lorsque, par exemple, on est surpris. Dans ce cas, on serre de partout, depuis les talons jusqu'aux aines : mais cela ne doit durer que le temps de la surprise. Si l'on continuait de serrer les cuisses, on finirait par souffrir dans les aines, car il est impossible de serrer les cuisses sans contracter l'aine.

Si, pour se promener, chasser ou dresser son cheval, on serrait continuellement les cuisses, on risquerait soit des hernies, soit des courbatures dans tout le bassin, amenées par la contraction.

Peu d'écuyers, du reste, peuvent se servir énergiquement des jambes sans crisper les doigts : ceux-là manqueront toujours de finesse.

L'idéal de l'indépendance des aides est de pouvoir attaquer des éperons jusqu'au sang et pouvoir rouler pendant ce même moment une cigarette dans les doigts.

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VIII. DES CHEVAUX EMBALLÉS AUXQUELS ON BANDE LES YEUX

On essaie souvent, depuis quelque temps, d'arrêter les chevaux emportés en leur bandant les yeux. Je ne crois pas, d'après une expérience que j'ai faite, que cela donne un bon résultat.

C'était au printemps de 1870. M. Victor Franconi possédait un grand cheval bai, de très beau type, ayant des allures splendides et beaucoup de fond. On avait baptisé ce cheval l'Enragé, parce qu'il était impossible à maîtriser. Le monter était non seulement difficile, mais dangereux. Qu'on en juge.

Dès qu'on l'emmenait, le dos tourné à l'écurie, l'Enragé ne voulait plus avancer. Il allait d'un trottoir à l'autre en se traversant, pointait dans toutes les portes cochères, se couchait près des arbres. Il fallait le cravacher et l'éperonner continuellement. Il en résultait qu'arrivé à la moitié du tour du Bois de Boulogne, le cavalier était épuisé déjà. Mais alors, tout changeait : le cheval s'emportait aussitôt qu'il avait la tête tournée vers l'écurie. Victor Franconi et moi (qui, du reste, étions les seuls osant monter l'Enragé, parce qu'il avait emporté tous ceux qui s'étaient mis sur son dos) nous arrivions à le diriger, et même à l'arrêter. Mais, arrêté, ce cheval devenait épileptique. Il grattait le sol, poussait de véri-

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tables hurlements, puis, gardant pendant quelques instants une immobilité complète, il sortait brusquement de ce calme apparent par des pointes, des cabrades et des bonds d'une telle violence, que l'on ne savait jamais s'il allait tomber pile ou face.

Un matin, je fis trois tours du Bois dans ces conditions, sans donner au cheval le temps de souffler. Notez qu'à cette époque, le Bois était beaucoup plus grand que maintenant. Après cette performance, le cheval devait être vraisemblablement fatigué, mais il manifesta la même indocilité qu'en sortant de l'écurie. L'Enragé ne dérageait pas.

Il s'attelait, d'ailleurs, aussi mal qu'il se montait. Un jour, qu'après l'avoir attelé, on lui avait bandé les yeux avec des toiles cirées ; nous restâmes, pendant trois heures, à lui faire faire des voltes et des demi-tours au rond-point de Bagatelle, puis derrière les tribunes de Longchamps. Nous espérions pouvoir lui donner le change, mais nous en fûmes pour notre peine : il savait toujours s'il avait la tête ou la queue dirigée vers l'écurie. Dans le premier cas, il cherchait à nous emporter d'autorité. Dans le second cas, il n'avançait que forcé par le fouet, en procédant par bonds suivis de temps d'arrêt.

Cela tendrait à prouver que les chevaux marchent aussi bien les yeux bandés qu'autrement. Est-ce parce qu'ils sont presque toujours sur un terrain uni? En tout cas, ils n'ont pas, comme nous, à monter ou à descendre les trottoirs, escaliers, etc.

Et cela explique encore avec quelle facilité on vend les chevaux aveugles, qu'on peut encore utiliser en bien des cas.

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TABLE DES PLANCHES

Planches I et II 110

— III 200

— IV et V 276

— VI 284

— VII 290

— VIII 322

— IX et X 354

— XI à XIII 356

— XIV à XXII 358

— XXIII 376

— XXIV 390

— XXV 392

— XXVI à XXVIII 394

501
  1. — Lib.-Imp. réunies, Motteroz, Dr, 7, rue Saint-Benoit, Paris.